Quand le mépris de classe nourrit l’engagement à l’extrême droite
CHRONIQUE
Anne Bory – sociologue à l’université de Lille, membre junior de l’Institut universitaire de France
Un travail ethnographique sur un bourg lorrain lors des municipales de 2014 éclaire certains processus d’adhésion de personnes précaires au parti d’extrême droite, constate, dans sa carte blanche, la sociologue Anne Bory.
Publié le 27 avril 2022 à 18h00 – Mis à jour le 27 avril 2022 à 18h00 Temps de Lecture 3 min.

Carte blanche. Il a été question, au cours de la campagne présidentielle, de mépris de classe, soit l’attitude condescendante portée du haut de la hiérarchie sociale vers le bas, qui asseoit une relation de domination déjà bien établie. Les sociologues désignent aussi par ce terme les jugements négatifs portés sur celui ou celle, situé juste en dessous de soi, dont les conditions de vie sont à peine plus dégradées que les siennes. Il s’agit alors de se distinguer de ce voisin vu comme inférieur, d’affirmer sa propre respectabilité, à défaut d’une supériorité évidente.
Que produit ce mépris de classe ? Dans un numéro de Sociétés contemporaines consacré à cette notion, Raphaël Challier s’intéresse à la campagne des municipales de 2014 dans un bourg lorrain de 5 000 habitants. La liste présentée par le Front national (FN) comprend, bien plus que les deux autres listes, des candidats et candidates appartenant à des groupes sociaux pourtant régulièrement malmenés par le parti d’extrême droite : femmes, jeunes sans emploi, bénéficiaires des minima sociaux, Tziganes. La présence sur la liste de celles et ceux que leurs voisins aux situations socio-économiques plus stables considèrent comme des « cassos », ou « cas sociaux », intrigue, tant du point de vue de leur recrutement par les militants Front national aguerris que de celui de leur propre adhésion à ce parti.
Une forme de reconnaissance
Les précaires présents sur la liste FN sont des « gens du coin », dont la respectabilité est entachée par leur situation aux marges du marché du travail. Cependant, grâce à une enquête de terrain par entretiens et observation de la vie locale, Raphaël Challier montre que l’intégration à cette liste donne à ces « simples militants » l’impression d’une forme de reconnaissance. Ainsi, pour deux femmes précaires, sorties prématurément du marché du travail pour élever leurs enfants et s’occuper d’un parent malade, figurer sur une liste municipale constitue une occasion inespérée de fréquenter des acteurs locaux respectables, voire, à l’occasion, des figures politiques nationales.
C’est aussi la possibilité de se saisir de certains éléments du programme afin d’avoir le sentiment de retrouver une dignité (en insistant, par exemple, sur le rôle de l’Europe dans le déclin de l’emploi ouvrier en France) ou un espoir (en excluant les étrangers de certains droits sociaux qu’elles pensent au contraire « mériter »), alors qu’elles sont habituées à ce que les discours politiques, médiatiques et institutionnels fassent d’elles les uniques responsables de leur précarité.
Distance sociale
Pourtant, leur présence sur la liste suscite, au plan local, bien plus de dénigrements que de réhabilitations. Au sein même de la liste FN, qui doit son existence à ces nouveaux membres, car elle peinait à recruter parmi les classes moyennes et supérieures locales en raison d’une image demeurant sulfureuse, la tête de liste, plutôt aisée, reste distante. La très forte ambiguïté du programme national du parti, et donc du discours local, sur le statut des récipiendaires des aides sociales – parfois présentés comme coupables d’oisiveté et d’assistanat – fait écho au statut marginal auquel les assigne le parti.
Ce sont les militants de gauche qui, localement et nationalement, prennent la parole pour dénoncer la stigmatisation dont souffrent les fractions les plus précaires des classes populaires, en raison de leur appartenance ethnique, de leur âge, de leur genre ou de leur position aux marges de l’emploi. Pourtant, la liste municipale de gauche est celle qui comprend le moins de membres issus des classes populaires, et elle peine à mobiliser au-delà des plus diplômés et des retraités ouvriers, figures d’un syndicalisme en déclin.
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Cette distance sociale très incarnée entre liste de gauche et classes populaires précarisées se double d’une offre politique nationale marquée par une très forte délégitimation des projets de redistribution et de justice sociale, jugés irréalistes. Au bout du compte, réseaux locaux d’interconnaissance, jeu politique national et déclinaisons multiples du mépris de classe se combinent pour que les précaires de ce bourg lorrain se mobilisent plutôt avec le FN qu’avec la gauche. Ce travail ethnographique reste aujourd’hui d’une actualité sociale et politique frappante.
Anne Bory(sociologue à l’université de Lille, membre junior de l’Institut universitaire de France)