« La France n’a pas investi suffisamment pour se préparer à la menace que fait peser la maladie d’Alzheimer »
TRIBUNE
Joël Jaouen – président de France Alzheimer et maladies apparentées
Mike Hodin – directeur de la Global Coalition on Aging
Le président de France Alzheimer Joël Jaouen et le directeur de la Global Coalition on Aging Mike Hodin alertent dans une tribune au « Monde » sur le désengagement des pouvoirs publics en matière de financement de la lutte contre la maladie et de l’accès aux soins. Ils appellent le nouveau gouvernement à changer de cap.
Publié aujourd’hui à 05h15, mis à jour à 09h24 Temps de Lecture 3 min.
Comme la quasi-totalité des pays développés dans le monde, la France vieillit, un fait démographique qui va entraîner de nouveaux défis de santé publique aussi importants que la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui, plus de 20 % de la population est âgée de 65 ans et plus. D’ici à 2050, ce chiffre passera à près de 30 %.
Le vieillissement de la France va de pair avec une hausse continue des maladies qui touchent principalement les personnes âgées. La plus dévastatrice est certainement la maladie d’Alzheimer, qui prive les personnes atteintes de leur mémoire, de leur indépendance et de leur droit de vieillir dans la dignité.
La question majeure est : la France prend-elle les mesures nécessaires pour se préparer à la « pandémie d’Alzheimer » qui se profile ?
Malheureusement, la réponse est un « non » décevant. L’ancien gouvernement n’a pas investi suffisamment pour se préparer à la menace que fait peser la maladie d’Alzheimer sur le système de santé actuel. Le pays a même fait plusieurs pas en arrière. Et, à bien des égards, la crise est déjà là.
Aujourd’hui, plus de 1,2 million de personnes en France vivent avec la maladie d’Alzheimer ou une pathologie apparentée ; un chiffre qui va inévitablement augmenter avec le vieillissement de la population (Dementia in Europe Yearbook 2019). Cette maladie dévastatrice est même devenue la quatrième cause de décès en France en 2018 (The Lancet, 2019), avant la pandémie de Covid-19.Test gratuit
Pour aider les parties prenantes à évaluer la capacité de la France à relever ce défi, la Coalition mondiale sur le vieillissement (Global Coalition on Aging) et Alzheimer’s Disease International (ADI) ont publié l’indice d’anticipation et d’innovation dans le domaine de la maladie d’Alzheimer 2021 (Alzheimer’s Innovation Readiness Index 2021). Il examine les progrès réalisés au regard de plusieurs indicateurs, notamment la mise en œuvre des politiques publiques autour du vieillissement, l’engagement du pays en la matière, les efforts de détection et de diagnostic précoces, l’accès aux soins, etc.
Globalement, la France se classe actuellement en milieu de peloton parmi les pays européens, et des signes inquiétants indiquent que le pays risque de prendre du retard.
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Manque de volonté politique
Plus important encore, les décideurs publics français ont renié leurs engagements de financement antérieurs envers la maladie d’Alzheimer, mettant en lumière un manque de volonté politique pour faire face à cette « pandémie » qui évolue lentement.
Le financement pour la lutte contre la maladie d’Alzheimer et les pathologies apparentées a considérablement baissé par rapport aux 1,6 milliard d’euros des années Sarkozy. Sous la présidence Hollande, les investissements sont tombés à 470 millions d’euros et ciblaient également d’autres maladies.
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Le rétablissement de ce financement aux niveaux antérieurs est urgemment requis pour améliorer l’accès au diagnostic de la maladie d’Alzheimer et des maladies apparentées en France. Une infrastructure solide et pérenne est essentielle pour assurer une détection précoce de la maladie, et pour s’assurer que les personnes aient accès à un parcours de soins adapté, avant qu’il soit trop tard.
La France doit également procéder à des investissements importants pour augmenter le nombre de professionnels de santé formés dans le pays. C’est essentiel pour répondre à la demande à venir, mais aussi pour soulager les proches, qui assument souvent cette responsabilité. En 2015, cette aide informelle représentait 14 milliards d’euros du coût annuel de la maladie, un chiffre sûrement plus élevé aujourd’hui.
Selon l’indice, la France se classe également parmi les derniers en matière d’accès aux soins. Cela est notamment dû au fait que les prescriptions de traitements contre la maladie d’Alzheimer ont chuté après la décision du ministère de la santé, en 2018, de ne plus rembourser ces traitements symptomatiques.
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Par conséquent, la politique de remboursement des médicaments contre la maladie d’Alzheimer devrait également être revue. Cela aurait un impact positif sur la santé des personnes et favoriserait les investissements dans la recherche et le développement de thérapeutiques innovantes, qui pourraient ralentir la progression de la maladie.
Le nouveau gouvernement du président Macron et les députés prochainement élus ont une occasion unique de changer de cap, en augmentant les moyens humains et financiers dans ces domaines-clés. Ce faisant, ils pourraient aider la France à retrouver la position de leader qu’elle occupait lors de la mise en œuvre du plan Alzheimer 2008-2012, et réduire le poids sanitaire, économique et social que représente cette maladie sur le long terme. Dans le même temps, ils pourraient améliorer considérablement la vie de millions de Français, personnes malades et proches aidants, concernés par ces pathologies neuro-évolutives.
Joël Jaouen est président de France Alzheimer et maladies apparentées.
Mike Hodin est directeur de la Global Coalition on Aging.