Identifier et cartographier les besoins de santé
https://www.institutmontaigne.org/publications/sante-faire-le-pari-des-territoires
Résumé:

La crise sanitaire que nous traversons a mis en lumière les forces de notre système de santé mais également ses difficultés : en décalage avec les besoins des patients mais aussi les attentes des professionnels de santé, il connaît une crise de gouvernance qui participe à un pilotage confus. Parmi les facteurs d’échec, les inégalités d’accès aux soins sur le territoire : plus d’un tiers des Français déclarent avoir le sentiment de vivre dans un désert médical.
Face à ces constats, l’Institut Montaigne formule des propositions concrètes sur les enjeux de gouvernance et d’organisation du système de santé afin d’associer plus étroitement les collectivités locales et les acteurs de terrain à la prise de décisions en santé.
Pour appuyer cette réflexion une cartographie inédite a été réalisée, dont l’objectif est de mettre en lumière les possibles inadéquations entre besoins et dépenses de santé, par département.
CARTOGRAPHIE
Quels sont les besoins et dépenses de santé au niveau départemental ?
Afin de réaliser cette cartographie, les départements français ont été regroupés en sept groupes homogènes en termes de besoins à partir de données démographiques, socio-économiques et épidémiologiques.
La dépense totale de santé par habitant a été calculée à partir des dépenses hospitalières et ambulatoires. La carte permet ainsi de comparer les dépenses de chaque département au sein d’un même sous-groupe, en visualisant plusieurs informations.
Explorons ensemble cette cartographie.
ANALYSE
Un pilotage de la politique sanitaire par l’offre et non par les besoins de santé
Cet exercice de cartographie démontre l’impératif de mobiliser les données de santé pour identifier les besoins locaux de santé et mieux y répondre.
Grâce à celle-ci, on observe qu’au sein d’un même groupe les dépenses de santé par habitant peuvent varier fortement : au sein du groupe des « désavantagés », elles représentent 2 052 euros dans la Drôme contre 2 767 euros dans les Bouches-du-Rhône. Ces variations ont un impact significatif sur l’état de santé des habitants et sur notre système de soins. Ce dernier peut ainsi s’avérer inéquitable, en cas de sous-utilisation des ressources, et inefficace, en cas de sur-utilisation. Cette cartographie reflète un pilotage de la politique sanitaire par l’offre et non par les besoins de santé.
Paradoxalement, les acteurs locaux de santé, qui connaissent les besoins de leur population, ont peu de leviers pour agir directement sur les politiques de santé tant en matière de soins que d’actions de prévention. Malgré des investissements importants – la France a l’un des PIB les plus importants des pays de l’OCDE consacré aux dépenses de santé avec 12,4 % en 2020 – notre système à l’organisation extrêmement centralisée ne parvient pas à corriger les inégalités de santé dans les territoires et à s’adapter aux besoins nouveaux des populations.
Face à l’urgence des premières phases de la crise sanitaire, les acteurs locaux et de terrain se sont montrés capables de répondre aux besoins de santé de leur population et d’innover pour assurer la continuité des soins. Néanmoins, de nombreuses règles et de contraintes éloignent aujourd’hui encore les professionnels de leurs patients et freinent leur capacité à inventer le système de santé de demain.
Construire le système de santé depuis le terrain
PILIER 1
Accorder aux acteurs de terrain l’autonomie et la liberté nécessaires à leur action
Sans un pilotage au plus près des attentes des professionnels de santé et des patients, notre système de santé ne parviendra pas à faire face aux défis à venir, notamment l’explosion des maladies chroniques, le vieillissement de la population, l’évolution du nombre de soignants sur le territoire ou encore le dérèglement climatique. A ce titre, selon le Baromètre des Territoires, l’impact du changement climatique sur la santé est la principale préoccupation des Français en ce qui concerne l’environnement.
Il est possible d’engager les acteurs de terrain, élus, professionnels de santé et citoyens, dans la définition d’un système de soins innovant et accessible. L’autonomie d’action et d’organisation au niveau des territoires doit ainsi être favorisée en incitant les professionnels à la pluri-professionnalité, aux pratiques coordonnées ainsi qu’à la délégation de gestion et des tâches.
PROPOSITION 1
Refonder la formation des professionnels de santé au début comme au cours de leur carrière pour favoriser l’approche globale de la santé ; former à la gestion de l’innovation et accentuer la dimension managériale.
PROPOSITION 2
Promouvoir le principe de subsidiarité et engager un vaste mouvement de délégation de gestion et de tâches pour permettre aux professionnels de santé de retrouver autonomie et responsabilité dans leurs métiers comme dans les organisations de travail.
PROPOSITION 3
Favoriser le potentiel d’agilité des acteurs en dépassant les clivages et simplifier les statuts des Groupements hospitaliers de territoires.
PROPOSITION 4
Réinvestir en faveur de la médecine de ville en soutenant la pluri-professionnalité et en confiant aux médecins généralistes volontaires un mandat de santé publique.
PROPOSITION 5
Assurer l’interopérabilité des systèmes d’information et lever les freins en matière d’ouverture et de traitement des données de santé.
PILIER 2
Soutenir les territoires comme pilotes des politiques de santé
Repenser la gouvernance du système de santé français implique aussi une clarification des responsabilités des différents niveaux de gouvernance. Certains niveaux de responsabilité aux niveaux régional, départemental comme territorial peuvent être revalorisés afin de mieux répondre aux besoins de santé d’un territoire. Ces politiques devront s’appuyer sur une plus grande implication des patients.
Le modèle de la responsabilité populationnelle, adopté dans certains pays, porte l’obligation pour l’ensemble des acteurs de santé d’un territoire de maintenir et d’améliorer la santé, le bien-être et l’autonomie de la population. Il s’appuie sur les données de santé publique du territoire et permet de définir des actions de prévention adaptées.
PROPOSITION 6
Penser la prévention et l’accès aux soins au niveau local, en confiant le pilotage des actions de prévention et de lutte contre les inégalités d’accès aux soins de proximité aux collectivités locales.
PROPOSITION 7
Faire vivre la démocratie sanitaire à l’échelle des territoires et intégrer l’ensemble des acteurs, y compris les patients, dans la construction de politiques de santé globale.
PROPOSITION 8
Intégrer le fait territorial au sein de la gouvernance des ARS en renforçant le poids des élus en son sein et en mettant en place un conseil stratégique du pilotage du système de santé.
PROPOSITION 9
Construire des budgets de santé régionalisés, pour une gestion de la politique de santé tenant mieux compte des réalités des territoires.
PROPOSITION 10
Promouvoir un renforcement de l’échelon départemental des ARS, en lien avec des politiques de proximité et orientées vers les patients.
PROPOSITION 11
Faire du niveau local l’échelle privilégiée des écosystèmes d’innovation afin de promouvoir le développement des nouvelles technologies en santé.
PILIER 3
Construire une nation de santé publique capable d’anticiper les défis de demain
Un cadre national doit être conservé afin de donner de la visibilité et de la cohérence aux initiatives locales. L’articulation de ces échelons est essentielle pour que la France devienne une nation de santé publique. Cette politique passe par un renforcement de la filière santé, incluant des acteurs publics comme privés. L’approche de santé globale, combinant la santé humaine, animale et environnementale, doit également être intégrée au sein de l’ensemble des politiques publiques (logement, éducation, environnement, etc.).
Au niveau européen, la mise en place d’un cadre réglementaire coordonné entre les États membres est essentiel pour permettre des initiatives transfrontalières et renforcer l’harmonisation des politiques de santé qui permettront de mieux lutter contre de futurs risques pour la santé.
PROPOSITION 12
Faire émerger un véritable service public de santé territorial, dépassant l’approche par les statuts et le cadre de l’offre de soins.
PROPOSITION 13
Gagner en capacité d’anticipation et en souveraineté sanitaire par un financement pluriannuel des dépenses de santé.
PROPOSITION 14
Consolider une filière santé d’avenir par un Small Business Act français.
PROPOSITION 15
S’inscrire dans une perspective européenne afin de consolider l’innovation en santé, l’accès aux données et la souveraineté sanitaire.