« La mise en sourdine du thème de l’immigration a facilité la captation des revendications sociales par Marine Le Pen »
CHRONIQUE

Philippe Bernard
Contrairement à ce que laissait penser les débuts de la campagne présidentielle, les questions identitaires n’ont pas été au cœur de l’élection. Cela a permis à la candidate d’extrême droite de s’emparer des attentes sociales, analyse dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 06h13 Temps de Lecture 3 min
Qui l’eût cru lorsque, à l’automne 2021, Eric Zemmour semblait donner le « la » d’une précampagne présidentielle à la forte odeur de rance ? Ou lorsque Valérie Pécresse, à la dérive, se référait au « grand remplacement » lors du meeting parisien de février censé la remettre en selle ? L’élection présidentielle ne s’est finalement pas jouée sur la peur des immigrés et la hantise de l’islam. Plus approchait la date du scrutin, plus ces sujets de prédilection du débat politique français, ceux-là mêmes qui avaient enflammé les controverses depuis des mois, ont été mis en sourdine.
La quasi-disparition des thèmes identitaires s’est manifestée de façon spectaculaire lors du duel télévisé de l’entre-deux-tours. Reléguée en toute fin d’émission par le tirage au sort, l’immigration n’a donné lieu à aucun échange particulier. Emmanuel Macron n’y avait aucun intérêt, mais Marine Le Pen, qui en fait l’alpha et l’oméga de son projet politique, n’a pas cherché particulièrement à « vendre » son ahurissant référendum destiné à légaliser la discrimination et le bannissement des étrangers au nom de la « priorité nationale ».
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L’effacement de l’immigration dans la rhétorique électorale semble rompre avec un usage bien établi depuis plus de trois décennies : de François Mitterrand, qui agitait le chiffon rouge du vote des étrangers pour faire monter le Front national et affaiblir son opposition, à la campagne de Nicolas Sarkozy sur l’« identité nationale ».
Cette éclipse inattendue pourrait n’être que conjoncturelle : le retour de la guerre en Europe et les séismes économiques qu’elle déclenche dominent toutes les autres préoccupations. Il se trouve aussi qu’Eric Zemmour, en tentant de transformer les musulmans en boucs émissaires de tous les maux du pays, a dispensé Marine Le Pen de jouer trop ostensiblement sur la corde identitaire. Habilement, celle-ci a pu prospérer en se présentant comme la protectrice de la « France d’en bas » contre le « président des riches ».
Thèmes dérobés à la gauche
A première vue, on pourrait se féliciter de la mise à l’écart d’un thème toxique, de l’atténuation de discours appelant à la haine et exploitant les peurs. La réalité est nettement moins réjouissante : les positions xénophobes de Mme Le Pen sont si installées qu’elle n’a même plus besoin de les mettre en avant. Elle peut avancer sur un autre terrain : le social.
En menant sa campagne sur des thèmes dérobés à la gauche – la défense du pouvoir d’achat, la protection de l’Etat et la laïcité –, elle a attiré 42 % des ouvriers ayant voté au premier tour et 67 % au second. « Marine Le Pen a réussi à sortir du corner de l’immigration, analyse le sociologue Vincent Tiberj. Elle s’est montrée capable de récupérer des électeurs à la fois sur une base identitaire et sur une logique économique, en même temps dans le Nord ouvrier favorable à la redistribution et chez les électeurs du Sud hostiles aux impôts. »
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Cette alliance de fait s’opère d’ailleurs sans changement de la musique de fond : l’hostilité à l’immigration demeure le premier déterminant du vote RN : 95 % des électeurs lepénistes estiment qu’« il y a trop d’étrangers en France », contre 45 % des « insoumis », selon l’enquête « Fractures françaises » de septembre 2021 pour Le Monde réalisée par Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le Cevipof. Entre les deux tours de la présidentielle, 53 % des électeurs de Mme Le Pen citaient l’immigrationcomme l’une de leurs trois principales préoccupations, contre 6 % de ceux de M. Mélenchon.
Mais tout se passe comme si la mise en sourdine du thème de l’immigration avait facilité la captation des revendications sociales par l’extrême droite auprès d’un public élargi. Comme si Marine Le Pen avait tiré les conclusions du fait que les questions de pouvoir d’achat taraudent nettement plus les Français que celles touchant l’immigration, dont l’importance est artificiellement exagérée.
Contexte, a priori, peu favorable
Cette translation du racial au social explique sans doute la nouvelle percée de l’extrême droite dans un contexte qui lui est, a priori, peu favorable : l’attitude de plus en plus ouverte des Français en matière d’immigration et de diversité. Contre-intuitive, cette réalité est mise en lumière par le travail de Vincent Tiberj. Plus les gens appartiennent à une génération récente, plus ils sont tolérants, montre le chercheur. Ainsi, 63 % des personnes nées entre 1940 et 1955 trouvent qu’« il y a trop d’immigrés en France », contre 39 % de ceux nés dans les années 1990. Le constat procède de l’analyse minutieuse du vaste sondage sur la perception qu’ont les Français des immigrés et des minorités, effectué chaque année pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme.
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« La droitisation de la France n’a rien d’une évidence », soutient Vincent Tiberj dans la revue Esprit. Si le mouvement général vers la tolérance ne se traduit pas dans les urnes, c’est, selon lui, à cause d’« un décrochage inédit entre citoyen et politique » : de plus en plus de citoyens, notamment jeunes, ne se retrouvent pas dans « l’offre » existante et s’abstiennent. Les intolérants, eux, « sont de moins en moins nombreux mais de plus en plus mobilisés sur leurs valeurs ».
L’irrésistible ascension de Mme Le Pen dans ce contexte, sa capacité à passer pour une défenseuse des démunis et des exploités, quitte à faire passer au second plan sa haine des étrangers, ne peut laisser indifférent le camp progressiste. Une partie de celui-ci tend désormais à privilégier le vocabulaire racial sur les rapports de classe pour analyser les conflits sociaux, au risque d’assigner aux « racisés » une identité d’éternelles victimes, et aux « Blancs » celle de perpétuels coupables, de valider les lectures « raciales » et d’élargir ainsi le fossé avec les milieux populaires. Le mouvement inverse que feint d’opérer la cheffe de l’extrême droite pose un immense défi à la gauche en pleine recomposition.
Philippe Bernard