A trois semaines des élections législatives, trois blocs se partagent plus de 75 % des intentions de vote
Par Abel Mestre
Publié hier à 06h30, mis à jour hier à 10h17
DÉCRYPTAGES
Selon la onzième vague Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec « Le Monde », les rapports de force issus du premier tour de l’élection présidentielle sont en passe de dessiner le profil de la prochaine Assemblée.

Les rapports de force issus du premier tour de l’élection présidentielle sont en passe de dessiner le profil de la prochaine Assemblée nationale. A trois semaines du premier tour des élections législatives, plus de 75 % des intentions de vote se répartissent entre la majorité présidentielle sous la bannière Ensemble (Renaissance, MoDem, et Horizons : 28 %, marge d’erreur de plus ou moins 1,1 point), la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes) – réunissant La France insoumise (LFI), Europe Ecologie-Les Verts (EELV), le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste français (PCF), 27 %, même marge d’erreur – et le Rassemblement national (RN, 21 %, marge d’erreur de plus ou moins 1 point). Si l’on ajoute les voix que recueilleraient les candidats estampillés Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour (6 %, marge d’erreur de plus ou moins 0,6 point), alors le bloc d’extrême droite représenterait environ 27 % des intentions de vote.

Pour rappel, le soir du premier tour de la présidentielle, 27,8 % des Français avaient voté pour Emmanuel Macron, 23,1 % pour Marine Le Pen et 21,9 % pour Jean-Luc Mélenchon. La persistance de cette tripartition politique est la principale leçon de la onzième vague de notre enquête électorale réalisée par Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean Jaurès pour Le Monde.
La force de notre panel est son amplitude, puisque l’échantillon utilisé est de 11 247 personnes. Les intentions de vote sont calculées à partir des sondés « certains d’aller voter ayant exprimé une intention de vote », soit 6 285 personnes. Résultat : la marge d’erreur est très faible (comprises entre 0,2 point et 1,1 point). L’enquête a été réalisée du 16 au 19 mai, c’est-à-dire après la conclusion de l’alliance électorale des partis de la gauche de gouvernement et la nomination d’Elisabeth Borne comme première ministre, mais avant l’annonce du gouvernement.Lire aussi :Article réservé à nos abonnésNouveau gouvernement : comment Emmanuel Macron a anesthésié la campagne des législatives
Une tripartition laissant peu de place à la concurrence
Ce nouvel équilibre des forces politiques ne laisse que peu de place à la concurrence. Le premier à en pâtir est le parti Les Républicains (LR), allié avec les centristes de l’Union des démocrates et indépendants (UDI). A l’image du résultat calamiteux de sa candidate à la présidentielle, Valérie Pécresse (4,78 % des suffrages), la droite de gouvernement est dans un état de faiblesse inédit avec 9 % des intentions de vote (marge d’erreur de plus ou moins 0,7 point).Lire aussi :Elisabeth Borne mise au défi de contenir la gauche aux élections législatives

Chacun des trois pôles issus de la présidentielle semble aspirer les forces de son espace politique. Ainsi, une majorité d’électeurs de gauche à la présidentielle voteront pour une candidature Nupes aux législatives ; 86 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon sondés choisiront un bulletin Nupes le 12 juin. Une ombre au tableau demeure : les socialistes et les communistes sont les moins convaincus par l’alliance nouée autour du mot d’ordre « Mélenchon premier ministre » et d’un « programme partagé » où demeurent de nombreuses contradictions programmatiques, notamment sur l’Union européenne, la sortie du nucléaire ou encore des thématiques sociétales comme les violences policières.
Conséquence : seulement 55 % des électeurs d’Anne Hidalgo et 59 % de ceux de Fabien Roussel voteront Nupes. Les partisans de Yannick Jadot sont plus motivés par la dynamique à gauche et sont 64 % à vouloir opter pour un candidat d’union. Si elle semble imparfaite et ne pas satisfaire tout le monde, l’alliance à gauche reste néanmoins un fort moteur pour le scrutin à venir. Ces mêmes électeurs ne sont pas convaincus par des candidatures dissidentes et encore moins pour un vote macroniste ; 27 % des socialistes, 16 % des communistes et 8 % des écologistes interrogés souhaitent voter pour une autre candidature de gauche. Et ils sont seulement 11 % au PS et 8 % au PCF et 15 % chez EELV à vouloir choisir une candidature de la majorité présidentielle.
Les candidats Ensemble font logiquement le plein chez les anciens électeurs d’Emmanuel Macron (81 %) et mordent peu chez ceux ayant voté Valérie Pécresse (12 %). Comme si le transfert de voix de la droite vers le macronisme s’était déjà fait avant le premier tour de la présidentielle et qu’il n’y avait plus rien à aspirer.
De son côté, Marine Le Pen fait également le plein chez ses électeurs (80 %), le reste se répartissant de manière équivalente sur les autres étiquettes politiques. Chez Eric Zemmour, enfin, 64 % des sondés ayant choisi le polémiste d’extrême droite au premier tour de la présidentielle souhaitent élire un député Reconquête !. Ils sont 17 % à choisir le RN, 11 %, une candidature LR.
Sentiment de lassitude
En revanche, si la tripartition se traduit par un équilibre des trois forces politiques dans les intentions de vote, ce n’est pas le cas lorsque l’on observe les projections en sièges de la nouvelle Assemblée nationale. Il convient de rester prudent, les résultats définitifs dépendront bien évidemment des dynamiques de campagne, notamment entre les deux tours. Cependant, aujourd’hui, la Nupes est créditée de 165 à 195 sièges (la gauche avait une soixantaine de députés dans la précédente Chambre) ; la majorité présidentielle, de 290 à 330 sièges (contre 350) ; le RN de 20 à 45 sièges (contre 6 députés à la fin de la législature) et LR-UDI de 35 à 65 sièges (contre 121).
Si ces projections obéissent aux mécanismes amplificateurs du scrutin législatif à deux tours, le résultat ne reflète pas une volonté d’opposition au président de la République. Dans la logique des institutions, 54 % des personnes interrogées souhaitent qu’Emmanuel Macron obtienne une majorité à l’Assemblée et qu’il puisse appliquer sa politique. Mais elles sont 45 % à vouloir une cohabitation avec Jean-Luc Mélenchon. Ce désir de rééquilibrer les pouvoirs et surtout de tempérer celui du chef de l’Etat entre en résonance avec le mot d’ordre de la Nupes « d’envoyer Jean-Luc Mélenchon à Matignon ».

Ce fameux « troisième tour » pourrait ainsi créer un enjeu compréhensible par le plus grand nombre dans un scrutin marqué par un certain désamour des Français. Dans ce sens, 74 % des sondés se disent intéressés par les législatives (+ 1 point par rapport à 2017). Même la nomination d’une femme première ministre – du jamais-vu depuis celle de la socialiste Edith Cresson en 1991 – ne semble pas avoir un effet d’entraînement puisque 38 % des personnes interrogées se disent « indifférentes » à cette nouvelle, 34 % sont satisfaites et 28 % mécontentes.
Ce sentiment de lassitude, que l’on mesurait déjà avant l’élection présidentielle, s’incarne également dans les projections de participation. L’intention d’aller voter au premier tour se situe entre 45 % et 49 %, soit un poids moyen de 47 %. Les moins de 25 ans sont ceux le moins enclin à aller voter (32 % chez les 18-24 ans et 34 % chez 25-34 ans) quand 66 % des 70 ans et plus iront placer un bulletin dans l’urne le 12 juin. L’union de la gauche ne semble pas avoir enrayé cette abstention différentielle.

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Il y a cinq ans, la participation finale au premier tour des législatives de 2017 s’était élevée à 48,7 % et n’avait jamais été aussi basse. L’on se dirige donc encore une fois vers un scrutin marqué par une importante abstention.
La Nupes est un révélateur des faiblesses de La France insoumise
Si Jean-Luc Mélenchon est plus fort que jamais, l’appareil des « insoumis » reste très faible et peu implanté, une grosse tête sur un petit corps mais qui peut désormais profiter de l’ancrage d’EELV, du PS et du PCF.
Par Abel MestrePublié aujourd’hui à 07h00
Temps de Lecture 3 min.
Analyse. S’il est une pratique sportive que Jean-Luc Mélenchon apprécie particulièrement, c’est bien ce qu’il appelle le « judo politique ». Comprendre : utiliser la force des adversaires pour les retourner et prendre l’avantage. C’est peu ou prou ce qu’il s’est passé avec la création de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), l’alliance des formations de la gauche parlementaire pour les élections législatives de juin. L’ancien prétendant à l’Elysée transforme ainsi une défaite (troisième position au premier tour pour sa troisième participation présidentielle) en victoire politique. Les sondages sont optimistes : l’enquête électorale réalisée par Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès pour Le Monde, crédite la Nupes de 27 % d’intentions de vote, un point derrière les candidats de la majorité présidentielle. Mais la Nupes est aussi un révélateur cruel des faiblesses de son mouvement, La France insoumise (LFI), et de ses choix stratégiques durant le quinquennat précédent.
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Lors de l’officialisation de l’accord entre les « insoumis », les écologistes, les socialistes et les communistes, le 7 mai, Jean-Luc Mélenchon s’est félicité d’avoir réalisé une prouesse en réunissant sous un label commun des forces qui s’affrontaient moins d’un mois auparavant, et qui restent divisées par des clivages idéologiques profonds. « Nous sommes en train d’écrire une page de l’histoire politique de la France », a-t-il ainsi lancé. Lui qui aime se décrire comme un héritier des figures tutélaires de la gauche – Jean Jaurès, Louise Michel, Léon Trotsky ou le Brésilien Lula – apprécie de pouvoir laisser son empreinte dans l’histoire de sa famille politique.
Démarche conciliante
Pour parvenir à cet accord historique, les « insoumis » ont su faire des concessions dans le « programme partagé de gouvernement » présenté le 19 mai – notamment sur l’Europe : avec l’absence d’une sortie éventuelle de l’Union européenne et en actant par écrit plusieurs désaccords entre les différentes formations signataires, sans imposer leur ligne – afin de rendre acceptable la Nupes aux troupes du Parti socialiste (PS), du Parti communiste (PCF) et d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV).
Comment expliquer cette démarche conciliante, en rupture avec leur mode opératoire habituel ? Les « insoumis » répondent que la donne a changé avec la présidentielle. « On a toujours voulu être un outil pour un rassemblement, mais sur le contenu, rappelait, début mai, Alexis Corbière, l’un des principaux lieutenants de M. Mélenchon. Le résultat du premier tour, c’est une ligne politique qui marche devant. »
Certes, le rapport de force leur est ultrafavorable : avec un peu moins de 22 % des voix au premier tour de la présidentielle, M. Mélenchon a écrasé la potentielle concurrence à gauche, tous à moins de 5 %. Mais les choses ne sont pas si simples. Car Jean-Luc Mélenchon devait conclure cette alliance avec ses anciens adversaires pour combler les nombreuses lacunes « insoumises ».
« Rupture raisonnée, mais ferme »
Lors de sa première campagne présidentielle en 2012, M. Mélenchon avait opté pour « le bruit et la fureur », méthode indispensable pour surgir dans le débat. En 2017, il adopte une ligne populiste, pour cliver autour de l’opposition entre peuple et élite. L’idée est aussi de récupérer une partie de l’électorat lepéniste, ceux qu’il appelle « les fâchés pas fachos ». Mais cela ne constitue pas une majorité des suffrages. S’il veut gagner, M. Mélenchon a besoin de l’électorat modéré. Et donc de rendre ses propositions acceptables par le plus grand nombre, sans toutefois se banaliser, ni abandonner l’idée de « rupture ». Cela explique la nature ambivalente de la Nupes : les « insoumis » concèdent une partie de leurs propositions les plus clivantes sans abdiquer. La radicalité demeure – on le voit avec les réactions de la majorité présidentielle et d’une partie des socialistes – mais elle est minorée. M. Mélenchon parle ainsi de « rupture maîtrisée, raisonnée, mais ferme ».
Sans alliés, investir des binômes paritaires dans 577 circonscriptions paraissait un objectif difficilement atteignable pour la seule LFI
Autre faiblesse des « insoumis » : l’implantation territoriale. En optant pour une stratégie purement présidentielle et nationale, les mélenchonistes ont enjambé les scrutins intermédiaires. Ils ont quasiment été absents des municipales de 2020 et ont joué les seconds rôles lors des régionales et des départementales de 2021. Ils ont ainsi laissé le champ libre à EELV pour se structurer en gagnant plusieurs grandes villes, et permis au PS de survivre en conservant ses régions. Deux légitimités s’affrontent donc : celle de la présidentielle et celle des territoires. Ce qui explique en partie que les socialistes et les écologistes aient réussi à imposer les concessions programmatiques aux « insoumis ».
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Le mouvement mélenchoniste connaît une sorte de crise de croissance. Son leader, Jean-Luc Mélenchon, est plus fort que jamais, mais l’appareil reste très faible et peu implanté. Grosse tête sur un petit corps, LFI peut désormais profiter de l’implantation d’EELV, du PS et aussi du PCF. Ces réseaux permettent à la gauche d’avoir des candidats répartis sur tout le territoire alors que le vote Mélenchon est très concentré géographiquement, notamment dans les grandes villes et les quartiers populaires. Sans alliés, investir des binômes paritaires dans 577 circonscriptions paraissait un objectif difficilement atteignable pour la seule LFI, sauf en risquant d’investir des candidats non implantés ou au profil sulfureux. Déjà, plusieurs cas posent problème : il y eut Taha Bouhafs, qui a dû se retirer à la suite d’accusations d’agressions sexuelles. Et les nombreux parachutages de cadres du mouvement provoquent des candidatures dissidentes.
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La Nupes semble donc être une alliance à court terme, avantageuse pour tous les acteurs. PS, PCF et EELV profitent de la dynamique unitaire pour sauver leurs derniers meubles et obtenir, peut-être, des groupes indépendants à l’Assemblée. Les « insoumis », eux, apparaissent comme les leaders capables de fédérer leur camp politique. Un accord gagnant-gagnant.
Abel Mestre