Les résidus de pesticides pourraient annuler le bénéfice sanitaire des fruits et légumes
Une étude américaine a passé au crible les habitudes alimentaires de 160 000 personnes et leur impact sur la mortalité.
Par Stéphane FoucartPublié aujourd’hui à 07h46

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Les autorités réglementaires considèrent que la présence de résidus de pesticides dans les fruits et légumes ne représente pas de risque pour les consommateurs, mais les scientifiques qui travaillent sur le sujet ne sont généralement pas du même avis. Ces dernières années, les études montrant une variété d’effets sanitaires dus à la présence de traces d’agrotoxiques dans l’alimentation s’accumulent dans les revues savantes. En témoignent, à nouveau, des travaux américains aux conclusions impressionnantes, parus en janvier dans la revue Environment International.
Conduits par une équipe de chercheurs des départements de nutrition, d’épidémiologie et de santé environnementale de l’université Harvard, à Boston, ils sont les premiers à suggérer que la présence de traces de pesticides sur les fruits et légumes est susceptible d’annuler les bénéfices de leur consommation pour la santé
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Légumes-feuilles plus contaminés
Les chercheurs se sont focalisés sur la mortalité – en particulier la mortalité par cancers, maladies cardio-vasculaires et maladies respiratoires – enregistrée au fil du temps dans trois grandes cohortes épidémiologiques totalisant 160 000 femmes et hommes américains, suivis pendant environ deux décennies. Les habitudes alimentaires des personnes enrôlées ont été passées au crible, les fruits et légumes consommés étant classés en deux catégories : à haute teneur en résidus de pesticides et à faible teneur. Pour opérer ce distinguo, les auteurs se sont fondés sur les données officielles du ministère de l’agriculture américain, évaluant la probabilité que tel fruit ou tel légume soit contaminé par des traces d’un ou de plusieurs pesticides. Les légumes-feuilles (épinards, salades, etc.) étant, par exemple, plus contaminés que d’autres cultures.
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Résultat : après avoir corrigé leur analyse des biais de confusion (âge, activité physique, statut tabagique, prédispositions familiales à différentes maladies, etc.), les auteurs mettent en évidence une baisse de 36 % de la mortalité chez les personnes consommant en moyenne au moins quatre portions de fruits et légumes à faible teneur en résidus de pesticides, par rapport à ceux en consommant moins d’une portion par jour. Un tel résultat correspond aux bénéfices sanitaires attendus de la consommation de fruits et légumes frais – bénéfices qui s’observent sur la mortalité par cancers, maladies cardio-vasculaires et respiratoires.
« Travaux impressionnants »
Mais, lorsque la même comparaison est faite sur les fruits et légumes les plus contaminés, les chercheurs ne constatent aucune baisse de mortalité générale. Consommer chaque jour moins d’une portion ou plus de quatre portions de ces fruits et légumes n’a pas d’effet sur la mortalité par cancers, maladies cardio-vasculaires et respiratoires. « Cela suggère, écrivent les auteurs, que l’exposition aux résidus de pesticides par voie alimentaire peut annuler les effets bénéfiques de la consommation de fruits et légumes sur la mortalité. » Les chercheurs ont même simulé l’effet qu’aurait le seul fait de remplacer une portion quotidienne de fruits et légumes à haute teneur en pesticides par une portion à faible teneur : la mortalité au sein d’une même population baisserait alors de 11 %, selon leurs calculs.
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« Ce sont des travaux statistiquement impressionnants, par la taille des cohortes étudiées et la durée de leur suivi, estime l’épidémiologiste Julia Baudry (Inrae), spécialiste des liens entre nutrition et santé, qui n’a pas participé à ces travaux. Mais ils ont aussi des limites, en particulier le fait que le mode de production, biologique ou conventionnel, des fruits et légumes consommés n’est pas pris en compte, de même que les auteurs n’ont considéré que les expositions par les fruits et légumes, et non par le biais d’autres aliments consommés qui peuvent également être contaminés. » Il n’est ainsi pas exclu que l’effet réel des résidus de pesticides dans l’alimentation puisse être supérieur aux estimations des chercheurs d’Harvard.
Ces résultats ne sont cependant pas strictement transposables à l’Europe, les pratiques culturales étant différentes et certains produits, toujours utilisés outre-Atlantique, ayant été interdits sur le Vieux Continent.
Stéphane Foucart
Près d’un tiers des fruits produits en Europe sont contaminés par des pesticides dangereux
Cerises, poires, pêches ou kiwis contiennent des résidus de substances qui auraient dû être interdites depuis 2011, selon l’ONG Pesticide Action Network Europe.
Par Stéphane MandardPublié aujourd’hui à 01h10, mis à jour à 10h33 https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/24/cerises-peches-poires-de-plus-en-plus-de-fruits-contamines-par-des-pesticides-dangereux_6127394_3244.html
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C’est l’éphémère temps des cerises, de retour sur les étals depuis quelques jours. Mais, aussi appétissantes soient-elles, leur rouge écarlate peut cacher des produits toxiques. Une cerise sur deux est contaminée par des résidus de pesticides classés parmi les plus dangereux pour la santé, alerte une étude inédite publiée mardi 24 mai par l’ONG Pesticide Action Network Europe (PAN EU). Et la cerise n’est pas le seul fruit concerné ; c’est également le cas pour près de la moitié des pêches et des poires ou pour un tiers des pommes.
Au total, près d’un tiers (29 %) des fruits produits en Europe sont contaminés. Des taux qui ont explosé au cours de la dernière décennie : + 53 % en moyenne entre 2011 et 2019, jusqu’à + 152 % pour les cerises et même + 397 % pour les kiwis, qui détiennent le record. Des résultats qui contredisent les déclarations officielles de la Commission européenne et des Etats : l’usage des pesticides, et en particulier des plus toxiques, recule.
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Le rapport de PAN Europe se fonde sur l’analyse des données issues du programme européen de surveillance des résidus de pesticides dans les denrées alimentaires. Ces milliers d’échantillons – prélevés dans chaque Etat membre par les équivalents nationaux de la DGCCRF française – servent de base aux rapports de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Pour l’EFSA, ils sont « statistiquement suffisamment représentatifs pour estimer l’exposition des consommateurs européens à ces résidus ». L’étude se concentre sur les pesticides considérés par le législateur comme « les plus dangereux ». Il s’agit de substances suspectées d’être cancérogènes pour l’homme, toxiques pour la reproduction, des perturbateurs endocriniens ou de réunir deux des trois critères des substances persistantes, bioaccumulables et toxiques.
Des effets même à petite dose
La directive de 2009 (en cours de révision) sur l’usage des pesticides les regroupe dans la catégorie dite des « candidats à la substitution ». Depuis 2011, les Etats sont censés les substituer par des produits alternatifs moins nocifs pour la santé et l’environnement. L’analyse du PAN s’étend de 2011 à 2019, dernière année pour laquelle les données sont disponibles. Elle inclut près de 100 000 échantillons (97 170 prélevés dans la chair) de fruits frais cultivés en Europe. Elle exclut les produits importés. Au total, 28 pesticides parmi les 55 les plus dangereux ont été décelés.
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L’étude ne précise pas si, et dans quelle proportion, les concentrations de pesticides retrouvés dépassent les limites maximales de résidus fixées par les autorités sanitaires. Un choix délibéré de PAN Europe, notamment parce que certaines substances, soupçonnées d’être cancérogènes ou des perturbateurs endocriniens, ont des effets sans seuil, c’est-à-dire même à très faible dose.
Explorer les résultats permet à la fois de repérer les fruits qui sont les plus contaminés et les origines à éviter. Revenons à nos cerises. En 2011, 22 % des échantillons faisaient apparaître des résidus de pesticides parmi les plus dangereux. Une proportion qui a bondi à 50 % en 2019, soit une augmentation de 152 %. Pour cette dernière année de référence, ce sont les cerises produites en Espagne qui sont les plus contaminées (74 %), devant la Grèce (64 %) et la France (63 %). Dix pesticides différents ont été mis en évidence par les tests et jusqu’à cinq dans des cerises espagnoles. La molécule la plus retrouvée est le tébuconazole, un fongicide soupçonné notamment d’être toxique pour la reproduction, avec des effets délétères sur le développement du fœtus.
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Dans le top 5 des fruits dont le taux de contamination a le plus progressé entre 2011 et 2019, les cerises sont seulement devancées par les kiwis (+ 397 %, pour s’établir à 30 %). Suivent les pommes, le fruit le plus produit en Europe (+ 117 %, à 34 %), les poires (+ 103 %, à 47 %) et les pêches (+ 52 %, à 46 %).
Le « made in France » n’est pas une garantie
Si on prend cette fois en compte les résultats sur les neuf années étudiées, les fruits les plus contaminés sont les mûres (51 % des échantillons), les pêches (45 %), les fraises (38 %), les cerises (35 %) et les abricots (35 %). L’analyse des données permet également d’établir un classement des pays qui produisent le plus de fruits contaminés. Il est dominé par la Belgique avec 56 % d’échantillons contaminés sur la période 2011-2019 et 87 % des poires en 2019. Dans le top 10, on trouve également les Pays-Bas (49 %), l’Allemagne (39 %) et la France (34 %). Autre enseignement du rapport : le « made in France » n’est pas toujours la garantie de produits exempts de résidus. Les pêches françaises sont ainsi celles qui contiennent le plus fréquemment des traces de pesticides dangereux : 58 % des échantillons en 2019 contre 46 % pour la moyenne européenne.
Si on s’intéresse cette fois aux molécules les plus retrouvées, se hisse à la première place le fludioxonil, un fongicide suspecté notamment d’avoir des effets perturbateurs sur le système endocrinien. La substance active est commercialisée par Syngenta sous forme de trois préparations (Celest, Dividend et Maxim) et par Bayer avec son Bariton Super. Vient ensuite le cyprodinil, un fongicide également suspecté d’avoir des effets perturbateurs, notamment sur la fonction thyroïdienne, et dont les métabolites sont particulièrement persistants dans l’environnement. Le tébuconazole, détecté dans la moitié des cerises, arrive en troisième position.
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Autre évolution mise en évidence par le rapport, non seulement la probabilité d’acheter des fruits contaminés a augmenté, mais également celle d’être exposé à plusieurs pesticides à la fois. Ainsi, en 2019, un peu plus de 10 % des échantillons étaient contaminés par au moins deux substances toxiques, contre 6 % en 2011. Un potentiel « effet cocktail » qui, selon les scientifiques, démultiplie les incidences sur la santé et rend caducs les seuils réglementaires fixés aujourd’hui substance par substance.
Les résultats de l’étude de PAN Europe télescopent la communication de la Commission européenne. Le 31 mai 2021, Bruxelles a publié un premier bilan pour se féliciter des premiers effets de sa nouvelle stratégie dite « De la ferme à la fourchette » qui vise à réduire l’usage des pesticides de 50 % d’ici à 2030. Les graphiques publiés par la Commission mettent en évidence « une réduction de 12 % dans l’usage des pesticides les plus dangereux dans l’Union européenne en 2019 par rapport à la période 2015-2017 ». Ces chiffres se fondent sur les ventes de pesticides. Pour PAN Europe, les ventes sont un indicateur moins pertinent que la présence de résidus de pesticides dans les fruits et légumes pour mesurer l’exposition de la population. Ce paramètre fait, lui, apparaître une hausse de près de 9 % en 2019 par rapport à 2015-2017. La Commission européenne n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.
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« Echec total » de l’Europe
« Les consommateurs européens sont de plus en plus exposés à des pesticides qui auraient dû être retirés du marché depuis 2011 en raison de leur dangerosité », commente Salomé Roynel, du PAN Europe. Pour l’ONG, la « hausse spectaculaire » des quantités de fruits contaminés révélée par l’étude marque « l’échec total » de l’Europe à « mettre en œuvre sa réglementation et protéger les consommateurs ». Dans un rapport publié en 2019, la Commission elle-même reconnaissait que la directive sur les pesticides n’était pas appliquée par les Etats. Ainsi, à l’échelle européenne, entre 2015 et 2018, sur 530 demandes nationales d’autorisation ou de réautorisation, aucun pesticide « candidat à la substitution » n’a été remplacé par un produit moins nocif. Et la situation n’a guère évolué depuis. En France, selon nos informations, seulement deux pesticides « candidats à la substitution » ont été retirés du marché entre 2015 et 2020, sur quelque 285 dossiers.
Largement insuffisant pour PAN Europe qui demande à la Commission « l’interdiction immédiate des douze pesticides les plus toxiques » et des autres d’ici à 2030. Après plusieurs reports, la publication de la nouvelle directive sur l’usage des pesticides doit être publiée le 22 juin. Emmanuel Macron, qui préside l’UE jusqu’en juillet, a déjà prévenu qu’il fallait revoir les objectifs du Green Deal (réduire l’usage des pesticides de 50 % d’ici à 2030) à l’aune de la crise agricole provoquée par la guerre en Ukraine.
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Stéphane Mandard