En 2023, une ferme d’aquaculture de 52 000 mètres carrés, capable de produire près de 3 000 tonnes de poulpes par an, soit un million de spécimens de 3 kg en moyenne,

En Espagne, le premier projet au monde d’élevage de poulpes inquiète les défenseurs de l’environnement et des animaux

Une ferme d’aquaculture de 52 000 mètres carrés, capable de produire près de 3 000 tonnes de poulpes par an, soit un million de spécimens de 3 kg en moyenne, devrait entrer en fonctionnement aux îles Canaries. 

Par Sandrine Morel(O Grove, envoyée spéciale)Publié aujourd’hui à 01h30, mis à jour à 09h09  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/30/en-espagne-le-premier-projet-au-monde-d-elevage-de-poulpes-inquiete-les-defenseurs-de-l-environnement-et-des-animaux_6128124_3244.html

Une femelle pondeuse près de centaines de milliers d’oeufs, dans la ferme d’élevage commercial de poulpes de l’entreprise Nueva Pescanova d’O Grove en Galice (Espagne).
Une femelle pondeuse près de centaines de milliers d’oeufs, dans la ferme d’élevage commercial de poulpes de l’entreprise Nueva Pescanova d’O Grove en Galice (Espagne).  PESCANOVA BIOMARINE CENTER

Derrière un épais rideau noir, onze poulpes reproducteurs mâles éclairés par une barre de néons de faible intensité nagent dans un vaste bassin de 25 mètres carrés. Entourés de conduits garantissant les bonnes conditions de température et de qualité de l’eau, les uns s’approchent du bord en « marchant » sur leurs longs tentacules gris, à la rencontre des visiteurs, tandis que d’autres s’enlacent de leurs bras sur le fond noir de la cuve.

C’est ici, au sous-sol du Centre de recherche biomarin de l’entreprise espagnole Nueva Pescanova, située à O Grove, au bord de la ria d’Arousa, le plus grand estuaire de Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, que sont menées depuis 2018 les expériences qui doivent aboutir à l’ouverture de la première ferme d’élevage commercial de poulpes au monde. « Cela fait des dizaines d’années que les scientifiques tentent de compléter le cycle de vie du poulpe. Ni le Japon ni la Corée n’y sont parvenus. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts, se félicite Roberto Romero, le directeur aquaculture de Nueva Pescanova pour l’Espagne. Le poulpe est devenu une des espèces les plus demandées, en particulier depuis que les Etats-Unis se sont mis à le consommer. Il s’agit d’un super aliment, riche en protéines et faible en graisse, sa valeur sur le marché est élevée et sa croissance suffisamment rapide pour que les perspectives de rentabilité soient bonnes. 

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Dans le bassin adjacent à celui des mâles, séparées par un mur, cinq femelles reproductrices virevoltent autour des tuyaux en PVC qui font office de refuges, où elles s’apprêtent à pondre leurs cordons chargés en moyenne de 200 000 à 300 000 œufs microscopiques. Si tout se passe selon les plans de l’entreprise, en 2023, une ferme d’aquaculture de 52 000 mètres carrés, capable de produire près de 3 000 tonnes de poulpes par an, soit un million de spécimens de 3 kg en moyenne, devrait entrer en fonctionnement à 2 000 kilomètres plus au sud, dans le port de Las Palmas, à Gran Canaria, aux îles Canaries.

Densité confidentielle

Pour les défenseurs des animaux et de l’environnement, cependant, ce projet est un« non-sens écologique ». Portés par la répercussion du documentaire oscarisé La Sagesse de la pieuvre, qui a révélé au grand public l’intelligence fascinante de cet animal aux trois cœurs et au réseau neuronal décentralisé, ils se sont mobilisés ces derniers mois pour en dénoncer la « cruauté ».

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« Le poulpe est un animal sauvage, solitaire et territorial. Les études réalisées jusqu’à présent montrent qu’il développe un comportement agressif en groupe, allant jusqu’au cannibalisme. C’est aussi un animal très curieux et intelligent : le seul mollusque capable de se servir d’outils, comme les coquillages qu’il utilise pour se cacher et se protéger. Et, comme il est dépourvu de coquille, il est très fragile et peut se blesser facilement, explique Elena Lara, docteure en biologie à l’université autonome de Barcelone, porte-parole de l’ONG Compassion in World Farming en Espagne et membre de l’Aquatic Animal Alliance (Alliance des animaux aquatiques, AAA), une coalition de plus de 110 ONG et de scientifiques du monde entier mobilisée contre le projet. Nous sommes très inquiets du bien-être de cet animal dans les conditions de captivité et de forte densité d’une ferme intensive, construite dans l’intérêt culinaire de quelques-uns. »

Le 18 mai, avec les représentants espagnols de Greenpeace, de WWF et d’Ecologistes en action, la biologiste a envoyé une lettre ouverte au gouvernement régional des Canaries afin de lui demander « qu’il n’autorise pas l’installation annoncée par Nueva Pescanova », et que celle-ci ne puisse pas prétendre aux fonds publics d’aide européenne pour son financement. « Le poulpe est hautement carnivore, rappelle Raul Garcia, de WWF Espagne. Investir des millions d’euros dans une activité qui n’est pas durable, qui va encourager la pêche minotière pour produire des farines de poisson, est le contraire de ce que marquent les lignes directrices européennes. »

« Nous utilisons des espèces que l’homme ne consomme pas et des déchets de l’industrie de la pêche, et nous cherchons à augmenter la part des composants végétaux dans l’alimentation, notamment les microalgues », se défend M. Romero, tout en reconnaissant que, pour nourrir les larves, il importe des œufs d’artémie, un petit crustacé pêché dans un lac salé des Etats-Unis.

Dans l’attente de l’approbation de l’étude d’impact environnementale, indispensable au projet, Nueva Pescanova défend l’intérêt de sa « ferme » pour l’économie locale – en promettant la création de 150 emplois directs et autant d’indirects, pour un investissement de 45 millions d’euros –, et pour l’environnement. « La population de poulpes ne va pas croître, en revanche la demande ne cesse de le faire et, si nous ne trouvons pas la manière de cultiver du poulpe, les fonds marins seront surexploités »,insiste M. Romero, avant de démentir l’agressivité des poulpes en groupe. Cela a peut-être été détecté chez des spécimens sauvages. Pour notre part, nous travaillons déjà avec la cinquième génération de poulpes nés en captivité. S’ils s’attaquaient, notre projet ne serait pas viable. »

Si les pieuvres reproductrices disposent d’un espace relativement vaste pour se mouvoir et ne présentent ni blessures ni agressivité, il est impossible, cependant, d’accéder aux installations abritant les jeunes pieuvres en phase de croissance, situées dans une autre aile du bâtiment :  « Secret industriel », nous dit-on. Quant à la densité dans les bassins d’engraissement, elle est aussi maintenue confidentielle.

Quelle qu’elle soit, une étude de la London School of Economics (LSE), menée par des spécialistes des céphalopodes publiée à l’automne 2021, n’a pas hésité à affirmer qu’« élever des pieuvres avec un haut niveau de bien-être animal est impossible ». Non seulement parce que le manque de stimulation cognitive en élevage empêcherait de satisfaire les besoins psychologiques des pieuvres, mais aussi parce qu’il n’existe aucune méthode d’étourdissement satisfaisante avant leur abattage. Sur la base de ce travail, le 7 avril, le Parlement britannique a reconnu juridiquement les céphalopodes comme des « êtres sentients », capables de ressentir la douleur, le plaisir ou l’angoisse. Or, en Europe, les lois sur le bien-être animal dans les élevages ne s’appliquent pas aux invertébrés – aucune ferme de poulpes n’ayant jamais existé.

Intérêt économique majeur

« Avant de conclure, comme le fait la LSE, que le bien-être du poulpe d’élevage est impossible, il faut encore réaliser des études, trouver les marqueurs de stress de l’animal et mener des observations », défend Eduardo Almansa, biologiste chercheur à l’Institut espagnol d’océanographie (IEO), qui demande de « ne pas humaniser le poulpe », ni de « minimiser l’importance du respect de son bien-être ». C’est son équipe qui, après plus de vingt ans de recherches, a résolu, en 2018, la principale entrave à la production de poulpes d’aquaculture : la mortalité des larves. « Nous avons amélioré les conditions d’élevage – la température et l’oxygénation de l’eau, la lumière, la salinité, la manipulation – et fini par trouver un aliment adéquat pour un animal de 3 millimètres qui flotte dans la colonne d’eau », explique M. Almansa. Dans la foulée, l’organisme public a vendu le brevet en exclusivité à Nueva Pescanova. A charge pour l’entreprise de le rendre commercialement rentable. « La pêche ne couvrira pas la hausse de la demande en poulpes : ou nous produisons en aquaculture ou nous devrons changer nos habitudes alimentaires », ajoute M. Almansa. L’Espagne est un des premiers consommateurs de poulpes au monde et le premier importateur d’Europe.

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« Commencer l’élevage intensif d’une nouvelle espèce est faire un mauvais usage de la science, regrette Elena Lara. Nous payons déjà cher les conséquences de ces pratiques pour d’autres espèces, en matière de bien-être animal et d’environnement. Pour le poulpe, il est encore temps de ne pas reproduire les mêmes erreurs… »

Pour Nueva Pescanova, l’intérêt économique est majeur : entre 2010 et 2019, la valeur du commerce mondial de poulpes a plus que doublé, passant de 1,3 milliard à 2,72 milliards de dollars, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), alors que les captures n’ont augmenté que de 9 %, avec près 380 000 tonnes pêchées par an.

Sandrine Morel(O Grove, envoyée spéciale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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