« Changer radicalement notre système de production agricole pour augmenter la résilience alimentaire. »

Sécurité alimentaire : « Les régions sont aujourd’hui l’échelle la plus pertinente pour équilibrer production et consommation locales »

TRIBUNE

Elisabeth Laville – consultante

Annabelle Richard  – consultante

Face à la hausse des prix des denrées, les expertes de l’économie territoriale Elisabeth Laville et Annabelle Richard proposent, dans une tribune au « Monde », de changer radicalement notre système de production agricole pour augmenter la résilience alimentaire.

Publié le 22 avril 2022 à 12h00, mis à jour à 03h54    Temps de Lecture 10 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/22/securite-alimentaire-il-faut-produire-mieux-et-non-pas-produire-plus_6123254_3232.html

Tribune. Qui, du foie gras ou de la baguette, sera le mets le plus recherché au prochain Noël ? Cette question, qui pourrait paraître saugrenue, résume pourtant bien les incertitudes qui planent aujourd’hui sur notre alimentation.

Après la crise sanitaire, le conflit ukrainien est un nouveau signal des limites de notre modèle alimentaire, et il est probable que ces crises ne seront pas les dernières. Notre alimentation est fortement dépendante des importations, sur les denrées comme le blé dur ou la pomme de terre, mais également sur des intrants-clés, en particulier les énergies fossiles et les engrais, ce qui l’expose aux ruptures d’approvisionnement et à la hausse des prix.

Francis Blanche disait qu’en toute chose « il vaut mieux penser le changement que changer le pansement », et c’est particulièrement le cas ici : penser de manière globale les fragilités de notre système alimentaire, et la façon d’y remédier, sera plus efficace que de réagir au cas par cas, une crise après l’autre, filière par filière.

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Comment, dès lors, renforcer notre résilience alimentaire ? Comment assurer la satisfaction de nos besoins alimentaires face à différents aléas futurs, qu’ils soient climatiques, naturels, industriels, sanitaires ou géopolitiques ?

Relocaliser la production agricole n’est pas chose facile : les surfaces agricoles françaises ont été divisées par deux depuis 1950, les rendements des terres sont amenés à diminuer du fait du changement climatique et de décennies d’agriculture intensive. Enfin, la population agricole se fragilise : le métier d’agriculteur, précaire, n’attire plus (20 % des exploitants agricoles ont eu des revenus négatifs ou nuls en 2017) et les coûts de rachat des exploitations sont de plus en plus élevés…

Pourtant, de nombreuses solutions locales existent. Les régions sont aujourd’hui l’échelle la plus pertinente pour équilibrer production et consommation locales. Pour cela, nous devons faire marcher l’idée de résilience sur ses deux jambes : l’autonomie et la diversité.

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La première jambe, l’autonomie, consiste à produire en quantité suffisante les produits qui sont consommés localement, du champ à l’assiette, en n’oubliant pas de regarder, à côté des produits agricoles, les produits transformés par l’industrie agroalimentaire – ils composent en effet près de 90 % de nos assiettes. La deuxième jambe de la résilience est la diversité économique, c’est-à-dire la capacité d’un territoire à rebondir en cas de crise pour augmenter rapidement la production sur les filières les plus fragiles en s’appuyant sur ses atouts locaux, que ce soit des matières premières, des compétences ou des outils industriels. Comme ce fut le cas pour les masques et le gel au début de la crise du Covid-19.

Sauts productifs

Sur ces deux sujets, le constat actuel est plutôt mitigé : la France dispose d’une autonomie alimentaire de 60 %, relativement plus forte sur les produits agroalimentaires (72 %) que sur les produits agricoles (43 %), et très inégale selon les denrées (« Résilience alimentaire, nourrir les territoires en temps d’incertitude », Note de position n° 25, Utopies, mars 2022).

Par exemple, la France peut s’appuyer sur des filières solides, comme la filière laitière, bien ancrée de la production à la transformation, avec des taux d’autonomie dépassant les 60 % à chaque maillon (élevage de bovins laitiers, fabrication de produits laitiers et de fromages). Mais d’autres, bien qu’essentielles, sont plus fragiles. La filière céréalière, pourtant excédentaire, exporte largement et affiche une autonomie finale de 25 % à peine. Certains produits, comme les fruits (48 %), les légumes (22 %) ou la pêche, sont, en valeur absolue, insuffisants pour couvrir la consommation nationale.

Heureusement, la France, et la plupart de ses régions (à l’exception notable de l’Ile-de-France, de Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la Corse et d’Auvergne-Rhône-Alpes), ont les moyens d’atteindre l’autonomie, mais en suivant des stratégies différentes selon les filières. Il faudra, dans certains cas, conserver localement une production aujourd’hui forte mais exportée, dans d’autres cas, développer des filières trop peu présentes grâce à de nouveaux équilibres fonciers et industriels.

La filière des pâtes est un bon exemple : la France importe les deux tiers de sa consommation. Entrée en tension en 2021 par suite de fortes chaleurs au Canada et d’inondations en Europe qui ont entraîné une chute de la production de blé dur et laissé craindre des pénuries, la filière pourrait être rapidement redéployée dans les régions françaises en s’appuyant sur ses proximités avec d’autres secteurs.

On pourrait ainsi mobiliser des savoir-faire liés à la conduite d’équipements industriels présents aujourd’hui dans le secteur de la chimie, ou encore reconvertir les outils utilisés par les industries du papier ou de la métallurgie qui font appel à des techniques similaires de transformation, extrusion ou séchage… Ces sauts productifs entres secteurs sont potentiellement très nombreux dans le tissu économique national, et la compréhension des atouts de chaque région est essentielle pour identifier les stratégies les plus efficaces de diversification alimentaire.

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La région des Hauts-de-France peut, par exemple, s’appuyer sur l’industrie agroalimentaire la plus variée du pays ; la région Auvergne-Rhône Alpes, elle, est la mieux dotée en industries annexes stratégiques pour l’alimentation (emballages, intrants, machines agricoles et industrielles…). En revanche, la région Ile-de-France souffre d’une économie alimentaire concentrée sur deux secteurs : la boulangerie et le commerce de gros.

Une véritable politique de résilience alimentaire exige donc un effort de planification et de développement économique conjoint entre l’Etat et les régions, mais aussi l’engagement des entreprises de l’agroalimentaire, de la logistique et de la distribution. De plus en plus souvent confrontées à des crises d’approvisionnement, elles devront innover dans leurs modèles économiques et imaginer de nouvelles formes de coopération avec les acteurs locaux.

Réorganisation spatiale

Concrètement, trois grands champs de coopération s’offrent aux territoires pour renforcer leur résilience dans les années qui viennent. Le premier sera de préserver le capital nourricier local, en faisant en sorte de mieux rémunérer les agriculteurs, tout en réintroduisant les filières essentielles. Si la loi EGalim a permis d’initier une certaine dynamique en faveur d’un approvisionnement local dans la restauration collective, nous savons que ses effets sur la rémunération des agriculteurs sont encore insuffisants et que le revenu cible de deux smic par exploitation agricole, qui permettrait d’engager la transition écologique, est encore loin d’être atteint.

Nos calculs montrent que ce revenu cible demanderait d’augmenter en moyenne de 10 % le montant versé aux agriculteurs – sans parler des écarts entre les types de culture et d’exploitation. Un effort qui se traduirait par un recul moyen de 2,6 % de la valeur ajoutée pour les acteurs industriels, par une perte de 1,7 % de marge des transporteurs et distributeurs, et par une augmentation du prix de vente de 0,7 % en rayon.

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Un tel rééquilibrage dans la répartition de la valeur est aujourd’hui vital pour la résilience alimentaire de la France. Et il est réalisable, comme le montrent, par exemple, les actions menées par le groupe Sodexo. En s’engageant sur plusieurs années pour l’achat de volumes à un prix coconstruit avec les agriculteurs, et en associant à cette démarche un industriel chargé de transformer les récoltes, l’entreprise a permis la réintroduction d’une filière de blé dur bio en Ile-de-France, une culture délaissée car économiquement fragile. Ce blé, désormais cultivé puis transformé localement en 60 tonnes de semoule, garnit les assiettes des écoliers de la région.

La deuxième voie de renforcement de la résilience alimentaire d’un territoire est la réorganisation spatiale de l’alimentation : aujourd’hui, les productions sont massifiées, exportées pour être transformées et parfois réimportées, à l’aide d’outils industriels très éloignés des exploitations. Si l’on souhaite réduire les risques de pénurie ainsi que les risques économiques liés à une future taxation carbone, il est urgent de penser des échanges mieux distribués et plus locaux, avec des usines ou plates-formes logistiques de plus petite taille, qui soient mieux connectées entre elles et au consommateur final. Cette nouvelle géographie devrait également permettre de mutualiser et de valoriser au maximum les ressources.

Valorisation des ressources

Plusieurs expériences témoignent du champ des possibles : la Conserverie de Metz propose ainsi un outil de transformation mutualisé pour les producteurs qui souhaitent valoriser localement leur surplus de récolte afin de fabriquer des confitures, compotes, pickles ou soupes au gré de plus de 80 recettes originales. Forte de son succès, l’initiative envisage le développement de plusieurs plates-formes similaires en France.

Un peu plus loin de nous, le cluster Ocean, en Islande, a développé ses activités en exploitant une ressource locale unique, le poisson, pour en faire non seulement des produits alimentaires mais aussi des ingrédients cosmétiques ou pharmaceutiques, du cuir de poisson, etc. Résultat : près de 80 % du poisson utilisé, et un revenu moyen de 80 euros par kilo pour l’économie locale, contre 50 % et 15 euros en Europe.

Encore plus loin, au Texas, le hub alimentaire LocalSprout héberge sur un même site, situé à San Antonio, une vingtaine d’entrepreneurs – torréfacteurs, bouchers, boulangers, traiteurs, éleveurs – dont le modèle économique repose sur la mutualisation de produits et de matériel. C’est la diversité des activités hébergées qui constitue la force de ces nouveaux espaces, en passe de redessiner notre paysage alimentaire.

Enfin, le troisième et dernier enjeu sera d’accélérer l’adaptation de nos pratiques agricoles, de nos outils industriels et de nos comportements alimentaires au défi climatique. Là encore, les perspectives ne manquent pas. Notre résilience passera par des efforts de découverte, voire de redécouverte, de semences plus adaptées aux conditions météorologiques locales, comme le propose la ferme conservatoire lancée par la Métropole de Lyon afin de retrouver des espèces agricoles oubliées, adaptées au futur climat lyonnais, et évitant le recours au génie génétique ou aux molécules chimiques.

Notre modèle alimentaire est loin d’être sobre : il s’appuie sur des besoins importants en énergie, en engrais et en emballages, avec des taux dépassant de façon alarmante les 70 % d’importations internationales dans le cas des intrants chimiques et des machines agricoles ou industrielles. Face à de tels chiffres, considérer l’agriculture intensive comme la seule réponse à notre souveraineté alimentaire ne semble pas raisonnable.

Il est, en revanche, prioritaire de généraliser les industries de valorisation des ressources locales aujourd’hui gaspillées telle que la matière organique générée par les villes, de réduire les déchets d’emballage en imaginant de nouvelles solutions logistiques, ou encore de développer des symbioses industrielles permettant de partager de l’énergie et de la matière sur un même site, entre plusieurs acteurs agroalimentaires. Plusieurs avancées récentes sont le fruit de cette approche, comme la solution logistique Pandobac, qui propose des bacs réutilisables à destination des grossistes sur le site du marché de Rungis.

Créativité entrepreneuriale

Et nos assiettes, dans tout ça ? Elles constituent le dernier point de bascule vers un système alimentaire moins carboné, et pas des moindres ! Une révolution de l’innovation et du marketing est nécessaire pour généraliser les produits à faible empreinte carbone.

Outre-Atlantique, l’entreprise californienne Ripple propose une large gamme de produits laitiers végétaux – crèmes glacées, boissons à base de superaliments pour les plus sportifs, laits pour enfants développés avec des pédiatres, laits nomades ne nécessitant pas de réfrigération. Ces produits sont le fruit d’un véritable effort d’innovation dans la formulation des textures et dans le travail des recettes, afin de surmonter la barrière d’un goût trop éloigné du lait de vache et, surtout, de développer des produits intrinsèquement attractifs, présentés non pas comme des solutions de remplacement pour végétariens mais comme le choix le plus sain, normal et rationnel. Il ne s’agit plus d’un sacrifice, mais d’un choix positif en faveur d’un meilleur produit. Le diable se cachant parfois dans les détails, les recettes sont élaborées à partir de pois et non d’amandes, culture bien plus adaptée au climat californien du fait de sa faible demande en eau, une denrée devenue rare dans la région

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Si l’évolution des comportements alimentaires doit passer par la sensibilisation, les entreprises, par leur créativité, jouent aussi un rôle essentiel pour accompagner l’adoption de nouvelles habitudes alimentaires.

Les champs de coopération et d’innovation sont finalement aussi nombreux que les fragilités qui menacent notre modèle alimentaire : planification de nouvelles filières, nouvelle géographie industrielle et logistique, innovation dans des semences plus robustes et des aliments plus sobres, construction d’un cadre réglementaire valorisant la performance environnementale… La résilience alimentaire est une question complexe mais passionnante. Elle porte en elle tous les enjeux sociétaux du XXIe siècle. Bien au-delà de son aspect agricole ou commercial, auquel elle est souvent réduite, elle est aussi un formidable défi politique, économique et citoyen.

Elisabeth Laville et Annabelle Richard sont respectivement fondatrice et directrice du cabinet de conseil en développement territorial Utopies.

*Sécurité alimentaire : « Il faut produire mieux et non pas produire plus »

TRIBUNE

Gilles Luneau

Essayiste

Le spécialiste du monde agricole Gilles Luneau détaille, dans une tribune au « Monde », la manière dont il faut réorganiser la production, sans abandonner la transition agroécologique.

Publié le 22 avril 2022 à 12h00    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/22/securite-alimentaire-il-faut-produire-mieux-et-non-pas-produire-plus_6123254_3232.html

Tribune. 

Arguant de la guerre en Ukraine, Christiane Lambert, présidente de la FNSEA et du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (COPA), a obtenu de l’Union européenne, avec le soutien d’Emmanuel Macron, l’autorisation de labourer les 4 millions d’hectares de jachères européennes (300 000 hectares en France) pour les cultiver avec l’arsenal chimique habituel (pesticides, engrais de synthèse) au nom du « produire plus pour nourrir le monde ». Cette décision s’appuie sur un raisonnement s’affranchissant des fondamentaux agronomiques et écologiques établis par la communauté scientifique

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Depuis l’invention de l’agriculture, les paysans cultivent les champs et élèvent du bétail pour nourrir un village, un bassin de population. Ils cultivent en fonction de la géographie physique et humaine. Seuls les excédents de production sont exportés hors de la région, ce qui permet de penser territorialement l’autosuffisance alimentaire et, en regard de celle-ci, les besoins d’importation d’autres régions ou pays. Ce fut la réalité des politiques agricoles jusqu’à la seconde guerre mondiale, c’est encore vrai pour près d’un milliard de paysans. Cette vérité territoriale de l’agriculture se vérifie partout dans le monde, sous réserve de consommer ce que la terre et le climat donnent localement et non pas de vouloir tous manger la même chose, partout et en toute saison. Les exceptions sont la bande sahélienne et les problèmes alimentaires posés par les déplacements de population (guerre, climat), auxquelles la solidarité internationale doit répondre

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Ce modèle a été remis en cause dans les années 1960 par l’industrialisation de l’agriculture (mécanisation, engrais, pesticides, irrigation), qui peut se résumer à transformer un acteur économique territorial, le paysan, en maillon d’une filière industrielle internationale structurée par des logiques techniques et financières. La ferme, devenue « exploitation agricole », est en concurrence avec le monde entier. Sa viabilité ne dépend plus du territoire, mais de la filière qui va commercer, transformer, empaqueter, cuisiner, en flux tendus, là où les normes sociales et environnementales sont les moins contraignantes.

Dépendance accrue

L’offre alimentaire n’est plus un produit local et les bénéfices s’envolent vers les multinationales de l’agroalimentaire et de la distribution. Cette « compétitivité » fait rapidement du paysan une variable d’ajustement. C’est ainsi que la France a perdu 100 000 paysans en dix ans. Le tout avec des dégâts colossaux : une destruction du tissu économique et social rural, une piètre qualité gustative, une facture climatique et écologique catastrophique, une perte d’autosuffisance alimentaire. Une étude du think tank Solagro, parue en mars, résume cette interdépendance mortifère du « produire plus » pour les filières : la France exporte 12,7 millions d’hectares de production agricole et en importe 10 millions (hors produits forestiers). Dans les deux cas, c’est au détriment des agricultures vivrières et des écosystèmes.

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« Produire plus », c’est dépendre encore plus des importations canadiennes (potasse), marocaines (phosphate), russes (gaz pour faire de l’azote et de l’urée), mais aussi américaines, égyptiennes, algériennes… C’est augmenter les émissions de gaz à effet de serre : selon Solagro, les transports liés aux flux d’import-export en denrées agricoles de la France représentent 13 millions de tonnes équivalent CO2, qui ne sont pas comptabilisées dans les émissions nationales. C’est participer à la déforestation et accélérer l’effondrement de la biodiversité.

En prévision de la crise alimentaire que va inévitablement provoquer la guerre en Ukraine, il faut surtout réorganiser la production, produire mieux et non pas produire plus, sans lâcher la transition agroécologique. Et encore moins labourer les jachères, dont le rôle écologique et climatique est capital. Les marges de progrès sont connues de tous les agronomes et économistes : enrayer le gaspillage alimentaire (30 % de la production), diminuer les surfaces agricoles consacrées aux agrocarburants (801 000 hectares) au profit des céréales à destination humaine, désindustrialiser l’élevage (30 % de la production de céréales, plus les importations de tourteaux), convertir les fermes à l’agroécologie et non pas revenir au labour et à la chimie. Il est aberrant que la FNSEA proclame le labour alors que les chambres d’agriculture enseignent depuis des années le non-labour.Lire aussi l’éditorial du « Monde » :  Réconcilier sécurité alimentaire et environnement**

La reconquête de la souveraineté alimentaire se pense et s’élabore à partir de territoires entendus comme ensembles géographiques, humains, culturels, politiques. Il s’agit de penser la satisfaction des besoins alimentaires des peuplements humains à partir des lieux où ils sont installés. Quelle ville connaît ses besoins alimentaires en volumes, en stocks de sécurité ? Ses périmètres d’approvisionnement ? Ses besoins en surfaces de production agricole ? Ses prévisions d’installations de paysans au regard des besoins ? Les provenances et les volumes de ses importations ? Quels leviers (subventions avec conditionnalité et plafond), quels cadres (région, plan alimentaire territorial, bassin versant, coopérative agricole ?), quels lieux de débat démocratique d’une telle mutation (région, chambre d’agriculture, tiers-lieu agroalimentaire) ? Il faut inventer une nouvelle échelle de décisions à laquelle les cadres actuels – politique agricole commune, Etat, région, organigramme agricole – ne répondent plus.

Gilles Luneau, journaliste et réalisateur, a écrit « Les Paysans face au chaos climatique » (Impacts, 160 p., 15 €)

Gilles Luneau(Essayiste)

**Réconcilier sécurité alimentaire et environnement

ÉDITORIAL

Le Monde

La guerre en Ukraine bouscule des choix énergétiques et agricoles élaborés en temps de paix. Il est essentiel, à l’occasion de cette crise, de tenter de réduire la dépendance des pays émergents aux importations.

Publié le 01 avril 2022 à 10h02 – Mis à jour le 01 avril 2022 à 10h10   Temps de Lecture 2 min. 

Editorial du « Monde ». Ce n’est pas parce que l’Europe traverse des temps troublés que les solutions simplistes doivent s’imposer. L’invasion russe de l’Ukraine bouscule des choix énergétiques et agricoles élaborés dans le confort de la paix. La guerre nous oblige à les revisiter dans l’urgence. Si des ajustements s’imposent pour surmonter la crise, ils ne doivent pas pour autant conduire à des révisions inconsidérées qui affaibliraient la lutte contre le changement climatique. Ce que nous gagnerions à court terme, nous le payerions au centuple sur la longue durée.

La première des priorités consiste à prévenir la pénurie de céréales qui se profile dans les prochains mois en Afrique et au Moyen-Orient, alors que la guerre en Ukraine risque de priver la planète d’un tiers des exportations de blé. Le plan pour la sécurité alimentaire proposé par Emmanuel Macron dans le cadre du G7 du 24 mars a le mérite de prendre la mesure de cette urgence en appelant à la transparence, à libérer les stocks disponibles, tout en incitant à plus long terme les pays africains à produire plus pour leur propre consommation.

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Produire plus, c’est aussi l’injonction qui est lancée par certains à l’Union européenne (UE) au moment où elle vient de décider d’un nouveau cadre agricole dit « Farm to Fork ». Cette stratégie, conçue pour atteindre l’objectif de la neutralité carbone en 2050, consiste notamment à réduire de moitié l’usage des pesticides et des antibiotiques pour les animaux d’élevage, de 20 % les épandages d’engrais, et de basculer un quart des terres agricoles cultivées vers le bio. Si l’impact de ces mesures varie selon les paramètres pris en compte, la plupart des évaluations prévoient, à l’horizon 2030, une baisse globale de la production agricole européenne.

Cette perspective inquiète sur la capacité de l’UE à répondre aux besoins alimentaires de la planète. L’Europe a certainement un rôle à jouer. Mais la soutenabilité alimentaire mondiale ne doit pas reposer sur ses seules épaules, au prix d’un productivisme suranné. Il faut au contraire profiter de cette crise pour tenter de réduire la dépendance des pays émergents aux importations. Cela passe notamment par une diversification de l’alimentation et le développement de productions locales.

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Si l’urgence de la situation peut justifier un pragmatisme ponctuel en desserrant, par exemple, les contraintes sur les jachères, à plus long terme, il serait dangereux de remettre en cause la stratégie globale. Les enjeux géopolitiques actuels ne doivent pas ralentir la transition écologique, mais inciter, au contraire, à l’accélérer. Cette crise rend évidente l’impasse dans laquelle les énergies fossiles nous ont enfermés. Relancer une agriculture industrielle, dépendante du pétrole et du gaz pour fabriquer ses intrants, n’aurait aucun sens.

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L’Europe ne doit pas produire globalement plus, elle doit surtout produire différemment pour réconcilier nutrition et environnement, tout en se concentrant sur des objectifs géostratégiques redéfinis. Interrogeons-nous sérieusement sur la composition de notre alimentation. Nous consommons trop de protéines animales. Près de la moitié de la production céréalière mondiale est consacrée à l’élevage. Une réorientation partielle de cette production vers les besoins humains permettrait de contribuer à la sécurité alimentaire mondiale sans augmenter la production. L’heure est à un changement de modèle, pas au retour à un système low cost qui n’a pas empêché les crises alimentaires à intervalles réguliers, tout en détériorant notre environnement et notre santé.

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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