Russie-Ukraine, la guerre des récits (Dossier « Le Monde » ) « Un peu moins de deux ans avant de lancer ses chars à l’assaut, Vladimir Poutine avait déjà perdu une guerre en Ukraine : celle des récits »

1918-1920 : la République populaire d’Ukraine ou l’histoire d’un effacement

Par et

Publié le 04 mai 2022 à 16h00 – Mis à jour le 05 mai 2022 à 03h34

RÉCIT« Russie-Ukraine, la guerre des récits » (1/3). « Le Monde » revient sur l’histoire des liens entre les deux pays et la manière dont des mémoires antagonistes s’affrontent. Premier volet, la constitution de l’Ukraine et l’avènement, en 1918, de son éphémère république populaire.

Au petit matin du 22 juin 1941, plus de 3 millions de soldats allemands déferlent sur l’URSS en une fulgurante offensive. Son nom de code : « opération Barbarossa ». Pour l’Armée rouge, complètement désorganisée, la surprise est totale. Pendant près de six mois, les troupes du IIIe Reich sembleront invincibles. Elles s’arrêteront aux portes de Moscou, avant de se voir repoussées par les Soviétiques, au prix d’une hécatombe sans précédent : plus de 20 millions de victimes.

Dans l’histoire russe, la « Grande Guerre patriotique », qui s’est achevée par la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945 (célébrée le 9 mai en Russie), est une référence indépassable, une borne sacrée.C’est à elle que Vladimir Poutine a fait référence, au matin du 24 février, tandis que ses troupes commençaient à envahir l’Ukraine : « [En 1941], le pays n’était pas préparé à faire face à l’invasion de l’Allemagne nazie. (…) La tentative de plaire à l’agresseur à la veille de la Grande Guerre patriotique a été une erreur qui a coûté cher à notre peuple. Nous ne ferons pas une telle erreur une deuxième fois. Nous n’en avons pas le droit. » A l’écouter, l’« opération spéciale »déclenchée ce jour-là serait donc une attaque préventive, un acte d’autodéfense. Toujours selon lui, il s’agirait d’obtenir « la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine ». Convoquer le spectre de « Barbarossa » pour justifier l’« opération » de 2022 : rien de tel pour s’assurer le soutien d’une opinion chauffée à blanc, depuis des années, avec le souvenir de la Grande Guerre patriotique.

Un récit glorifiant l’idée d’empire

L’Ukraine, pour M. Poutine, n’est pas une nation comme les autres. A ses yeux, les peuples ukrainien et russe sont indissociables, et l’indépendance de l’Ukraine, en 1991, n’a été que le résultat d’une série d’erreurs coupables. Sur le sujet, le président russe est intarissable. « Pour nous, l’Ukraine n’est pas un simple pays voisin. C’est une part inaliénable de notre histoire, de notre culture et de notre espace spirituel », avait-il déclaré, le 21 février, dans un discours télévisé annonçant la reconnaissance des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk, dans l’est de l’Ukraine. Sept mois plus tôt, le 12 juillet 2021, il était allé plus loin dans un article d’une vingtaine de pages, publié sur le site du Kremlin sous le titre « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ».

Prisonniers de guerre soviétiques capturés par l’Allemagne en Ukraine, lors de  « l’opération Barbarossa », en 1941.
Prisonniers de guerre soviétiques capturés par l’Allemagne en Ukraine, lors de  « l’opération Barbarossa », en 1941.  LA COLLECTION

Ce récit glorifiant l’idée d’empire et considérant l’indépendance de ce pays comme un accident s’oppose à un autre, qui affirme au contraire l’existence d’une nation ukrainienne dotée d’une identité propre et héritière d’une longue histoire jalonnée de violences, en particulier lors de deux épisodes : la guerre civile ayant suivi la chute du tsarisme et la prise de pouvoir des bolcheviks, en 1917 ; la famine orchestrée par le pouvoir stalinien, en 1932-1933. Depuis la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, en 2014, ce récit national s’est beaucoup renforcé en Ukraine, accroissant le fossé entre Kiev et Moscou.

Il est pourtant un point sur lequel ces deux visions de l’histoire se retrouvent : celui des origines. La Russie et l’Ukraine se disputent en effet le même mythe fondateur : celui de la Rus’, principauté fondée au IXe siècle par des guerriers marchands venus de Scandinavie, les Varègues. Gouvernée par la dynastie des Riourikides, du nom du chef varègue Riourik, cette principauté, dont la capitale est Kiev, connaît son apogée au XIe siècle, époque où son territoire s’étend jusqu’aux Carpates à l’ouest, à la mer Baltique au nord, à la Volga à l’est, et à la mer Noire au sud, avant d’être balayée au XIIIe siècle, au moment des invasions turco-mongoles.

La Rus’, « notre origine commune »

En 1240, la ville de Kiev est rasée. Durant des siècles, elle ne sera plus qu’un centre urbain périphérique, tandis que la région restera tiraillée entre les influences turque, lituanienne et polonaise, avant que l’essor du Grand-Duché de Moscou ne parvienne à instaurer une nouvelle unification progressive à partir du milieu du XVIIe siècle, en imposant sa domination aux principautés cosaques de la région du Dniepr.

Le premier ministre de Crimée, Sergei Aksyonov, le président du Parlement de Crimée, Vladimir Konstantinov, le président russe, Vladimir Poutine, et le maire de Sébastopol, Alexei Chaly, signent le traité d’adhésion de la république de Crimée à la Russie, le 18 mars 2014, à Moscou.
Le premier ministre de Crimée, Sergei Aksyonov, le président du Parlement de Crimée, Vladimir Konstantinov, le président russe, Vladimir Poutine, et le maire de Sébastopol, Alexei Chaly, signent le traité d’adhésion de la république de Crimée à la Russie, le 18 mars 2014, à Moscou.  ALEXEY DRUZHININ/AFP

La Rus’ de Kiev est un élément central dans l’imaginaire historique de Vladimir Poutine. Elle était déjà présente dans le discours qu’il prononça le 18 mars 2014, pour célébrer l’annexion de la Crimée. « Nous ne sommes pas simplement de proches voisins, mais nous sommes un même peupleKiev est la mère des villes russes. La Rus’ de Kiev de l’ancienne Russie est notre origine commune et nous ne pouvons pas vivre l’un sans l’autre », déclarait-il, ce jour-là. Presque mot pour mot ce qu’il écrira dans son fameux article de juillet 2021 : « Les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses sont tous les descendants de l’ancienne Rus’. »

Lire aussi Article   Histoire de l’Ukraine : des princes de Kiev à l’indépendance, mille ans d’identité ukrainienne

En soutenant une telle thèse, Vladimir Poutine s’inscrit dans le droit-fil de l’historiographie impériale du XIXe siècle, et notamment de son plus célèbre représentant, Nikolaï Karamzine (1766-1826). Auteur d’une Histoire de l’Etat russe, ce proche du tsar Alexandre Ier a imposé l’idée d’une continuité politique entre la Rus’ de Kiev, le Grand-Duché de Moscou, fondé en 1263, et l’Empire russe, qui lui a succédé en 1721 et a établi sa capitale à Saint-Pétersbourg. Dans ce récit, l’Ukraine n’a pas d’existence propre. Pour désigner les territoires situés sur son flanc sud-ouest, autour du Dniepr, il est question de Petite Russie (Malorossia).

Pour l’historien Nicolas Werth, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de l’URSSVladimir Poutine fait plus que s’inspirer de l’historiographie impériale : « Même les représentants les plus radicaux du courant slavophile, dans les années 1860, n’allaient pas jusqu’à dénoncer l’existence d’une cinquième colonne infiltrée dans un des peuples de Russie, comme il le fait en imaginant les Ukrainiens aux mains des nazis. De ce point de vue, on peut parler d’une pensée slavophile mâtinée d’une propension très stalinienne à voir du complot partout. »

Un siècle de construction ukrainienne

Limites de la République socialiste soviétique (RSS d’Ukraine en 1922, lors de la création de l’Union soviétique (Union des républiques socialistes soviétiques)

TERRITOIRE ACQUIS…

… en 1939, régions polonaises annexées à la suite du pacte germano-soviétique

… en 1945, région tchécoslovaque cédée après le traité soviéto-tchécoslovaque

… en 1948, régions roumaines cédées à la suite du traité de Paris de 1947

… en 1954, attribué par Khrouchtchev, alors premier secrétaire du comité central du Parti communiste de l’URSS

TERRITOIRE CEDÉ…

.. en 1924, à la République socialiste fédérative soviétique de Russie

… en 1940, à la RSS de Moldavie

Limites du territoire lors de la déclaration de l’indépendance en 1991

TERRITOIRE DONT L’UKRAINE INDÉPENDANTE A PERDU LE CONTRÔLE…

… après annexion par la Russie, à la suite du référendum de mars 2014, non reconnu par la communauté internationale

… après sécession des « Républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, reconnues par Moscou en février 2022

Infographie Le Monde : Francesca Fattori, Xemartin Laborde, Delphine Papin et Lucie Rubrice

Sources : F. de Jabrun, Atlas de l’Ukraine, Diploweb.com, 2010 ; C. Grataloup, P. Boucheron, Atlas historique mondial, L’Histoire-Les Arènes, 2019 ; Encyclopédie Britannica ; Limes ; T. Chopard

Cartes réalisées avec l’aide de Thomas Chopard, chercheur au Centre de recherches Europes-Eurasie de l’Inalco et directeur-adjoint du Centre d’études franco-russe

Une identité singulière

Tout droit héritée de la période tsariste, cette vision de l’histoire russe a été contestée dès son apparition au XIXe siècle. Face aux historiens qui, depuis Moscou ou Saint-Pétersbourg, établissent une filiation directe entre la Rus’ médiévale et l’Empire fondé par Pierre le Grand au XVIIIe siècle, d’autres affirment au contraire qu’il existe dans la région du Dniepr un peuple ukrainien ayant une identité singulière et dont l’histoire ne saurait se confondre avec celle de la Grande Russie.

A l’époque, le territoire qui correspond à celui de l’Ukraine actuelle est partagé entre l’Empire austro-hongrois (à l’ouest) et la Russie des tsars, accentuant la disparité entre l’Ouest pro-européen, plus perméable aux Lumières, et l’Est slavophile, où règnent le servage et l’autocratie. Et c’est surtout dans l’Ouest, autour de Lemberg (aujourd’hui Lviv) et de Czernowitz (aujourd’hui Tchernivtsi), que naîtront les premiers mouvements nationalistes ukrainiens, aussitôt dénoncés par la propagande tsariste comme inféodés aux puissances européennes.

Billet ukrainien de 50 hryvnia à l’effigie de l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky (1866-1934).
Billet ukrainien de 50 hryvnia à l’effigie de l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky (1866-1934).  COLLECTION PARTICULIÈRE

Au sein de ce mouvement national ukrainien alors en plein essor, le plus célèbre des historiens est Mykhaïlo Hrouchevsky (1866-1934), auteur d’une monumentale Histoire de l’Ukraine-Rus’ en langue ukrainienne. Dans un article publié en 1904, il affirme que les Ukrainiens sont les seuls à pouvoir se présenter comme les descendants de la Rus’ médiévale : « Nous savons que l’Etat de Kiev, son droit, sa culture furent l’œuvre d’un peuple, celui de la Rus’ ukrainienne, tandis que l’Etat de Vladimir et de Moscou [incorporé dans la principauté de Moscou au XIIIe siècle ] fut l’œuvre d’un autre peuple, celui des Grands-Russiens. (…) L’Etat de Vladimir et de Moscou n’est ni l’héritier ni le successeur de l’Etat de Kiev. Il a ses propres racines, et les relations de l’Etat de Kiev avec lui peuvent être comparées à celles de Rome avec ses provinces gauloises. »

Le 22 janvier 1918, le premier président de la Rada proclama que « la République populaire d’Ukraine devient un Etat indépendant libre et souverain et ne relevant d’aucun autre »

Près d’un siècle après sa mort, le souvenir de Mykhaïlo Hrouchevsky demeure vivace en Ukraine. Depuis 2004, année de la « révolution orange », l’historien figure sur les billets de 50 hryvnias (1,57 euro). En 2006, un musée-mémorial a ouvert dans sa maison de Kiev. Et le 22 janvier dernier, c’est au pied de la statue le représentant que le président Volodymyr Zelensky a déposé un bouquet. Ce jour-là, l’hommage s’adressait toutefois moins à l’historien qu’au premier président de la Rada – cette Assemblée créée en mars 1917, deux jours après l’abdication de l’empereur Nicolas II –, qui, le 22 janvier 1918, proclama que « la République populaire d’Ukraine dev[enait] un Etat indépendant libre et souverain et ne relevant d’aucun autre ».

Dans les faits, cette déclaration d’indépendance était davantage l’expression d’un espoir que l’affirmation d’une réelle souveraineté. A peine proclamée, la république en question se trouva en effet contestée de plusieurs côtés. A Kharkiv, d’abord, où les bolcheviks, dans la foulée de la révolution d’octobre 1917 à Petrograd (anciennement Saint-Pétersbourg), fondèrent la République soviétique d’Ukraine. A Lviv, ensuite, où fut proclamée, en novembre 1918, la République d’Ukraine occidentale.

882-1240

LA RUS’ DE KIEV, PREMIER ETAT DES SLAVES ORIENTAUX CHRISTIANISÉS

A partir du VIIIe siècle, l’expansion vers l’est des Vikings scandinaves, les Varègues, permet d’ouvrir une voie commerciale fluviale reliant la mer Noire à la Baltique. Kiev devient alors un carrefour commercial et un centre de pouvoir rassemblant des peuples slaves sous sa principauté. Après la conversion au christianisme du prince Vladimir (988), la Rus’ s’étend vers Novgorod et Moscou, puis se morcelle et disparaît au XIIIe après l’invasion mongole.


Infographie Le Monde :
 Francesca Fattori, Xemartin Laborde, Delphine Papin et Lucie Rubrice

Sources : F. de Jabrun, Atlas de l’Ukraine, Diploweb.com, 2010 ; C. Grataloup, P. Boucheron, Atlas historique mondial, L’Histoire-Les Arènes, 2019 ; Encyclopédie Britannica ; Limes ; T. Chopard

Cartes réalisées avec l’aide de Thomas Chopard, chercheur au Centre de recherches Europes-Eurasie de l’Inalco et directeur-adjoint du Centre d’études franco-russe

XVIIe SIÈCLE

L’UKRAINE PARTAGÉE ENTRE RUSSIE ET POLOGNE

Les Cosaques, issus de populations semi-nomades ayant agrégé des paysans fuyant le servage, rayonnent sur la steppe aux confins – en russe oukraïna, à l’origine du toponyme « Ukraine » – de différents royaumes. En 1654, ils s’allient au tsar de Russie. Mais, en 1667, la Russie s’entend avec la République des Deux Nations (Pologne et Lituanie) pour se partager la région. Le territoire est alors divisé : à l’ouest du fleuve Dniepr, les Polonais, et à l’est, Moscou, qui règne sur la Malorossia, la « Petite Russie » . Au sud, les rives de la mer Noire restent sous contrôle ottoman et tatar.

XVIIIe SIÈCLE

L’EXPANSION RUSSE

Catherine II étend l’Empire russe aux steppes et aux rives de la mer Noire. Entre 1772 et 1795, à la faveur des partages de la Pologne, devenue protectorat russe, elle reconquiert les terres de l’ancienne Rus’ à l’ouest du Dniepr, tandis que l’Empire austro-hongrois acquiert la région de Lviv. Au sud, elle défait les Ottomans en 1774 et 1783. Elle contrôle alors la Novorossia (« Nouvelle Russie ») qui court de l’embouchure du Dniestr à celle du Don, en passant par la péninsule de Crimée, lui offrant un accès à la mer Noire.

1917-1921

LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE

En 1917, la révolution de février disloque l’Empire russe. Un Parlement ukrainien, la Rada, se constitue à Kiev et revendique l’indépendance de la République populaire d’Ukraine. Un an plus tard, celle-ci signe avec les empires centraux une paix séparée à Brest-Litovsk, parallèlement à la nouvelle République soviétique russe. La République soviétique ukrainienne, proclamée à Kharkiv en 1918, dispute le pouvoir à Kiev et gagne la guerre civile qui s’ensuit, avant de participer à la création de l’URSS en 1922.


Frontière accordée à la république ukrainienne par les puissances centrales, lors du traité de Brest-Litvosk en 1918 (Rouge)

Frontière revendiquée par la République populaire d’Ukraine en 1919, couvrant les territoires peuplés d’Ukrainiens (Bleue)

Frontière revendiquée par la République socialiste soviétique d’Ukraine, à la création de l’URSS en 1922 (Jaune)

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Guerre civile d’une grande violence

Dans ce chaos, la République populaire d’Ukraine survit avec difficulté. Le 22 janvier 1919, elle fusionne avec la République d’Ukraine occidentale. Mais cette unification – inscrite en 1999 au calendrier des commémorations officielles sous le nom de Journée de l’unité – est avant tout symbolique. La première guerre mondiale vient alors de s’achever et les nouveaux Etats nés sur les décombres des Empires allemand, austro-hongrois et ottoman se partagent les dépouilles : tandis que la Pologne récupère la Galicie et la Volhynie occidentale, la Roumanie hérite de la Bucovine autrichienne et de la Bessarabie russe, alors que la Ruthénie subcarpatique revient à la Tchécoslovaquie…

Dans ce contexte, le territoire de l’Ukraine actuelle devient le théâtre d’une guerre civile d’une violence inouïe, où les luttes entre « rouges » et « blancs » s’ajoutent à une série de pogroms contre les juifs, au prix de déplacements de population massifs et d’une terrible famine qui, à elle seule, fait environ 700 000 morts en 1921. Une seule entité politique survit : la République soviétique d’Ukraine. En 1922, celle-ci adhère à la toute nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Un siècle plus tard, ce n’est bien sûr pas elle qui est mise à l’honneur dans le récit national ukrainien, qui lui préfère la République populaire d’Ukraine issue de la Rada du printemps 1917. « Celle-ci occupe une place symbolique très forte dans la mémoire ukrainienne. Dans les faits, elle n’a duré que trois ans tout au plus, mais c’est elle qui est considérée comme la préfiguration de l’Ukraine d’aujourd’hui », explique Thomas Chopard, auteur du Martyre de Kiev (Vendémiaire, 2015).

Aux yeux de Poutine, le tragique destin de la République populaire d’Ukraine n’est qu’une preuve supplémentaire de l’inexistence d’une nation ukrainienne spécifique

Effacée des mémoires à l’époque soviétique car jugée trop « bourgeoise », cette éphémère et fragile république populaire a connu une fortune inverse au sein de la diaspora ukrainienne en Europe occidentale et en Amérique du Nord. « Dans les années 1920, pratiquement tous ses responsables ont pris le chemin de l’exil, alimentant un mouvement nationaliste dont un certain nombre de descendants sont revenus en Ukraine après l’indépendance de 1991 », précise M. Chopard.

Vladimir Poutine porte évidemment un regard opposé sur la République populaire. A ses yeux, son tragique destin n’est qu’une preuve supplémentaire de l’inexistence d’une nation ukrainienne spécifique. Dans son article de juillet 2021, il écrit ainsi : « L’exemple de la République populaire d’Ukaine montre que les différents types de formations quasi étatiques qui ont émergé dans l’ancien Empire russe au moment de la guerre civile et de ses turbulences étaient intrinsèquement instables. Les nationalistes cherchaient à créer leurs propres Etats indépendants, tandis que les dirigeants du “mouvement blanc” prônaient une Russie indivisible. »

La faute de Lénine

Dans l’esprit du président russe, la République soviétique d’Ukraine, créée par les bolcheviks à Kharkiv et intégrée en 1922 à l’URSS, mérite le même opprobre. « L’Ukraine moderne a été entièrement créée par la Russie, ou plus exactement par la Russie communiste et bolchevique. Le processus a commencé au lendemain de la révolution de 1917, quand Lénine et ses acolytes ont pris une décision qui fut extrêmement dommageable pour la Russie, en séparant un territoire qui appartenait à la Russie historique », a-t-il déclaré dans son discours du 21 février, avant d’ajouter : « L’Ukraine soviétique est le résultat de la politique des bolcheviks. A ce titre, il convient de parler de l’“Ukraine de Lénine”. C’est lui qui en est le créateur et l’architecte. » Autrement dit, c’est la faute de Lénine si la Russie « éternelle » s’est ainsi retrouvée amputée d’une partie essentielle d’elle-même.

Une sculpture de Lénine partiellement détruite, dans le parc des cheminots, à Kotovsk (Ukraine), en décembre 2013 après des manifestations pro-européennes.
Une sculpture de Lénine partiellement détruite, dans le parc des cheminots, à Kotovsk (Ukraine), en décembre 2013 après des manifestations pro-européennes. GUILLAUME HERBAUT/AGENCE VU’ POUR « LE MONDE »

Comme l’a relevé l’historien ukraino-américain Serhii Plokhy, directeur de l’Institut de recherches ukrainiennes à l’université Harvard (Etats-Unis), cette affirmation n’est pas seulement un mensonge historique, elle peut également sembler maladroite sur le plan politique. L’objet du discours du 21 février était en effet la reconnaissance de l’indépendance des deux “républiques” séparatistes autoproclamées du Donbass. Or, rappelle Serhii Plokhy, « l’une de ces deux “républiques”, celle de Donetsk, s’était réclamée lors de sa création [en avril 2014] de la “république de Donetsk-Krivoï Rog”, créée en 1918 [par des bolcheviks] pour éviter que ce territoire ne soit intégré à l’Etat ukrainien ». Si des bolcheviks ont fondé une telle entité autonome dans le Donbass à l’époque, pourquoi M. Poutine les condamne-t-il si fermement, un siècle plus tard, alors que lui-même n’accepte pas l’idée que le Donbass appartienne à l’Ukraine ?

La révolution mondiale des bolcheviks

En réalité, cette « république de Donetsk-Krivoï Rog » fut éphémère. En mars 1918, un peu plus d’un mois après sa proclamation, le comité central du parti bolchevik, à Petrograd, ordonne son rattachement à la République soviétique d’Ukraine. Autrement dit, il n’y aura pas deux, mais une seule entité bolchevique en Ukraine.

Dans un article intitulé « Les bolcheviks et l’enjeu territorial de l’Ukraine de l’Est (1917-1918) », publié en 2021 dans la revue Connexe-Les espaces postcommunistes en question(s), l’historienne Hanna Perekhoda, chercheuse à l’université de Lausanne, décrypte cette décision. A l’époque, rappelle-t-elle, l’objectif des bolcheviks était celui d’une révolution mondiale. Dans cette perspective, l’Ukraine était perçue comme un foyer de diffusion du mouvement révolutionnaire en direction de l’Europe occidentale. En séparant le Donbass du reste du territoire, les bolcheviks auraient pris le risque de s’aliéner l’ensemble des Ukrainiens au moment où leur nation affirmait son autonomie. Or, le contrôle de l’Ukraine et de ses ressources, en charbon mais plus encore en blé, est essentiel pour la survie du régime qu’ils sont en train d’installer sur les ruines du tsarisme. Par ailleurs, la création d’une Ukraine soviétique incluant le Donbass, région industrielle où les bolcheviks étaient nombreux, faisait davantage sens qu’une Ukraine réduite à ses régions occidentales, majoritairement rurales et paysannes, et donc moins perméable à l’influence des soviets.

En 1918, les bolcheviks, sous la houlette de Lénine, ont tranché : le Donbass appartient à l’Ukraine. Un siècle plus tard, Vladimir Poutine, en avocat du nationalisme grand-russe, ne peut accepter une telle concession aux représentants du mouvement national ukrainien. « Quel était l’intérêt de transférer à ces unités administratives nouvellement formées sur des critères arbitraires – les futures républiques fédérées de l’URSS – de vastes territoires qui n’avaient rien à voir avec elles ?, s’est interrogé le président russe dans son discours du 21 février. Il y a une explication. Après la révolution, l’objectif était de rester au pouvoir à tout prix, quel qu’en soit le coût. Et pour cela, ils étaient prêts à tout, y compris à satisfaire les demandes des nationalistes dans le pays. » Rester au pouvoir à tout prix, quel qu’en soit le coût… Parler du passé, parfois, est la meilleure façon de décrire le présent…

En Ukraine, la grande famine de 1932-1933, une tragédie étouffé

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Par et

Publié le 05 mai 2022 à 16h00, mis à jour hier à 02h59

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/05/05/en-ukraine-la-grande-famine-de-1932-1933-une-tragedie-etouffee_6124886_3210.html

RÉCIT« Russie-Ukraine, la guerre des récits » (2/3). « Le Monde » revient sur la façon dont les mémoires des deux pays s’affrontent. Deuxième volet, la famine qui décima des millions de paysans ukrainiens, un drame emblématique, dissimulé par le pouvoir soviétique et minimisé par Vladimir Poutine.

Il y avait foule, gare des Brotteaux, pour accueillir dans sa bonne ville le président Herriot. Il faut dire qu’en ce 13 septembre 1933 l’inamovible maire de Lyon, chef du Parti radical et ancien président du Conseil, rentrait d’un voyage peu ordinaire. Quelques jours plus tôt, à l’invitation du gouvernement soviétique, il avait traversé l’URSS, d’Odessa à la Baltique. Depuis la révolution d’octobre 1917, c’était la première fois qu’un dirigeant politique de cette stature avait l’occasion de visiter la patrie du communisme, sur laquelle circulaient depuis des mois d’inquiétantes rumeurs.

Dès sa descente du train, la question qui brûlait toutes les lèvres lui est posée : y a-t-il une famine en Ukraine ? La réponse d’Edouard Herriot est tout sauf spontanée :« J’ai traversé l’Ukraine. Eh bien ! Je vous affirme que je l’ai vue comme un jardin en plein rendement, un beau jardin aux terres noires et grasses que couvraient, sur des étendues considérables, des moissons magnifiques. On assure, me direz-vous, que cette contrée vit à ces heures une époque attristée ? Je ne peux pas parler de ce que je n’ai pas vu. Pourtant, je me suis fait conduire dans des endroits qu’on disait éprouvés. Or, je n’ai constaté que la prospérité. »

L’aveuglement français

Dans son récit Tout passe (dans Œuvres,Robert Laffont, 2006), le grand écrivain soviétique Vassili Grossman fera une allusion dévastatrice à cet épisode : « Un jour, je me rappelle, un vieil homme a apporté au président du kolkhoze un bout de journal, qu’il avait ramassé en chemin. Un Français était venu chez nous, un ministre connu, et on l’avait amené dans la région de Dniepropetrovsk où sévissait la plus effroyable des famines, une famine pire encore que la nôtre. Là-bas, les hommes mangent de l’homme. On a donc amené le ministre dans un village, au jardin d’enfants du kolkhoze, et là il a demandé : “Qu’est-ce que vous avez mangé au déjeuner ? Et les enfants ont répondu : “Du bouillon de poule, des pirojki et des croquettes de riz.” Dire que j’ai lu ça de mes propres yeux. Ce bout de journal, je le vois encore. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? On tue froidement des millions de gens et on abuse, on trompe le monde entier ! Du bouillon de poule qu’ils écrivent ! Des croquettes ! Alors qu’ils mangeaient des vers de terre… »

Le Français Edouard Herriot, chef du Parti radical et ancien président du Conseil, lors d'une visite officielle à Kiev, en 1933.
Le Français Edouard Herriot, chef du Parti radical et ancien président du Conseil, lors d’une visite officielle à Kiev, en 1933.  DT

Edouard Herriot est resté deux semaines en URSS, dont cinq jours dans la riche Ukraine (du 26 au 30 août 1933) et, alors même que durant les mois précédents, 3 à 5 millions de personnes y étaient mortes de faim, il n’a donc rien vu. Dans une enquête minutieuse et accablante (Le Voyage de monsieur Herriot,L’Harmattan, 2018), l’historienne Iryna Dmytrychyn met en lumière les moyens déployés par Staline pour dissimuler la tragédie ainsi que la part d’aveuglement qu’il a fallu au Français pour accepter, au nom de la raison d’Etat, de détourner le regard quand ce qu’il voyait ne cadrait pas avec la narration officielle. Les rues des villes « nettoyées » des cadavres et de toute trace de misère, les magasins soudain remplis, les hôtels repeints à la hâte (au point que l’odeur incommode les visiteurs)… Rien ne manque, et le summum est atteint à Kiev, lorsque Edouard Herriot pénètre dans la cathédrale Sainte-Sophie, au moment d’un office : « C’est dimanche. Le vieil archevêque, en vêtement d’or bordé de rouge, immobile, (…) préside avec impassibilité la cérémonie, tandis que des chants s’élèvent, suivis avec recueillement par quelques pauvres femmes sous des arcades sombres », décrira-t-il plus tard, encore envoûté par la scène.

« Il n’y a pas de famine en Ukraine, ni dans aucune république ou région de l’Union soviétique. Mais la campagne antisoviétique fait rage… », lit-on en 1933 dans « L’Humanité »

Ici, la manipulation touche au sublime, car tout est faux : l’Eglise orthodoxe autocéphale ukrainienne s’est autodissoute en 1920, et la cathédrale, transformée en entrepôt depuis des années, a été vidée et rafraîchie à la hâte, quelques jours plus tôt. Selon plusieurs témoignages, les « fidèles » n’étaient autres que des agents de la police politique, venus avec leurs épouses. Quant à l’« archevêque », il était allé se faire coller une barbe quelques heures plus tôt…

L’ensemble de cette visite n’était donc qu’une sinistre farce, en lointain écho aux villages de carton-pâte que, selon une légende tenace, le ministre (et favori) de Catherine II, Grigori Potemkine, aurait fait construire à l’intention de la tsarine, en 1787, pour lui dissimuler la misère de la Crimée à peine conquise sur les Tatars.

Pourquoi donc l’URSS de Staline a-t-elle voulu impressionner ainsi un homme politique étranger, certes influent mais alors dans l’opposition ? C’est que Staline a décidé de rompre l’isolement de son pays, et a besoin d’appuis dans les partis « bourgeois » d’Europe occidentale. Herriot, lui, a tout intérêt à ne rien voir : quelques mois après l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne, la nécessité de réintroduire la Russie soviétique dans le concert des nations apparaissait comme un but stratégique majeur. Ainsi, l’ancien président du Conseil a-t-il pu regagner la France et y assurer que les rumeurs apocalyptiques en provenance d’URSS n’étaient que des fables sans fondement.

Des témoignages accablants

Pourtant, dès le printemps 1933, des témoignages de première main étaient parus dans la presse anglo-saxonne, notamment ceux de la journaliste canadienne Rhea Clyman et des journalistes britanniques Malcolm Muggeridge et Gareth Jones, qui alertaient les opinions publiques. Jones, arrivé incognito en Ukraine, en mars 1933, avait été le collaborateur de l’ancien premier ministre britannique David Lloyd George. Il avait prétendu vouloir visiter une usine de tracteurs à Kharkiv, et cette couverture lui avait fourni le prétexte idéal pour circuler. Il publie, à la fin de ce même mois de mars, un article retentissant, aussitôt repris par de nombreux journaux d’Europe et des Etats-Unis, dans lequel il décrit une ville de Kharkiv gagnée par les pénuries, et surtout, dans les campagnes, un phénomène sans précédent dans l’histoire des disettes : une multitude affamée cherche à quitter les plaines céréalières pour gagner les villes et y quémander les moyens de survivre. D’ordinaire, les campagnes traversent plus facilement les épisodes de pénuries alimentaires que les zones urbaines. En Ukraine, c’est l’inverse.

Scène de réquisition des récoltes des paysans ukrainiens pendant la grande famine, en 1932.
Scène de réquisition des récoltes des paysans ukrainiens pendant la grande famine, en 1932.  HISTORY / UNIVERSAL / GETTY

Les dénégations de Moscou, ainsi que le cinglant démenti apporté à ce constat par le journaliste américain Walter Duranty, Prix Pulitzer en 1932 pour ses articles sur l’URSS, auront pour effet d’amoindrir la portée des révélations de Gareth Jones. Le 31 mars 1933, Duranty publie un réquisitoire contre le travail du Britannique, intitulé « Russians Hungry But Non Starving » (« les Russes ont faim mais ils ne meurent pas de faim »), qui parviendra à décrédibiliser durablement le jeune journaliste.Lire aussi :Article réservé à nos abonnés  Une controverse sur le Pulitzer 1932 

Au moment même où Edouard Herriot accomplit sa tournée, d’autres révélations corroborant le constat de Gareth Jones sont communiquées au public français. Le 29 août 1933, le quotidien Le Matin publie le témoignage halluciné d’une Américaine d’origine ukrainienne, Martha Stebalo, revenant à peine d’URSS où elle a parcouru des terres dévastées, sous le titre : « L’effroyable détresse des populations de l’Ukraine ». Aussitôt, le quotidien L’Humanité contre-attaque, le 30 août : « Il n’y a pas de famine en Ukraine ni dans aucune république ou région de l’Union soviétique. Mais la campagne antisoviétique fait rage parce que l’URSS a déjoué tous les plans d’agression, parce que sa puissance grandit, parce que sa politique de paix enregistre des succès retentissants. » Seule la presse d’extrême droite s’empare durablement du sujet, par antibolchevisme. Les autres journaux, faute d’informations incontestables, passent à autre chose.

Enfants errants, mendiants aux membres gonflés, cannibalisme… tout cela apparaît dans les témoignages de diplomates européens présents à l’époque à Kharkiv

Les diplomates, eux, étaient largement au fait de la catastrophe, et Edouard Herriot, ministre des affaires étrangères de juin à décembre 1932, ne pouvait l’ignorer. Les cas d’enfants errants aux abords des villes, les mendiants hagards aux membres gonflés, les cas de cannibalisme… tout cela apparaît dans les témoignages de nombreux diplomates européens présents à Kharkiv, alors capitale de la République socialiste soviétique d’Ukraine. Mais l’urgence du moment est la réintégration de l’URSS dans la Société des nations – celle-ci sera effective en 1934.

Quant aux pays voisins, ils disposaient eux aussi d’informations de première main sur la situation dans les campagnes, interdites d’accès, et sur les efforts déployés pour préserver le secret. En février 1932, le consul polonais de Kharkiv reçoit une lettre anonyme dans laquelle on implore la Pologne de faire connaître au monde le drame qui se joue dans les plaines ukrainiennes. Las, les deux pays sont sur le point de signer un pacte de non-agression… Face aux enjeux géopolitiques et dans un contexte de propagande effrénée, la vérité est peu de chose.

Des Russes réquisitionnent des céréales chez des paysans ukrainiens, en 1933.
Des Russes réquisitionnent des céréales chez des paysans ukrainiens, en 1933.  HISTORY / UNIVERSAL / GETTY

Une famine en temps de paix, organisée par un Etat contre sa propre population ? Dans l’Europe du début des années 1930, une telle idée est encore inimaginable. « Presque personne ne prétendit que Staline avait l’intention de faire mourir de faim les Ukrainiens. Adolf Hitler lui-même préféra blâmer le système marxiste », souligne ainsi l’historien américain Timothy Snyder dans Terres de Sang (Gallimard, 2012, réed. Folio, 2018).

La riche terre ukrainienne

Sans doute est-ce en raison de cette incapacité à imaginer l’ampleur du crime en cours que les rumeurs parvenant d’Ukraine ont été jugées invraisemblables par tant d’observateurs de bonne foi. A l’origine de tout, en effet, il y a les terres les plus riches de l’empire russe : noires et grasses, idéales pour la culture des céréales. Les sols de la plaine ukrainienne suscitaient l’envie des agronomes du monde entier, et devaient en toute logique mettre la région à l’abri des pénuries, du moins en temps de paix. Les années de guerre civile consécutives à la chute du tsarisme et les réquisitions causées par le « communisme de guerre » avaient déjà provoqué, en 1921, une terrible famine dont le bilan est estimé à 700 000 victimes, mais ce qui s’est joué en 1932-1933 est d’une tout autre nature.

Scène d’exode en Ukraine, en 1933, présentée dans le cadre d’une exposition commémorant les 75 ans de la grande famine, à Kiev, en 2008.
Scène d’exode en Ukraine, en 1933, présentée dans le cadre d’une exposition commémorant les 75 ans de la grande famine, à Kiev, en 2008.  LAZARENKO MIKOLA / SPUTNIK VIA AFP

Les troubles commencent avec le « grand tournant » de 1929, quand l’URSS met en œuvre le premier plan quinquennal, censé être rendu possible par la collectivisation des terres, laquelle suppose la mise en place de kolkhozes et l’expropriation des propriétaires terriens (les koulaks). Cette politique provoque un climat de révolte dans les campagnes, particulièrement vif en Ukraine, terre traditionnellement attachée au modèle de la petite propriété privée. Staline est contraint d’opérer un recul tactique au printemps 1930, avant de repartir de plus belle à compter de 1931, toujours dans le but de coller aux objectifs industriels du plan.

Durant toute la période, les réquisitions de grain ne cessent d’augmenter, alors même que la pénurie devient générale dans les campagnes. A l’échelle de l’URSS, cette politique a des conséquences humaines dévastatrices : le recensement de 1937 dénombrera 8 millions d’habitants de moins que prévu sur l’ensemble de l’URSS – Staline réagira à ce résultat en faisant disparaître les organisateurs du recensement, avant de demander un nouveau comptage plus en ligne avec les objectifs du parti, qu’il obtiendra naturellement.

De 10 000 à 15 000 morts par jour

En Ukraine, l’hémorragie est sans précédent : le nombre de victimes de la famine est estimé à 3 à 4 millions de personnes, pour les premiers mois de 1933. Au plus fort de la crise, 10 000 à 15 000 personnes meurent de faim chaque jour… Surtout, alors que la situation apparaît de plus en plus clairement à Staline, celui-ci ne fait rien pour atténuer la catastrophe, contribuant même à l’accentuer pour mettre enfin au pas une paysannerie ukrainienne qui lui est hostile depuis toujours.

Longtemps dissimulé par Moscou, le souvenir de cette tragédie a continué durant toute la période soviétique à se transmettre dans les familles, avant de reparaître sous la plume de l’écrivain dissident Alexandre Soljenitsyne, dans L’Archipel du goulag (1973), puis, plus ouvertement, lors de la chute de l’URSS. Enfin, à la faveur de l’indépendance de l’Ukraine, se sont construit deux discours, devenant de plus en plus inconciliables à partir du début des années 2000.

Côté russe, la singularité de la famine ukrainienne est minimisée jusque dans les milieux les plus critiques à l’égard du bilan du stalinisme – l’ONG Memorial elle-même, connue pour ses travaux de recherche sur les répressions de l’époque soviétique, est très réticente sur ce sujet –, et le drame est mis avant tout sur le compte des ravages du communisme. A l’époque, la famine n’était-elle pas générale dans plusieurs régions de l’URSS, et celle-ci n’avait-elle pas fait environ 1,4 million de morts au Kazakhstan, soit davantage, en proportion, qu’en Ukraine ?

Côté ukrainien, à l’inverse, c’est le caractère organisé de cette famine qui est souligné. Lorsque les autorités soviétiques ont pris conscience de la situation dramatique au Kazakhstan, il a été décidé de porter assistance aux populations. Rien de tel en Ukraine, où la famine est considérée comme la conséquence d’une résistance nationaliste à combattre par tous les moyens. Après la « révolution orange » de 2004, le souvenir terrible de l’Holodomor (néologisme formé à partir de l’ukrainien golodomir,« extermination par la faim ») devient même un pilier fondateur du récit national, jusqu’au vote, en 2006, d’une loi qualifiant celui-ci de « génocide ». Dans le même temps, pour des raisons politiques, le bilan humain de la famine ne cesse d’être réévalué à la hausse, au point de dépasser dans les discours officiels de la fin des années 2000 le chiffre invraisemblable de 10 millions de morts.

« Il y a une période décisive, entre octobre 1932 et janvier 1933, où les mesures prises par le pouvoir stalinien contre les paysans ukrainiens ont été plus dures que nulle part ailleurs », selon l’historien Nicolas Werth

Dans dans un long article portant la signature de Vladimir Poutine, publié, le 12 juillet 2021, sur le site du Kremlin et intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », le dirigeant russe revisite toute l’histoire de la région : il évacue la famine ukrainienne en quelques lignes, pour dénoncer la posture victimaire de l’Etat ukrainien : « Ils ont commencé à mythifier et à réécrire l’histoire, à supprimer tout ce qui nous unissait et à qualifier d’occupation la période où l’Ukraine faisait partie de l’empire russe et de l’Union soviétique. La tragédie commune de la collectivisation et de la famine du début des années 1930 a été dépeinte comme un génocide du peuple ukrainien. »

Lors d’une cérémonie commémorative, près d’un monument aux victimes de la grande famine, à Kiev, en 2015.
Lors d’une cérémonie commémorative, près d’un monument aux victimes de la grande famine, à Kiev, en 2015.  PACIFIC PRESS / LIGHTROCKET VIA GETTY IMAGES

Face à ces lectures du passé pour le moins divergentes et lestées de pesantes arrière-pensées politiques, les historiens avancent en terrain miné, et c’est avec un luxe de précautions qu’ils essaient de définir une voie médiane. Spécialiste des famines soviétiques, l’historien français Nicolas Werth préfère laisser de côté les instrumentalisations politiques pour insister sur la « spécificité » du cas ukrainien. « Il faut bien détailler tout ça, mais il y a une période décisive, entre fin octobre 1932 et janvier 1933, où les mesures prises par le pouvoir stalinien contre les paysans ukrainiens ont été plus dures que nulle part ailleurs, avec notamment la mesure-clé qu’a été le blocage des villages, empêchant les paysans d’aller vers les villes et les condamnant à la mort. »

Un « cas classique de génocide soviétique »

Même dans le monde académique, les différentes analyses, selon que l’on se place d’un point de vue ou d’un autre, restent sources de tensions. « En 2009, nous avions organisé une réunion des historiens russes, ukrainiens et français autour de ces questions, et en particulier sur l’Holodomor, témoigne Nicolas Werth. On était convenus qu’il y aurait une vraie coopération, mais celle-ci n’a jamais fonctionné parce que chacun s’est crispé sur ses positions. »

Lire aussi (archive de 2008):  Histoire de l’Ukraine : Kiev donne une dimension politique à la commémoration de la famine des années 1930

Le juriste américain d’origine juive polonaise Raphael Lemkin (1900-1959), qui forgea en 1943 le concept de « génocide », parle du cas ukrainien comme du « cas classique de génocide soviétique », et le Sénat américain a reconnu, en 2018, l’Holodomor comme un« génocide du peuple ukrainien ». En 2008, le Parlement européen a préféré le qualifier, dans une résolution, de « crime effroyable perpétré contre le peuple ukrainien et contre l’humanité ».

Au-delà de ces subtiles distinctions, si explosives politiquement, c’est un autre fait qui, à près d’un siècle de distance, glace encore le sang ; même au plus fort de la famine, les exportations de blé ukrainien se sont poursuivies. Alors que sa population était décimée, l’Ukraine n’a jamais cessé d’être, pour le reste du monde, une sorte de paradis agraire, aux ressources naturelles inépuisables.

« Russie-Ukraine, la guerre des récits » : une série en trois volets

« Le Monde » revient, dans une série en trois épisodes, sur l’histoire des liens entre les deux pays et sur la manière dont des mémoires antagonistes s’affrontent.

1918-1920 : la République populaire d’Ukraine ou l’histoire d’un effacement

En Ukraine, la grande famine de 1933, une tragédie étouffée

La relecture de la seconde guerre mondiale, autre front entre la Russie et l’Ukraine


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Honour guards servicemen take part in a ceremony at the open air museum of Kiev, in May 9, 2021, as Europe countries celebrate the 76th anniversary of Victory in Europe (VE-Day), end of World War II in Europe on May 8, 2021. (Photo by Sergei SUPINSKY / AFP)
SERGEI SUPINSKY / AFP 

La relecture de la seconde guerre mondiale, autre front entre la Russie et l’Ukraine

Par Thomas Wieder (Berlin, correspondant) et Jérôme Gautheret (Rome, correspondant)

Publié le 06 mai 2022 à 10h45 – Mis à jour le 06 mai 2022 à 16h0Réservé à nos abonnés

ENQUÊTE

« Le Monde » revient sur l’histoire des liens entre les deux pays et la manière dont des mémoires antagonistes s’affrontent. Troisième volet, la rivalité sur leurs rôles respectifs dans la victoire sur l’Allemagne nazie en 1945.

« Russie-Ukraine, la guerre des récits » (3/3). Auschwitz-Birkenau, 27 janvier 2015. Une quarantaine de chefs d’Etat et de gouvernement célèbrent le 70e anniversaire de la découverte par l’Armée rouge du camp où plus de un million de prisonniers – juifs pour la plupart – ont trouvé la mort. Un dirigeant, et non des moindres, manque à l’appel : Vladimir Poutine. Pour justifier cette absence, le Kremlin a expliqué, une semaine plus tôt, n’avoir pas reçu d’invitation officielle. En réalité, aucune invitation officielle n’a été envoyée, et les chefs d’Etat et de gouvernement qui ont fait le déplacement en Pologne sont venus de leur propre initiative.

Lire aussi :Guerre en Ukraine en direct : Joe Biden annonce une nouvelle aide militaire américaine pour l’Ukraine

La véritable raison de l’absence de Vladimir Poutine est ailleurs : près d’un an après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, le président russe n’a aucune envie de se rendre dans un pays membre de l’OTAN qui compte parmi les soutiens les plus résolus de l’Ukraine, et avec lequel il entretient des relations exécrables.

Une quarantaine de chefs d’Etat et de dignitaire commémorent le 70e anniversaire de la découverte par l’Armée rouge du camp  d’Auschwitz-Birkenau, 27 janvier 2015.
Une quarantaine de chefs d’Etat et de dignitaire commémorent le 70e anniversaire de la découverte par l’Armée rouge du camp  d’Auschwitz-Birkenau, 27 janvier 2015.  ALAIN JOCARD / AFP

Varsovie, de son côté, n’a pas cherché à arrondir les angles. Le 22 janvier, cinq jours avant les commémorations, le ministre des affaires étrangères polonais, Grzegorz Schetyna, déclarait à la radio que « ce sont des soldats ukrainiens qui étaient présents ce jour de janvier 1945 » où l’Armée rouge a découvert le camp d’Auschwitz. Une affirmation à la fois vraie et simplificatrice. Vraie, car l’unité qui est entrée la première à Auschwitz était commandée par un juif ukrainien, Anatoly Shapiro. Simplificatrice, car le premier front ukrainien – nom du corps de l’armée soviétique dont faisait partie cette unité – ne comprenait pas seulement des Ukrainiens, mais aussi des Russes, des Géorgiens, des Tchétchènes et des Tatars, autrement dit des hommes venus de toute de l’Union soviétique.

La reconnaissance de la contribution ukrainienne à la défaite du IIIe Reich est venue torpiller la vision de Poutine d’une Ukraine gangrenée par l’idéologie nazie

Sans surprise, les propos du chef de la diplomatie polonaise ont provoqué la fureur de Moscou.« C’est assez difficile d’imaginer qu’un responsable gouvernemental à ce niveau puisse être aussi ignorant, a réagi le jour même le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov. Certains individus devraient arrêter de tourner l’histoire en dérision et laisser de côté leur hystérie antirusse, qui les pousse à manquer de respect à ceux qui n’ont pas épargné leur vie pour sauver l’Europe. »

Lire aussi (en 2015):Auschwitz, Poutine, l’Ukraine et la confusion des mémoires

Sept mois plus tôt, le 6 juin 2014, une autre commémoration d’un événement majeur de la seconde guerre mondiale avait froissé les Russes : le 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Cette fois, Vladimir Poutine était bien là. Mais il avait dû accepter la présence d’un homologue dont il se serait bien passé : le président ukrainien nouvellement élu, Petro Porochenko. Initialement, celui-ci n’avait pas été convié. Mais, deux mois après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, les représentants de la communauté ukrainienne en France avaient finalement convaincu l’Elysée de l’inviter. Ils avaient pour cela trouvé un argument imparable : puisque l’Armée rouge était celle de toute l’URSS et non pas de la seule Russie, pourquoi réserver les honneurs à Vladimir Poutine ? Et pourquoi ne pas faire venir Petro Porochenko, alors que l’Ukraine fut, après la Biélorussie, celle des républiques soviétiques qui subit les plus lourdes pertes pendant la seconde guerre mondiale (un peu moins de 7 millions de personnes, soit 16,3 % de sa population, contre 12,7 % pour la Russie) ?

L’ancien président ukrainien Petro Porochenko et  Vladimir Poutine à Ouistreham, le 6 juin 2014, pour le 70e anniversaire du débarquement allié en Normandie.
L’ancien président ukrainien Petro Porochenko et  Vladimir Poutine à Ouistreham, le 6 juin 2014, pour le 70e anniversaire du débarquement allié en Normandie.  CHRISTOPHE ENA / AFP

Avec le recul, on comprend pourquoi Vladimir Poutine a vécu comme un affront la venue de son homologue ukrainien sur les plages de Normandie, en juin 2014, puis le rappel, en janvier 2015, du rôle joué par les soldats ukrainiens lors de la « libération » d’Auschwitz. Pour le président russe, de telles reconnaissances de la contribution de l’Ukraine à la défaite du IIIe Reich étaient doublement inacceptables. D’abord, parce qu’elles contredisaient son discours attribuant à la Russie le mérite exclusif de la victoire sur le nazisme. Ensuite, parce qu’elles venaient torpiller sa vision d’une Ukraine gangrenée par l’idéologie nazie, autrement dit le prétexte qu’il allait invoquer, le 24 février 2022, pour justifier l’envoi des troupes russes sur le territoire ukrainien : sa nécessaire « dénazification ».

Un « héros national » controversé

C’est dans les années 2000 que la mémoire de la seconde guerre mondiale a commencé à devenir un terrain d’affrontement entre Kiev et Moscou. Elu à la tête de l’Ukraine à la faveur de la « révolution orange », fin 2004, le président Viktor Iouchtchenko se lance dans une active politique mémorielle, en rupture avec le discours hérité de l’époque soviétique, encore dominant dans l’Ukraine indépendante des années 1990 et du début des années 2000. A côté de son combat pour la reconnaissance comme « génocide » de la grande famine de 1932-1933, l’Holodomor, consacré par le vote d’une loi, en 2006, son geste le plus spectaculaire est le titre de héros national, qu’il décerne, en 2010, à la figure la plus célèbre, mais aussi la plus controversée du nationalisme ukrainien : Stepan Bandera (1909-1959).

Annoncée après le premier tour d’une élection présidentielle par un président sortant qui vient d’être éliminé sans gloire avec 5 % des suffrages, la décision provoque une tempête politique et diplomatique. En célébrant Stepan Bandera, Viktor Iouchtchenko affirme vouloir rendre hommage à « sa force d’esprit inébranlable dans la défense de l’idée nationale, à son héroïsme et à son sens du sacrifice pour l’indépendance de l’Etat ukrainien ».

Chef de l’Organisation nationaliste ukrainienne (OUN), mouvement clandestin d’extrême droite créé en 1929 pour libérer l’Ukraine du double joug polonais et soviétique, Stepan Bandera fut toutefois bien plus que cela. Libéré de prison par les Allemands lorsqu’ils envahirent la Pologne, en 1939, il se mit sous leur protection jusqu’en 1941, date à laquelle il proclama un Etat ukrainien indépendant à Lviv, en Galicie. Si ses défenseurs rappellent que les Allemands finirent par le lâcher et l’envoyèrent au camp de Sachsenhausen, près de Berlin, jusqu’en 1944, ses contempteurs retiennent sa participation aux premiers combats particulièrement meurtriers, menés par la Wehrmacht contre l’Armée rouge, au début de l’opération « Barbarossa », en juin 1941.

Un hommage au très controversé nationaliste ukrainien Stepan Bandera, à Kiev, le 1er janvier, à l’occasion du 113e anniversaire de sa naissance.
Un hommage au très controversé nationaliste ukrainien Stepan Bandera, à Kiev, le 1er janvier, à l’occasion du 113e anniversaire de sa naissance.  SERGEI SUPINSKY/AFP

L’attribution du titre de héros national à Stepan Bandera déclenche un feu croisé de réprobations. Le Centre Simon Wiesenthal, spécialisé dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, et la défense de la mémoire de la Shoah, se dit « profondément révulsé par la décision d’honorer [un homme] qui a collaboré avec les nazis au début de la seconde guerre mondiale et dont les partisans sont impliqués dans la mort, entre autres, de milliers de juifs ». Vladimir Poutine évoque quant à lui une « offense »envers la Russie, fidèle au discours hérité de l’URSS où le culte de Bandera – qui mourut assassiné par un agent du KGB à Munich, en 1959 – a toujours été formellement prohibé.

Maïdan et les « bandéristes »

L’initiative controversée de Viktor Iouchtchenko n’a pas survécu à sa défaite. Tout un symbole : après son élection à la tête de l’Ukraine, en février 2010, c’est lors d’un déplacement à Moscou que le nouveau président prorusse, Viktor Ianoukovitch, a annoncé son intention d’annuler le décret honorant Bandera, en donnant même une date fortement symbolique pour cette annulation : celle du 9 mai, jour des commémorations de la Grande Guerre patriotique (la seconde guerre mondiale). Finalement, il n’aura pas à le faire, un tribunal de la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, ayant pris les devants en invalidant le décret au prétexte que Bandera n’avait jamais eu la nationalité ukrainienne, condition nécessaire pour recevoir le titre de héros national.

En parlant d’une « seconde guerre mondiale » qui a débuté en 1939, l’Ukraine post-Maïdan rappelle que l’URSS, avant d’être attaquée par le IIIe Reich, fut son alliée

La figure de Bandera réapparaîtra en force lors les manifestations de masse de Maïdan, déclenchées, fin 2013, par le refus de M. Ianoukovitch, de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne (en négociation depuis 2007), et qui aboutiront à la destitution, par le Parlement, du président ukrainien, puis à son départ pour la Russie, le 22 février 2014. « Aux côtés des représentants des partis radicaux de droite, qui promulguaient consciemment l’image positive de Bandera, un nombre important de partisans de Maïdan se sont mis à se qualifier de “bandéristes”. Mais, dans la plupart des cas, c’était une manière d’exprimer le rejet de la propagande russe officielle, qui visait à présenter Maïdan comme un “coup d’Etat fasciste” », explique l’historien ukrainien Andrii Portnov, professeur à l’université de Francfort-sur-l’Oder (Allemagne) et auteur d’un article sur les usages mémoriels de la figure de Bandera dans un un ouvrage qu’il a codirigé (Histoire partagée. Mémoires divisées. Ukraine. Russie. Pologne, Antipodes, 2020). Du reste, cette revendication de la mémoire de figures nationalistes et antisémites ne s’accompagne pas d’une percée de l’extrême droite, dont les résultats électoraux en Ukraine restent extrêmement faibles (2 % des suffrages aux législatives de 2019).

Près de la statue de la Mère-Patrie, à Kiev, en Ukraine, un tank utilisé pendant la guerre opposant les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses dans le Donbass. Le 22 août 2021.
Près de la statue de la Mère-Patrie, à Kiev, en Ukraine, un tank utilisé pendant la guerre opposant les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses dans le Donbass. Le 22 août 2021.  GUILLAUME HERBAUT / AGENCE VU’

L’exemple le plus éloquent de ces détournements est la légitimation du mot d’ordre utilisé autrefois par les membres de l’OUN : « Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros ! » Dans les années 1930, c’était un cri de conjurés prêts à recourir à la violence pour renverser le pouvoir en place. « Pendant les manifestations de Maïdan, ce slogan s’est transformé en une déclaration de loyauté envers l’Etat ukrainien », poursuit M. Portnov.

Quatre lois pour une « désoviétisation »

Après l’annexion de la Crimée, puis le début de la guerre dans le Donbass, au printemps 2014, le conflit désormais ouvert entre Kiev et Moscou se déploie également sur le terrain historico-mémoriel. En avril 2015, l’Ukraine adopte quatre lois qui l’engagent sur la voie d’une « désoviétisation », d’une ampleur inédite. Le premier de ces textes condamne les « régimes totalitaires communiste et nazi en Ukraine » et interdit « toute négation publique » de leur « caractère criminel ». La deuxième loi garantit « l’honneur et la mémoire » des « combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle » – ce qui va bien au-delà de la réhabilitation du seul Bandera : la loi concerne également une organisation comme l’armée insurrectionnelle ukrainienne, créée en 1942 et responsable de terribles massacres, notamment de Polonais et de juifs. Le troisième texte prévoit la déclassification des archives policières du « régime communiste totalitaire de 1917 à 1991 », en les plaçant sous le contrôle de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, structure créée en 2006 dans le but de poser les jalons d’une histoire « officielle ».

La quatrième loi, enfin, porte sur « la perpétuation de la victoire sur le nazisme pendant la seconde guerre mondiale de 1939-1945 ». Jusque-là, l’Ukraine – à l’instar de la Russie – célébrait le souvenir de la Grande Guerre patriotique, considérant qu’elle avait commencé en juin 1941 avec l’entrée en guerre de l’Allemagne nazie contre l’URSS. En parlant désormais de « seconde guerre mondiale » et en faisant débuter celle-ci en 1939, année du pacte germano-soviétique et de l’invasion de la Pologne, l’Ukraine post-Maïdan rappelle que l’URSS, avant d’être attaquée par le IIIe Reich, fut son alliée.

A Kiev, le 8 mai 2020, un monument commémoratif de la seconde guerre mondiale.
A Kiev, le 8 mai 2020, un monument commémoratif de la seconde guerre mondiale.  SERGEI SUPINSKY / AFP

Cette relecture des débuts du second conflit mondial explique l’innovation majeure introduite par cette loi : la création d’une « journée du souvenir et de la réconciliation », fixée au 8 mai, c’est-à-dire la date en vigueur ailleurs en Europe et dans les pays anglo-saxons pour commémorer la fin de la seconde guerre mondiale. Un choix très symbolique : jusque-là, l’Ukraine ne la célébrait que le 9 mai, soit la date choisie par l’URSS pour commémorer la capitulation du IIIe Reich, qui prit effet le 8 mai 1945 à 23 h 01, heure de Berlin, soit le 9 mai à 0 h 01, heure de Moscou…

Autre décision, lourde de sens : le choix du coquelicot en tant qu’emblème officiel des commémorations, comme dans les pays anglo-saxons, plutôt que le ruban de Saint- Georges orange et noir, hérité du tsarisme et devenu, à partir 2005, un symbole central des commémorations de la victoire en Russie. Adopté par les séparatistes prorusses dans le Donbass, le ruban de Saint-Georges sera interdit en Ukraine, à partir de 2017…Lire aussi :Article réservé à nos abonnésHistoire de l’Ukraine : Kiev veut effacer sa mémoire soviétique

« En réalité, les autorités ukrainiennes n’ont pas supprimé les commémorations du 9-Mai, car ceux qui voulaient continuer à honorer la mémoire des vétérans ce jour-là ont toujours pu le faire, explique l’historienne Galia Ackerman, autrice du livre Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine (Premier Parallèle, 2019). Mais, en choisissant de célébrer aussi le 8-Mai, elles prenaient une décision qui était forcément intolérable pour Poutine parce qu’elle actait le rapprochement de l’Ukraine avec le reste de l’Europe et émancipait celle-ci du discours officiel à Moscou sur le caractère quasi sacré de la victoire de 1945. »

Volonté d’apaisement de Zelensky

Dans cet essai, Galia Ackerman raconte comment la Russie s’est progressivement posée en unique héritière de la victoire sur le mal, au détriment des autres anciennes républiques soviétiques et en se fondant sur une vision messianique du peuple russe, née de l’empire tsariste et cimentée par l’Eglise orthodoxe. Un culte symbolisé par un gigantesque défilé civil, celui du « Régiment immortel », au cours duquel les vivants brandissent les portraits des morts d’hier et d’avant-hier. Ce mouvement, né en 2012, à Tomsk, en Sibérie orientale, s’est ensuite structuré jusqu’à devenir, en 2015, un élément central des commémorations de la victoire. Selon l’historienne, il oppose « un “nous” constitué de “justes” aux “fascistes” historiques et contemporains : les Ukrainiens, les Baltes et parfois même l’ensemble des Européens »

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Assez proches de celles prises depuis les années 1990 en Pologne et dans les Etats baltes, les lois mémorielles adoptées en Ukraine, en 2015, n’ont pas manqué d’inquiéter de nombreux historiens, qui ont alerté contre la tentation d’écrire une « histoire officielle » en contradiction avec les valeurs démocratiques brandies à Kiev. De ce point de vue, l’élection à la présidence de Volodymyr Zelensky, en avril 2019, s’est accompagnée d’une volonté d’apaiser les esprits. Cela s’est notamment traduit par le limogeage du très contesté directeur de l’Institut de la mémoire nationale, Volodymyr Viatrovytch, l’un des artisans des lois mémorielles de 2015 et de la réhabilitation des bandéristes. Un héritage vis-à-vis duquel M. Zelensky, originaire d’une famille juive de l’est de l’Ukraine, a pris ses distances, en déclarant que s’il comprenait que Bandera ait été « un héros pour une partie des Ukrainiens », cela ne l’empêchait pas de trouver excessif le nombre de rues et de ponts baptisés en son honneur à travers le pays.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, lors des commémorations de la fin de la seconde guerre mondiale, le 8 mai 2020 à Milove, ville située à la frontière avec la Russie, dans la région de Louhansk.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, lors des commémorations de la fin de la seconde guerre mondiale, le 8 mai 2020 à Milove, ville située à la frontière avec la Russie, dans la région de Louhansk.  HANDOUT/AFP

Une étude, réalisée en avril 2020, par le think tank ukrainien Ilko Kucheriv Democratic Initiatives Foundation, en association avec l’Institut international de sociologie de Kiev, a permis de mesurer le fossé qui s’est creusé entre les deux pays, autour du souvenir de la seconde guerre mondiale. Selon cette étude, 53 % des personnes interrogées approuvaient l’introduction du 8 mai comme Journée du souvenir et de la réconciliation, 61 % d’entre elles se disaient opposées à la participation de responsables politiques ukrainiens aux célébrations de la victoire du 9 mai, à Moscou, un taux qui s’élevait même à 50 % dans les régions de l’est et du sud du pays, pourtant réputées plus proches du Kremlin. Mais le résultat le plus éloquent concernait le déclenchement de la guerre : 56 % des personnes interrogées se disaient d’accord avec l’affirmation selon laquelle l’URSS et l’Allemagne nazie en partageaient la responsabilité, contre 24 % d’un avis contraire.

Un peu moins de deux ans avant de lancer ses chars à l’assaut, Vladimir Poutine avait déjà perdu une guerre en Ukraine : celle des récits.

« Russie-Ukraine, la guerre des récits » : une série en trois volets

« Le Monde » revient, dans une série en trois épisodes, sur l’histoire des liens entre les deux pays et sur la manière dont des mémoires antagonistes s’affrontent.

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La relecture de la seconde guerre mondiale, autre front entre la Russie et l’UkraineThomas WiederBerlin, correspondantJérôme GautheretRome, correspondantContribuer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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