La mondialisation à travers des réseaux de soins sous l’égide de fonds de pension, grandes mutuelles, assurances privées, après les cliniques lucratives, les centres de santé, a mis la mains sur les laboratoires de biologie

Les biologistes indépendants s’inquiètent d’une financiarisation de la santé

Ce réseau de professionnels déplore la mainmise des acteurs financiers sur ce secteur, entraînant une dégradation des services fournis aux patients 

Par Zeliha ChaffinPublié le 06 mai 2022 à 11h16  https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/05/06/les-biologistes-independants-s-inquietent-d-une-financiarisation-de-la-sante_6125005_3234.html

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Dans un laboratoire à Chambray-les-Tours (Indre-et-Loire), le 30 octobre 2020.
Dans un laboratoire à Chambray-les-Tours (Indre-et-Loire), le 30 octobre 2020.  JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

La mainmise croissante des sociétés de capital-investissement et d’opérateurs industriels sur les laboratoires de biologie médicale menace-t-elle le modèle social du système de soins, si cher aux Français ? Inquiet de l’évolution du secteur, le réseau Les Biologistes indépendants (LBI), qui regroupe près de 1 000 biologistes médicaux et compte plus de 650 laboratoires dans l’Hexagone, tire la sonnette d’alarme. Dénonçant le « danger de la financiarisation à outrance de la santé », responsable, selon eux, d’une dégradation des services fournis aux patients, ses représentants ont appelé, jeudi 5 mai, les pouvoirs publics à réagir.

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« C’est notre modèle de santé de demain qui est aujourd’hui en jeu », insiste le docteur Dominique Lunte. À la tête du réseau LBI, l’Auvergnate déplore les conséquences de l’arrivée des opérateurs financiers (fonds d’investissement, fonds de pension…) et industriels sur le secteur depuis une quinzaine d’années. « Sous prétexte de rentabilité, les services se dégradent : de nombreux laboratoires, qui autrefois étaient ouverts six jours sur sept, de 7 h à 19 h, ferment désormais à midi ou ne réalisent plus d’analyses en urgence l’après-midi car les plateaux techniques sont trop éloignés des sites de prélèvement pour obtenir un résultat rapidement »,pointe la biologiste médicale.

Un pilier incontournable

Délais d’attente plus longs, accueil des patients déshumanisé, explication des résultats d’analyses quasi inexistante, et même, accentuation de la désertification médicale, certains territoires se trouvant « délaissés par les investisseurs en raison d’une densité de population jugée trop faible pour présenter des ratios de rentabilité satisfaisants »… La liste des répercussions, attribuées par les indépendants, à l’arrivée massive des opérateurs financiers au capital des laboratoires de biologie médicale, et mise en exergue par une enquête Ipsos publiée jeudi 5 mai, est longue. Selon ce sondage, 67 % des Français redouteraient que les rachats de laboratoires par de grands groupes financiers conduisent à une réduction des investissements matériels et humains.

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Le phénomène n’est pas nouveau. En 2016, un rapport d’information sur la réforme de la biologie médicale, rédigé par les députés Jean-Louis Touraine (à l’époque PS, aujourd’hui LRM) et Arnaud Robinet (LR), constatait déjà, de façon détaillée, les dérives de cette tendance à la financiarisation du secteur. Il faut dire que le secteur ne manque pas d’attraits. Près de 70 % des diagnostics médicaux sont établis grâce à l’appui de résultats d’analyses, faisant des laboratoires de biologie un pilier incontournable du système de santé. Et avec le vieillissement de la population, les besoins de soins ne sont pas près de se tarir, laissant augurer d’intéressantes perspectives de croissance. Cerise sur le gâteau : le payeur principal de ces actes médicaux étant l’assurance maladie, la prise de risque pour les investisseurs est d’autant plus limitée. L’exemple récent de la crise du Covid, qui a vu certains grands groupes de biologie cumuler des records de chiffres d’affaires grâce aux profits des tests PCR, en atteste.

En 2013, la Cour des comptes notait que le montant des prix de cession des laboratoires grimpait jusqu’à plus de 200 % de leur chiffre d’affaires annuel

Les opérateurs financiers ne s’y sont pas trompés. Depuis quinze ans, ils se sont rués en masse sur le secteur, s’arrachant, souvent à prix d’or, les petits laboratoires indépendants. En 2013, la Cour des comptes notait que le montant des prix de cession des laboratoires grimpait jusqu’à plus de 200 % de leur chiffre d’affaires annuel. Une spéculation qui a rendu l’accès à ces affaires quasi impossible pour les jeunes biologistes médicaux désireux de s’installer à leur compte.

Cette OPA du capital-risque sur le secteur a ainsi conduit à l’émergence, ces dernières années, de grands groupes de biologie médicale, à l’image de Biogroup, Cerba Healthcare, Synlab, Inovie ou Eurofins, aujourd’hui tous aux mains d’actionnaires principaux qui ne sont pas des biologistes. Afin de préserver l’indépendance des laboratoires, la réglementation française stipule pourtant que les non-biologistes ne peuvent pas acquérir plus de 25 % du capital. « Mais cette loi a été contournée, les opérateurs financiers se sont engouffrés dans une faille, et maintenant, 67 % des laboratoires sont détenus par des groupes financiers, alors qu’il y a à peine 20 ans, 100 % des laboratoires étaient indépendants », explique Mme Lunte. Le réseau LBI espère désormais que l’État y mettra rapidement un terme.

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Il n’est pas le seul à s’en soucier. Car l’épidémie de financiarisation de la santé commence progressivement à s’étendre à d’autres pans. Le syndicat Avenir Spé, qui représente les médecins spécialisés, s’est ainsi ému, au début du printemps, de la montée en puissance de cette tendance dans les cabinets d’anatomopathologie, de radiologie ou encore d’ophtalmologie, appelant au plus vite à y mettre un terme.

Zeliha Chaffin

Les biologistes indépendants s’inquiètent d’une financiarisation de la santé   

Par Pauline Machard le 06-05-2022 

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Pour le réseau, cette tendance présente des risques pour la prise en charge des patients. Il enjoint les responsables politiques à prendre les mesures nécessaires pour préserver « une biologie médicale entrepreneuriale qui privilégie les valeurs plutôt que la valeur ».  

Informer les Français des risques de la financiarisation de la biologie médicale pour les professionnels de santé et pour la prise en charge des Français. Telle est l’ambition de la campagne de sensibilisation lancée jeudi 5 mai par le réseau Les biologistes indépendants, qui rassemble des médecins et des pharmaciens biologistes, entrepreneurs, qui, “face à la montée en puissance des grands groupes, ont choisi en 2016 de s’unir”.  

Le réseau dresse d’abord le constat de la mutation à l’œuvre pour les laboratoires de biologie médicale, “essentiellement liée au phénomène de regroupement engendré par les acquisitions massives réalisées par des groupes financiers, notamment étrangers”. Il souligne qu’alors qu’il y a 20 ans, il n’existait pas de groupes financiers dans la biologie médicale de ville en France, “aujourd’hui, 6 groupes financiers possèdent 67% de ces entreprises de biologie médicale de ville”. Il fait valoir que, “de 2005 à 2021, avec les rachats successifs, le nombre de laboratoires de ville été pratiquement divisé par 10”.  

Faut-il craindre la privatisation de l’offre de soins ?

Une concentration aussi ressentie par les Français. Selon une enquête Ipos* réalisée pour le compte du réseau, ils sont 77% à avoir le sentiment que les laboratoires sont de plus en plus rachetés par des grands groupes financiers, et 67% à considérer que ce n’est pas une bonne nouvelle car “cette tendance risque de conduire à une réduction des investissements matériels et humains, pour dégager le plus de profits possible”. Selon ce même sondage, 89% des médecins interrogés auraient aussi ce sentiment de mainmise de la finance sur la biologie médicale française et ils seraient 75% à considérer que c’est une mauvaise chose.  

Une concentration qui n’est pas sans conséquences pour le réseau, qui y voit la cause de la réduction considérable du nombre d’intervenants indépendants, du triomphe de la logique financière sur celle du soin”, et de l’accentuation de la désertification médicale de certains territoires “délaissés par les investisseurs en raison d’une densité de population jugée trop faible pour présenter des ratios de rentabilité satisfaisants”.  

Pour y remédier, le réseau interpelle les responsables politiques sur la nécessité de “renforcer la réglementation en vigueur”. Celle-ci prévoit, rappellent Les biologistes indépendants, que plus de la moitié du capital et des droits de vote d’une société d’exercice libéral (SEL) soit détenue par les professionnels de santé exerçant dans la SEL et que les non-biologistes sont limités à 25% du capital. Parmi les problèmes : “depuis 2001, des biologistes n’exerçant pas dans une SEL identifiée peuvent y être majoritaires”, ce qui a “permis à des fonds financiers d’utiliser des sociétés de biologie étrangères qu’ils contrôlent pour prendre des participations majoritaires dans les laboratoires hexagonaux”.  

*Sondage Ipsos réalisé pour Les biologistes indépendants en mars et avril 2022 auprès de 400 médecins généralistes et de plus de 1000 Français de plus de 18 ans.  

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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