« La guerre en Ukraine et les confinements de masse décidés en Chine sont des produits de l’autocratie »
CHRONIQUE

Alain Frachon
Editorialiste au « Monde »
Attaque militaire d’un pays voisin, application stricte d’une politique zéro Covid… Vladimir Poutine et Xi Jinping sont les premiers responsables des « plus grands désastres du moment », estime dans sa chronique Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».
Publié le 28 avril 2022 à 03h14 – Mis à jour le 28 avril 2022 à 10h05 Temps de Lecture 4 min.
Les autocraties se targuent d’être des régimes « efficaces », qualité qui leur serait propre. Evoquant la complexité des problèmes de l’époque, Vladimir Poutine range la démocratie libérale au rayon des modes de gouvernement « obsolètes ». Xi Jinping, lui, juge que le couple Parti communiste-« socialisme aux caractéristiques chinoises » serait supérieur à toutes les autres formes de gouvernance. Il n’empêche : on doit à l’un et à l’autre de ces dirigeants les plus grands désastres du moment.
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Même s’ils sont de proportion et de gravité différentes, la guerre en Ukraine et les confinements de masse décidés en Chine* sont des produits de l’autocratie. Non pas que les démocraties n’aient pas provoqué leur part de catastrophes historiques : elles ont leur casier judiciaire. Mais la guerre d’agression en Ukraine et la politique chinoise du zéro Covid sont intimement liées à la nature des régimes en place à Moscou et à Pékin. Ou, plus précisément, ces drames sont le reflet des fantasmes de Poutine et de l’hubris de Xi Jinping – l’un et l’autre pratiquant un nationalisme agressif et étouffant toute vérité factuelle déplaisante.
A Moscou et à Pékin, les faits doivent se plier à la doctrine du chef. Si tel n’est pas le cas, on ne l’en informe pas, de peur de lui déplaire. C’est le théorème du despote aveuglé par lui-même. La censure règne. L’information ne circule pas ou mal. Enfin, entre la vérité et le mensonge, la frontière est effacée.
Mécanique infernale
Cela pour dire que, dans cette « guerre des modèles » qui oppose autocraties et démocraties, ces dernières auraient quelques mérites à faire valoir si seulement l’autoflagellation n’était pas leur sport favori. Souvent donnée pour lente ou hésitante, la laborieuse et pagailleuse machinerie de la démocratie libérale n’a pas dit son dernier mot – même si elle ne forme pas, hélas, l’horizon indépassable des régimes politiques comme on le pensait à la fin du siècle dernier.
La guerre en Ukraine entre dans son troisième mois. Dans l’esprit de Poutine, que son entourage n’a pas osé contredire, cette campagne ne devait pas dépasser deux à trois semaines. Aux mains de « nazis » dégénérés, l’Etat, à Kiev, allait vite s’effondrer, cependant que la foule accueillerait avec des roses, de la vodka et des grains de riz les convois de blindés descendus de la sainte mère Russie. Une « opération Crimée » (annexée par Moscou en 2014) en plus grand.
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Il y a des dizaines de milliers de morts et des destructions comme l’Europe n’en a pas connues depuis la seconde guerre mondiale. Face à la sauvagerie de l’agression russe, il y a la résistance d’un peuple et d’une armée soutenus par un « bloc occidental » revivifié quand on le disait moribond. Tout était faux dans la représentation qu’avait Poutine de l’Ukraine de Volodymyr Zelensky et dans l’idée qu’il se faisait de l’Occident. Mais aucun contre-pouvoir institutionnel n’existait à Moscou pour le dire au « chef » et encore moins de presse indépendante pour en avertir les Russes. La guerre n’a fait qu’exacerber cette mécanique infernale : le régime poutinien est plus dictatorial aujourd’hui qu’il ne l’était hier – ce qui annonce d’autres catastrophes.
Ambition dévastatrice
Parce que Donald Trump n’a pas été jugé compétent dans la crise due au Covid-19, les électeurs américains l’ont renvoyé jouer au golf. Cela ne risque pas d’arriver à Xi Jinping. Il brigue cette année un troisième mandat alors même que les Chinois souffrent comme jamais de la politique zéro Covid promue par leur président : confinement immédiat, isolation des contaminés. Cette politique semble avoir donné des résultats jusqu’à l’arrivée d’Omicron, variant particulièrement transmissible du virus.
La vitesse des contaminations a contraint les autorités à décréter des confinements massifs et drastiques dans nombre de grandes villes du pays – et notamment dans ce poumon de l’économie chinoise qu’est Shanghaï. Résultat : « Une population à peu près de la taille de celle des Etats-Unis [une douzaine de villes en Chine comptant environ 350 millions de personnes] – est condamnée à rester à domicile durant plusieurs semaines, écrit le Financial Times, avec un accès limité aux soins médicaux ou même à la nourriture. » Les répercussions économiques sont connues. De 8,1 % l’an dernier, la croissance devrait se situer autour de 4,4 % en 2022.
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Shanghaï a connu des émeutes, et sans doute y en a-t-il eu ailleurs. Certes, le drame ne peut être comparé à la guerre en Ukraine. Mais l’obstination du pouvoir à tenir sa ligne du zéro Covid rappelle de mauvais souvenirs aux Chinois. Elle leur fait craindre que cette politique ne soit « l’équivalent des campagnes menées du temps de Mao », dit le New York Times (16-17 avril), décidées par un seul homme, cette fois le président Xi, mais faisant souffrir l’ensemble de la population.
Là encore, l’autocratie est mise en cause. L’ambition zéro Covid, aujourd’hui dévastatrice, fait partie de la panoplie affichée par Pékin pour prouver la supériorité de son modèle de gouvernement sur les démocraties libérales. Et si le régime n’importe pas d’urgence des vaccins d’Occident de type ARN messager – les plus efficaces, justement –, c’est affaire de « fierté nationale » mal placée. Ce serait reconnaître la moindre performance des vaccins chinois et le retard pris par l’industrie pharmaceutique nationale dans la technique de l’ARN messager.
L’absence de contre-pouvoir s’était déjà fait sentir au début de la pandémie. Pékin a réagi tardivement parce que les « lanceurs d’alerte » n’ont pas été écoutés mais persécutés. Combien de morts cachés du Covid durant ces premiers mois ?
Secret, opacité, centralisation de la décision politique à Moscou comme à Pékin : pour quels résultats ? On compare avec ces démocraties libérales dont Poutine et Xi annoncent l’inexorable déclin ?
Alain Frachon(Editorialiste au « Monde »)
*Valérie Niquet : « La République populaire de Chine s’est enfoncée dans une inefficacité dangereuse »
TRIBUNE
Valérie Niquet
Maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche scientifique
La politiste Valérie Niquet juge que la gestion zéro Covid adoptée par Pékin révèle la fragilité du régime. Cette politique suscite de graves mécontentements et se montre incapable de contenir le virus.
Publié le 27 avril 2022 à 18h00, mis à jour à 15h14 Temps de Lecture 5 min.
Il y a quelques années, le sinologue François Jullien publiait un Traité de l’efficacité(Grasset, 1996), qui opposait la rigidité occidentale à la faculté d’adaptation, fondée sur la saisie opportune du « bon moment », de la pensée chinoise. Le régime de Pékin a beaucoup vécu de ce type d’illusions, qui servaient aussi à attirer les investisseurs étrangers. Pourtant, dès l’époque maoïste, et à nouveau sous Xi Jinping, c’est un traité de l’inefficacité, une inefficacité dangereuse, qu’il faudrait écrire pour rendre compte des impasses dans lesquelles la République populaire de Chine (RPC) s’est enfoncée.
La dernière de ces impasses est celle du traitement de la pandémie de Covid-19. Loin du pragmatisme, le seul facteur qui a présidé aux prises de décision est celui de l’image et du pouvoir du Parti communiste et de son dirigeant Xi Jinping, qui ne pouvait en rien être contesté ; même au prix d’un coût considérable dont on ne mesure sans doute pas encore l’étendue.
La Chine en effet – si l’on s’en tient aux 4 665 morts officiels depuis le début de la pandémie – a fait bien mieux que le reste du monde. L’économie chinoise a connu en 2021 une croissance de 8 % qui impressionne. Les Jeux olympiques ont pu se tenir, en dépit de la pandémie, de Hongkong et de la répression des Ouïghours dans le Xinjiang.
Tout cela s’effondre devant la flambée du variant Omicron et de ses dérivés, beaucoup plus contagieux que les précédents. La Chine n’est pas la seule à subir cette vague, et elle la subit semble-t-il moins fortement que d’autres, mais il a suffi d’une augmentation inédite du nombre de cas et de morts – ou peut-être de leur plus grande visibilité – pour que l’inanité du fonctionnement du pouvoir chinois soit soudainement exposée aux yeux du monde.Lire aussi : Covid-19 : un an après la mort de Li Wenliang, les Chinois se souviennent du médecin lanceur d’alerte
La Chine avait réussi à échapper à une condamnation universelle, après l’irruption à Wuhan de la pandémie de Covid-19, dans des conditions qui ne sont toujours pas éclaircies. On ne parlait plus de ces médecins, lanceurs d’alerte muselés, dont un, le docteur Li Wenliang, sera l’une des premières victimes de la pandémie. Chacun alors s’émerveillait devant la construction en un temps record d’hôpitaux de campagne, véritables vitrines de la supériorité du régime pendant que le reste du monde hésitait.
A l’extérieur, le pyromane se faisait pompier en distribuant des masques le long des nouvelles « routes de la soie de la santé ». Enfin, la Chine pouvait annoncer, la première après la Russie, la production d’un vaccin qui lui aussi serait largement imposé aux pays proches, sommés – comme le Cambodge – de l’accepter.
L’économie affectée
Omicron révèle les limites de cette stratégie et la responsabilité du Parti communiste dans les échecs actuels. La Chine a acheté la licence de distribution des vaccins Pfizer, tout en refusant de le produire par nationalisme technologique, pour mieux imposer son contrôle à Taïwan, qui ne peut s’approvisionner librement. Les vaccins chinois, selon plusieurs études, sont bien moins efficaces que les vaccins à ARN messager, mais Pékin ne veut pas entendre raison, au nom de la prétendue supériorité de son système, comme le soutient la propagande officielle.
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Surtout, alors qu’on imaginait les campagnes de vaccination parfaitement organisées, on sait aujourd’hui qu’à peine plus de 50 % de la population chinoise serait complètement vaccinée. Et que dans cette proportion, les plus âgés, ceux qui ne se déplacent pas, sont les moins bien couverts.
Le blocage des grandes villes, et plus encore de Shanghaï, la vitrine du modèle chinois, a servi de révélateur : non, le régime chinois n’est pas efficace. Il préfère prendre des décisions coûteuses sur le plan économique car le seul objectif est de servir le système politique, plutôt que les intérêts de la Chine et de son développement. Xi Jinping est le père de la stratégie zéro Covid, celle qui lui a permis de proclamer, dès le mois de septembre 2020, sa victoire dans la bataille contre la pandémie. Il n’est pas question de la remettre en cause, tous les experts qui émettent des doutes sont réduits au silence.
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Et en effet, en raison des mauvais choix effectués en matière de vaccins, lever cette politique serait exposer la Chine à des centaines de milliers de contaminations, des dizaines de milliers de morts, et ce, même si Omicron semble moins létal que les premiers variants. C’est tout l’argumentaire de la supériorité du régime qui s’effondrerait. Ceci d’autant plus que le système de soins révèle aussi ses faiblesses. Derrière les hôpitaux modèles, dont Shanghaï est pourtant bien pourvue, on reconnaît que la chaîne de soins – même en ville, et plus encore à la campagne – ne pourrait pas absorber les malades, au risque de multiplier les décès.
Face à ces contradictions impossibles à résoudre parce qu’elles font partie du système lui-même, comme la corruption, c’est le choix de la fermeté qui a été fait, en dépit du coût économique, pourtant seule véritable force du « soft power » chinois. Les travailleurs migrants se retrouvent sans filet de protection ni travail. Les chaînes de production et de logistique sont gravement perturbées, pesant sur les exportations qui continuent de tirer les chiffres de la croissance chinoise. Les prévisions s’effondrent sous les 5,5 % officiellement annoncés au mois de mars. Les investisseurs étrangers prennent brutalement conscience, comme ils l’ont fait en Russie, des risques qui se cachent derrière l’apparente solidité d’un régime au service des intérêts d’un homme ou d’un groupe dirigeant.
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Mais le plus grave, sans doute, est le coup de projecteur braqué sur les habitants de Shanghaï, cette classe moyenne aisée qui a longtemps pu s’accommoder d’un régime dont elle est l’un des principaux bénéficiaires. C’est leur frustration que les habitants laissaient éclater en hurlant de leurs balcons contre un système désorganisé. Loin du Xinjiang et des campagnes souvent méprisées, c’est la base de soutien du parti, celle qui accepte d’échanger libertés politiques contre plaisirs de la consommation, qui est touchée. On peut penser que la situation sanitaire se stabilisera, mais le ver est dans le fruit, et c’est peut-être l’avenir du parti et de son dirigeant qui se joue aujourd’hui.
Valérie Niquet est maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche scientifique. Elle est notamment l’autrice de « La Chine en 100 questions » (Tallandier, 2021).
Valérie Niquet(Maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche scientifique)
***Covid-19 : les failles du « modèle chinois »
ÉDITORIAL
Le Monde
Confrontée à une nouvelle vague épidémique, la Chine impose depuis fin mars un strict confinement aux 26 millions d’habitants de Shanghaï. Une politique zéro Covid de moins en moins acceptée par la population et qui révèle l’impasse de la politique sanitaire nationaliste des autorités, particulièrement sur le sujet des vaccins.
Publié le 08 avril 2022 à 12h14 – Mis à jour le 14 avril 2022 à 12h44 Temps de Lecture 2 min.
Editorial du « Monde ». Il y a exactement deux ans, le 8 avril 2020, la Chine mettait fin à une situation qui, soixante-seize jours durant, avait fasciné le monde : le confinement des 11 millions d’habitants de Wuhan, épicentre de l’épidémie liée à un virus jusqu’alors inconnu, le SARS-CoV-2, responsable du Covid-19. Alors qu’avec un décalage de quelques semaines la planète se trouvait à son tour confrontée à ce virus mortel, la propagande chinoise se vantait urbi et orbi d’avoir « remporté la guerre du peuple contre le virus ». Le nombre de décès infiniment plus élevé dans les pays occidentaux, et notamment aux Etats-Unis, permettait même au Parti communiste chinois de s’appuyer sur cette « victoire » pour proclamer « la supériorité » de son modèle. De fait, jusqu’à ce jour, une grande majorité de Chinois sont satisfaits – et même fiers – de la façon dont leur pays a géré cette crise.
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Mais le vent tourne. Aujourd’hui, alors que le monde entier reprend une vie normale et apprend, grâce aux vaccins, à vivre avec le virus, la Chine est confrontée à une nouvelle vague épidémique. La vitrine du pays, Shanghaï, subit à son tour un confinement comparable à ce qu’a vécu Wuhan. Depuis fin mars, ses 26 millions d’habitants ne peuvent sortir de chez eux que pour se soumettre aux tests obligatoires. Alors que cette épreuve ne devait durer que quatre jours, nul n’est en mesure aujourd’hui d’en prévoir la fin.
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Jeudi 7 avril, plus de 20 000 cas étaient recensés. Certes, l’immense majorité d’entre eux sont asymptomatiques et seules 824 infections ont été signalées, mais, en raison de la politique « zéro Covid » décidée par Xi Jinping, aucune souplesse n’est tolérée. Symbole de ce jusqu’au-boutisme, les enfants déclarés positifs sont hospitalisés et séparés de leurs parents. Malgré la mobilisation de l’armée et de plus de 300 000 membres du parti, les hôpitaux sont débordés et les livraisons de nourriture et d’eau potable chaotiques.
Faire taire les voix dissonantes
Les Shanghaïens, qui se considèrent volontiers comme l’élite de la Chine, n’hésitent pas à se plaindre. Un nombre non négligeable d’entre eux critiquent ouvertement la politique adoptée, souvent qualifiée d’inhumaine. Différence essentielle avec Wuhan, le virus commence à faire moins peur que sa gestion par les autorités. Face à ces critiques, le parti déploie sa panoplie habituelle : il modifie ses pratiques les plus contestées – un centre pour parents et enfants malades a été ouvert – et cherche à faire taire les voix dissonantes. Lorsque des habitants se plaignent un peu trop bruyamment sur leurs balcons, la police va jusqu’à envoyer des drones leur enjoignant de « contrôler le désir de liberté de [leurs] âmes ».
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Lorsque le virus était très mortifère et les vaccins inexistants, la politique zéro Covid, fondée sur le triptyque « tester, tracer, isoler », pouvait se justifier. Mais, aujourd’hui, le confinement de Shanghaï et d’autres villes du pays, notamment Changchun, dans la province du Jilin, révèle surtout une double carence chinoise : la relative inefficacité des vaccins proposés et un faible taux de vaccination. Moins de 20 % des personnes de plus de 80 ans sont totalement vaccinées. Le reproche que l’on peut faire aux autorités chinoises est d’avoir bloqué, pour des raisons purement politiques, des vaccins occidentaux à ARN messager, plus efficaces. Bien qu’elle s’en défende, la Chine paie aujourd’hui le prix de sa politique sanitaire nationaliste.
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Le Monde