Le sable, une ressource exploitée sans contrôle
Les Nations unies alertent sur la consommation effrénée de granulats, environ 50 milliards de tonnes par an, et ses conséquences graves pour l’environnement.
Par Martine Valo
Publié hier à 00h00, mis à jour hier à 19h59
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/04/26/le-sable-une-ressource-strategique-exploitee-sans-frein_6123653_3244.html

Environ 50 milliards de tonnes par an : la consommation de sable dépasse celle de toute autre ressource naturelle solide sur la planète. Seule celle de l’eau le détrône. « C’est l’équivalent d’un mur de 27 mètres de haut et de 27 mètres de large qui ferait le tour de la Terre. Ou encore une moyenne de 18 kilos par personne et par jour », illustre Pascal Peduzzi, directeur du réseau Global Resource Information Database (GRID), un des centres de recherche du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Ce chercheur en environnement et enseignant à l’université de Genève a dirigé plusieurs rapports consacrés aux granulats (sable, gravier et roche concassée). Le dernier, publié mardi 26 avril, porte sur l’urgence à contrôler l’exploitation d’un matériau omniprésent mais extrêmement peu réglementé. Son titre est une forme d’avertissement : « Sable et durabilité : dix recommandations pour éviter la crise ».
« Le sable est le héros méconnu de notre développement », affirme Sheila Aggarwal-Khan, directrice de la division économie du PNUE. Car ce matériau est partout : dans l’asphalte, le verre, l’électronique, le béton – le bâtiment et les travaux publics captent à eux seuls les quatre cinquièmes du volume total. Il est très bon marché, polyvalent, simple à produire en puisant dans l’environnement, mais pas renouvelable de sitôt. Or, il en faut toujours davantage, pour bâtir des routes, des ports, des chemins de fer, des villes, pour ériger des protections contre les inondations et des digues contre la montée du niveau de la mer (que l’extraction de sable près du rivage peut paradoxalement accélérer). Tirée par la croissance démographique et économique, la consommation de granulats a été multipliée par trois en vingt ans. La production suit le mouvement : elle s’élevait à 42 211 milliards de tonnes en 2020, 44 300 milliards de tonnes l’année suivante, presque 5 % de plus.
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« Satisfaire une demande croissante de sable sans transgresser les limites planétaires représente un défi de durabilité important et insuffisamment reconnu », prévient l’équipe du PNUE-GRID Genève, composée d’une vingtaine d’auteurs. Ces derniers insistent sur la nécessité de traiter dorénavant ce matériau apparemment banal comme une « ressource stratégique qui fournit des services écosystémiques essentiels ». Ils appellent donc à des coopérations transfrontalières, à l’instar de la gestion de l’eau, et au renforcement de politiques publiques encore largement lacunaires.
Des pratiques illégales courantes
L’absence de règles stimule un secteur informel, voire des pratiques illégales, redoutables pour l’environnement et pour les populations locales. Le rapport présente ainsi plusieurs études de cas illustrant ces méfaits. Dans l’Etat de l’Andhra Pradesh, dans le sud-est de l’Inde, des droits d’exploitation du sable ont été attribués à partir de 2014, sous le contrôle d’une coopérative de développement, à des femmes vivant sous le seuil de pauvreté. Mais l’intendance n’a pas suivi et les travailleuses se sont plaintes de ne recevoir ni la formation ni les revenus promis, d’être confrontées aux obstacles dressés par des groupes politiques rivaux opposés à cette initiative, et de risquer d’être victimes des camions la nuit.
A l’inverse, dans le comté de Makueni, dans le sud du Kenya, la criminalité liée à l’exploitation sans limite des carrières a pu être stoppée. Après que les habitants se sont rebellés contre ce fléau et ont même fini par brûler des camions de granulats, les autorités ont adopté une loi spécifique en 2015. Celle-ci interdit notamment l’exportation du sable hors du district, impose l’achat de licences aux exploitants de plus de 2 tonnes et destine la moitié des revenus qui en sont tirés à la restauration du milieu naturel. Résultat : les conflits violents ont grandement diminué, nombre de jeunes ont repris le chemin de l’école et l’eau polluée et détournée par l’extraction est revenue dans les rivières dont les lits ont cessé d’être surexploités.
« Les habitants d’un village de pêcheurs en Jamaïque m’ont raconté qu’un soir, des gens étaient venus avec des armes et des camions et qu’ils avaient littéralement “pris” la plage. En une nuit », témoigne M. Peduzzi. L’expert relate d’autres histoires de trafic et d’exploitation inconsidérée, notamment au Sri Lanka, où des éléphants tombent dans des trous ouverts tous azimuts et où le cours des rivières trop draguées s’inverse, favorisant la divagation et les attaques de crocodiles.
Car la nature paie un lourd tribut à l’extraction incontrôlée. Celle-ci a des conséquences complexes, indirectes et de long terme, parfois à des kilomètres à la ronde : sécheresse accrue des cours d’eau, modification de la nature des sols, affaissement des rivages… Dans les zones côtières en particulier, affecter des écosystèmes d’estuaires, de dunes ou de fonds marins comporte des risques sévères de modification des courants marins – et des ressources de pêche –, de pollution des aquifères (où sont stockées les eaux souterraines) et d’érosion des littoraux, surtout si leurs flux hydrauliques sont mal connus.
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Certains pays interdisent désormais de recourir à du sable marin pour toute autre utilisation que des travaux maritimes et côtiers. Les rapporteurs suggèrent à la fois de recueillir davantage de connaissances géologiques, de miser sur des solutions basées sur la nature – moins de digues en béton et plus de végétation pour fixer les rivages –, de s’astreindre à restaurer les lieux, de limiter le gaspillage. Pourquoi, par exemple, utiliser du sable de grande qualité en guise de remblai, alors qu’il devient plus rare ou plus difficilement accessible ?
Développer le recyclage
« En France, on pourrait toujours concasser les roches des montagnes, ce n’est pas le cas des Pays-Bas », note M. Peduzzi, qui souligne les inégalités entre les régions du monde. L’Ile-de-France, où la construction est en pleine ébullition avec les multiples chantiers du Grand Paris, importe près de la moitié des granulats dont elle a besoin. C’est cependant du côté de l’Asie que le boom de la construction est le plus vertigineux. Il a entraîné une ruée – légale ou non – vers les granulats des rivières, des lacs et des zones côtières de la Chine et de l’Inde. Le continent asiatique est à lui seul à l’origine de 67 % de la production mondiale, estimait l’équipe du PNUE-GRID dans un rapport publié en 2019. Singapour constitue peut-être l’exemple le plus célèbre de cette frénésie : la cité-Etat s’est étendue de 23 % sur la mer en quarante-cinq ans, soit, en 2018, 137 kilomètres carrés de territoires gagnés avec des monceaux de granulats, en bonne partie importés des pays voisins.
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Entre autres problèmes majeurs pour la planète, le sable s’est à son tour fait une place dans l’agenda international du développement durable. En 2019, l’Organisation des Nations unies a voté une « résolution sur la gouvernance de la ressource minérale » demandant expressément aux experts du monde entier de partager leurs savoirs pour parvenir à son usage raisonnable. C’est ce qui a donné lieu à ce dernier rapport du PNUE-GRID. En février, à Nairobi, « les aspects environnementaux de la gestion des minerais et des métaux » ont à nouveau figuré au programme de l’assemblée du PNUE.
Des solutions existent pour économiser sable et béton : construire en bois, en paille, en terre, et recycler massivement les produits de la déconstruction. Les experts suggèrent de taxer la mise en décharge des déchets du bâtiment, de sensibiliser les maîtres d’ouvrage, de former les architectes…
Des scientifiques de l’université de Genève, en Suisse, et du Queensland, en Australie, se sont pour leur part lancés dans la quête de « coproduits » alternatifs. Dans une étude publiée le 12 avril, ils évaluent de 30 à 60 milliards de tonnes la quantité de résidus générés par les industries extractives pour sortir fer, bauxite, nickel, or et autres minerais convoités du sol. Soit « le plus grand flux de déchets de la planète, un ordre de grandeur plus élevé que tous les déchets urbains », écrivent-ils, qui pose des graves problèmes de place et de sécurité. Dans leur analyse, les chercheurs explorent donc les conditions techniques et économiques nécessaires pour donner une seconde vie à ces tonnes de résidus.
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Mise à jour du 26 avril à 20 heures : Correction d’une erreur de chiffre sur la consommation globale de sable, en équivalent par personne et par jour.
Martine Valo
Environnement : le sable du fleuve Mékong est pillé, fragilisant les écosystèmes
Publié le 25/04/2022 22:42


H.Abdelkhalek, V.Reynaud, J.Buchez – France 2
Édition du lundi 25 avril 2022
Le Mékong, un des plus grands fleuves du monde qui prend sa source en Chine, est aujourd’hui menacé parce que l’on pompe son sable. Cela cause des ravages sur l’écosystème, comme par exemple au Cambodge.
Le Mékong est le fleuve nourricier de l’Asie. Près de 70 millions de personnes en dépendent pour la pêche ou les rizières. Mais ce fleuve mythique subit aujourd’hui les assauts répétés de l’homme. Au Cambodge, des millions de tonnes de sable provenant du fleuve sont pompées. Une soif qui, peu à peu, détruit les écosystèmes. À force de pomper dans le lit de la rivière, les berges se sont même affaissées à certains endroits.
Des militants écologistes envoyés en prison
Un habitant qui vit sur l’une de ses rives, aujourd’hui en reconstruction, accepte de témoigner à visage couvert. « Je ne suis pas heureux quand je vois ce qui est pompé, parce que ça détruit les ressources naturelles », regrette-t-il. Une dizaine de militants écologistes, qui ont osé questionner publiquement ces pratiques, ont été envoyé en prison au Cambodge. Les enjeux financiers sont en effet énormes : le sable du Mékong permet d’alimenter des chantiers gigantesques à plusieurs milliards d’euros.
LA GUERRE DU SABLE AU CAMBODGE
Par Julie Zaugg, journaliste indépendante basée à Hong Kong – Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
https://www.amnesty.ch/fr/sur-amnesty/publications/magazine-amnesty/2018-4/la-guerre-du-sable
Il s’agit de la ressource naturelle la plus utilisée sur le plan mondial. Au Cambodge, son extraction menace les villageois·e·s qui peuplent ses mangroves et vivent le long des berges de ses rivières.
Un jet d’eau brunâtre s’élance vers le ciel. Il sort d’un assemblage grossier de morceaux de tubes rouillés. Cette structure de fortune, reliée à une plateforme en bois sur laquelle s’activent trois ouvriers torse nu et en tongs, est alimentée par deux moteurs de tondeuse à gazon qui émettent un bruit pétaradant. Elle aspire le sable au fond de l’estuaire, puis le rejette sur la berge. Une fumée noire et nauséabonde s’en échappe.
Elle se trouve au large de Koh Kong, une petite cité cambodgienne nichée au bord d’une réserve naturelle abritant l’une des forêts de mangroves les mieux préservées d’Asie. Cette ville aux rues jonchées de déchets est devenue l’épicentre d’un vaste commerce de sable, dont les ramifications s’étendent aux quatre coins de l’Asie. Cette matière générée par des siècles d’érosion est la plus utilisée sur le plan mondial. « Chaque année, il s’en consomme entre 40 et 50 milliards de tonnes », note Pascal Peduzzi, un géographe qui a réalisé une étude à ce sujet pour le Programme des Nations unies pour l’environnement. Et la demande ne cesse d’augmenter, tirée à la hausse par le boom de la construction en Asie. En Chine surtout. « Ce pays consomme 58 % du sable extrait sur le plan mondial », dit-il.
Il s’agit en effet de la composante principale du ciment, du béton, de l’asphalte et du verre. Le sable sert aussi à gagner des terres sur la mer dans des micro-États à l’étroit dans leurs frontières, comme Singapour, Dubaï ou Hong Kong. Une poignée de petits pays asiatiques, à l’image du Cambodge, du Myanmar, du Bangladesh, du Sri Lanka ou des Philippines, en ont fait une industrie d’exportation. Un choix lourd de conséquences pour leurs habitant·e·s.
La vaste étendue d’eau brune s’étend à perte de vue, plate et lisse sous le ciel bleu. Elle est bordée des deux côtés d’une rangée d’arbres dont les racines noires plongent dans l’eau comme de longs doigts crochus. Le silence n’est interrompu que par le bruit du moteur des pirogues dont se servent les pêcheurs pour sillonner la mangrove.
Nous sommes au coeur du parc naturel de Peam Krasaop, une gigantesque oasis de verdure coincée entre le golfe de Thaïlande et le massif recouvert de jungle des Cardamomes, non loin de Koh Kong. Il est parcouru d’un réseau de bras de rivière à l’eau saumâtre dont les fonds contiennent du sable de très bonne qualité.
Les entreprises minières sont arrivées dans la région en 2008. « Le sable était ramassé au fond de l’eau à l’aide de grues, puis déversé sur des barges qui parcouraient les quelques kilomètres qui nous séparent de la mer afin de le transférer sur de gros navires d’où il était exporté vers d’autres pays », détaille Thun Ratha, un militant de Mother Nature, une ONG locale. Certains jours, plus de cinquante grues opéraient dans cette zone.
LES POISSONS DISPARAISSENT
Le village de Koh Sralao apparaît au détour d’un bras de rivière. Il est composé de maisons sur pilotis surmontées de toits de tôle et reliées par des pontons en bois. La plupart n’ont que trois parois : la dernière face donne sur l’eau, afin de permettre aux pêcheurs de décharger rapidement leurs pirogues. Le sol est jonché de paniers à crabes, de filets de pêche et de crustacés qui sèchent au soleil. Près de la moitié des habitant·e·s du village appartiennent à une minorité musulmane d’origine malaise. Ils vivent de la pêche au crabe. Mot Sopha, une femme de 33 ans portant une jupe traditionnelle jaune et un pull orné du slogan It’s awesome, se remémore l’arrivée des mineurs : « Les barges sont apparues un jour et personne ne nous a expliqué ce qu’elles faisaient ici, dit-elle. Un peu plus tard, un homme est venu et a pris les empreintes digitales de tous les membres du village. Il nous a dit que les entreprises d’extraction de sable avaient le droit d’opérer dans cette zone et que cela ne servait à rien de protester. »
Au début, perplexes, les habitant·e·s de Koh Sralao se contentent d’observer l’étrange ballet de grues et de barges qui se déroule juste devant leur village. Mais très vite, ils se rendent compte que quelque chose ne tourne pas rond. «Avant leur arrivée, je ramenais trois filets remplis de crabes chaque jour, ce qui me rapportait 25 dollars environ, détaille son mari, Pen Sophany, 36 ans, vêtu uniquement d’un short vert du FC Barcelone. Aujourd’hui, je dois déployer dix filets et cela ne me permet pas de gagner plus de 20 dollars.»
Le nombre de crustacés et de poissons dans cet estuaire a en effet chuté dramatiquement depuis l’arrivée des mineurs. De l’ordre de 70 à 90 %, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui a effectué une étude sur place. « Ils sont aussi devenus plus petits, fait remarquer Mot Sopha. Les crabes que nous vendons aujourd’hui, nous les aurions rejetés à l’eau il y a quelques années. » En raclant le fond de l’eau, les grues soulèvent un remous de boue et de sédiments qui étouffe la vie marine. « Cela fait aussi baisser la température de l’eau, car le soleil ne passe plus et cela décape le fond marin, riche en nutriments pour les poissons et crustacés », explique Alejandro Davidson-Gonzales, le fondateur de Mother Nature.
EXODE
À Koh Sralao, cette exploitation a eu un impact dévastateur sur la communauté. « Nous gagnons moins d’argent et avons dû acheter plusieurs nouveaux filets, à 60 dollars la pièce, détaille Mot Sopha. Nous avons été obligés d’emprunter 500 dollars. » Les prêts sont fournis par des personnes fortunées du village à des taux d’intérêt exorbitants, qui peuvent atteindre 30 %. « La saison suivante, nous avons de nouveau dû emprunter 500 dollars, juste pour pouvoir rembourser les traites, dit-elle. C’était comme un cercle vicieux. Mes enfants ont dû arrêter l’école pour se mettre à la pêche. »
À plusieurs reprises, la situation s’est tendue. Les habitant·e·s de Koh Sralao ont tenté de faire partir les mineurs en les pourchassant avec leurs pirogues, notamment après le décès d’un des leurs lorsque son embarcation est entrée en collision avec une barge. En désespoir de cause, une partie des villageois·e·s ont quitté la communauté : 100 des 300 familles de Koh Sralao sont parties chercher du travail en ville. Mot Sopha et son mari ont eux aussi pensé à émigrer, en Thaïlande. « Mais nous ne savons rien faire d’autre que la pêche, soupire-t-elle. Nous ne trouverions jamais d’emploi. »
Sok Ngat, une femme au visage buriné par le soleil et au regard doux, espère quitter le village une fois qu’elle aura remboursé les 2000 dollars qu’elle a dû emprunter. « J’ai tout perdu, livre-t-elle en passant un foulard sur ses yeux qui se sont embrumés. Mon mari, qui avait des problèmes de coeur depuis treize ans, vient de mourir car je n’avais plus assez d’argent pour lui acheter ses médicaments. » Deux de ses quatre enfants sont déjà partis.
7,4 MILLIONS DE TONNES
À la hauteur de Koh Kong, la rivière est surmontée d’un immense pont sur pilotis qui mène vers la frontière thaïe. La nuit, les lumières d’un grand casino se reflètent dans l’eau. Ces deux structures appartiennent à Ly Yong Phat, un sénateur affilié au parti de l’autoritaire premier ministre cambodgien Hun Sen. Né à Koh Kong en 1958, il a fondé le groupe L.Y.P., un conglomérat qui exploite des hôtels, des plantations de sucre et de caoutchouc, un safari parc et des projets immobiliers. Cet homme au visage carré avec un faible pour les cravates fantaisie domine la filière du sable à Koh Kong. Le gouvernement lui a octroyé des concessions l’autorisant à effectuer de l’extraction dans les cours d’eau entourant le village de Koh Sralao, selon un rapport de l’ONG Global Witness. En signe de reconnaissance, celui qu’on surnomme « le roi de Koh Kong » a fait don à l’État d’un terrain au coeur de la capitale et prévoit d’y construire un mémorial de 16 étages à la gloire de l’homme fort du Cambodge.
La majorité du sable extrait au Cambodge est vendue à l’étranger. En 2016, le pays a exporté 7,4 millions de tonnes de sable, selon les statistiques des Nations unies. Singapour en a absorbé 89 %. Le reste est allé en Chine, aux Philippines, au Japon, aux Maldives, en Corée du Sud et à Taïwan. Le pays a pourtant déclaré une série de moratoires sur l’exportation de sable, mais ils sont incomplets et peu respectés. Après le dernier, décrété en 2017, les villageois de Koh Sralao ont vu des barges miner du sable durant la nuit. Celuici serait exporté illégalement sur des camions qui passent les frontières terrestres avec la Thaïlande ou le Vietnam.
Signe du flou qui règne autour de ces exportations, les statistiques des douanes sont pleines de discrépances. Entre 2007 et 2015, le Cambodge a vendu 16,2 millions de tonnes de sable à Singapour, selon le ministère des mines et de l’énergie. Or, Singapour recense 73 millions de tonnes importées depuis le Cambodge. Lorsqu’il n’est pas exporté, le sable cambodgien sert à alimenter le marché immobilier de Phnom Penh, où les tours de verre et les condos de luxe poussent comme des champignons.
LES BERGES S’EFFONDRENT
Seak Ky, une femme de 36 ans aux bras recouverts de bracelets dorés, vend du jus de canne à sucre le long de la route, à S’ang, un hameau au sud de la capitale. Début 2017, elle a découvert une grande fissure dans le sol de sa cuisine. Quelques jours plus tard, au milieu de la nuit, la moitié de sa maison est tombée dans la rivière Bassac, un long ruban d’eau brune qui sert d’affluent au Mékong. « Tout s’est passé en moins de 30 minutes, raconte cette mère de trois enfants. Je n’ai eu le temps que de saisir quelques casseroles. J’ai perdu tout le reste. » Ce n’était pas la première fois. « J’ai dû déplacer ma maison quatre fois vers l’intérieur des terres, car plus de vingt mètres de berges se sont déjà effondrées », livre-t-elle. Une dizaine de maisons ont subi le même sort à S’ang. Une portion de la route est aussi tombée dans la rivière. Vue du ciel, la berge semble avoir été croquée par un géant.
Au milieu de la rivière, à une dizaine de mètres des habitations, une plateforme munie d’un tuyau aspire du sable au fond de l’eau. Il y en a plusieurs autres le long de la rive. « Elles sont arrivées à l’été 2016, indique Ly Raksmey, un militant de Mother Nature. Le sable alimente un chantier à quelques kilomètres d’ici qui va servir à construire des logements. »
À S’ang, la colère gronde. « Je n’ai reçu aucune compensation financière de la part de l’entreprise minière, s’emporte Seak Ky. On m’a dit que l’effondrement de ma maison était une ‘catastrophe naturelle’. » Les résidents descendent régulièrement dans la rue pour protester. En août 2017, trois villageois ont été arrêtés.
Au Cambodge, l’un des pays les plus despotiques d’Asie, il ne fait pas bon s’opposer aux intérêts des proches du gouvernement. En 2015, trois membres de Mother Nature ont passé dix mois en prison pour avoir pris part à une manifestation contre l’extraction de sable à Koh Kong. Thun Ratha raconte avoir été menacé à plusieurs reprises par les autorités. « Mes amis et ma famille ne me parlent plus car ils ont trop peur d’être associés à mon activisme », soupire-t-il.Partager
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