Les patrons du CAC 40 se sucrent pendant que la pauvreté augmente

Une pluie d’or ruisselle sur les PDG du CAC 40

Malgré la crise, les années Macron ont été très fastes pour les grands patrons français. C’est ce que révèlent les bilans des groupes du CAC 40 pour 2021. Rémunérations fixes, variables, actions de performance, indemnités multiples : notre enquête révèle les pactoles indécents qui ont été distribués, avec la bénédiction du pouvoir.

Laurent Mauduit

11 avril 2022 à 14h39

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=KghKcE%2BI1Nm7D%2BRYp8QFHQctV07Cxv3mEYJXkG21iBNVrLXuTVH8sZQA4fKTfjyVvlrDHqhpis4PlQvzCZJ9V828En487

Les uns après les autres, les plus grands groupes industriels et financiers français, ceux qui sont cotés au CAC 40, ont publié ces derniers jours leur « document universel d’enregistrement », qui présente leurs résultats financiers pour l’année 2021, et les rares qui ne l’ont pas encore fait vont s’acquitter de cette obligation réglementaire d’ici peu. On dispose donc dès à présent d’innombrables données toutes fraîches sur les évolutions les plus récentes du capitalisme français, et tout particulièrement sur les rémunérations stupéfiantes qu’il accorde aux grands patrons qui le servent.

Le dépouillement de ces rémunérations, auquel Mediapart a procédé, est doublement instructif. D’abord, il vient confirmer que si la grande majorité des Françaises et des Français a payé un très lourd tribut à la crise sanitaire et économique de ces dernières années – et maintenant à l’onde de choc de la guerre en Ukraine –, les cercles dominants de la vie des affaires sont parfaitement insensibles à cette conjoncture déprimée et accumulent des fortunes.À LIRE AUSSICarlos Tavares et Emmanuel Macron au salon de l’auto à Paris, le 3 octobre 2018.Soixante-six millions d’euros, la rémunération stratosphérique du PDG Carlos Tavares

12 avril 2022Lire plus tard

Et puis, cette photographie est aussi celle d’un quinquennat qui s’achève. Elle dit beaucoup de ce qu’ont été les années Macron. Car si ces rémunérations exorbitantes ont commencé à défrayer la chronique dans le courant des années 1990-2000, quand le capitalisme français a cherché à mimer l’anglo-saxon, les années Macron ont été particulièrement fastes pour les milieux d’affaires ; et le gouvernement a fortement appuyé ces évolutions, au lieu d’essayer de les freiner.

C’est sans doute le trait d’union majeur entre Emmanuel Macron et ces milieux d’affaires qu’il connaît si bien : même quand les temps dangereux qui se profilent justifieraient un peu moins de morgue, le pouvoir politique comme les pouvoirs financiers s’en montrent incapables et profitent de leur toute-puissance jusqu’à l’ultime limite.

S’il est donc encore un peu tôt pour dresser un bilan 2021 définitif, on peut, grâce à ces « documents universels d’enregistrement », faire au moins une première promenade dans les allées obscures de ce capitalisme si accommodant envers les plus grandes fortunes. Une promenade qui réserve des surprises à couper le souffle, à cause des montants des rémunérations ; à cause aussi des acteurs que l’on croise, dont beaucoup font partie de la petite oligarchie issue de Bercy, celle-là même dont Emmanuel Macron est le champion.

  • Les indécentes rémunérations de Sanofi

L’une des premières surprises, parmi les plus stupéfiantes, concerne Sanofi, le géant français de l’industrie pharmaceutique. Car, pour qui connaît les revers accumulés par le groupe, il aurait semblé logique que ses dirigeants se fassent plus discrets. Incapable tout au long de l’année 2021 de produire un vaccin contre le Covid, taillant dans sa recherche en même temps que dans ses effectifs, Sanofi est devenu l’un des symboles les plus caricaturaux du recul en France de toute politique industrielle et de la financiarisation croissante du capitalisme hexagonal (lire notre enquête récente).

Pour ces échecs à répétition, les actionnaires de Sanofi auraient donc pu mettre leurs dirigeants à la diète. Or, c’est tout l’inverse qui s’est produit : un pont d’or sans précédent a été accordé au nouveau patron exécutif de la firme pharmaceutique.

L’heureux bénéficiaire de ce pactole historique est le nouveau patron exécutif du groupe, Paul Hudson, qui a le titre de directeur général. Pour 2021, il lui a ainsi été attribué une rémunération fixe de 1,3 million d’euros et une rémunération variable, indexée sur les résultats du groupe – et on a vu ce qu’ils ont été ! – de 2,3 millions d’euros. À ces montants, déjà considérables, il faut encore ajouter une « prime en espèces au titre de l’indemnité de prise de fonctions », ce que, dans le sabir financier, on appelle un « golden hello », pour un montant supérieur à 2 millions d’euros. Les rémunérations totales attribuées atteignent donc la somme sidérante de 5,6 millions d’euros.

Emmanuel Macron et Paul Hudson, directeur général de Sanofi, à l’unité de vaccins Sanofi-Pasteur en juin 2020. © Gonzalo Fuentes / AFP


Mais ce n’est toujours pas tout. Il faut encore ajouter 75 000 actions dites de « performance » (sic !), valorisées à plus de 5,3 millions d’euros. On arrive donc à un total qui frôle les 11 millions d’euros.

Document universel d’enregistrement. © Sanofi

Et par surcroît, pour le financement de sa retraite, l’heureux Paul Hudson profite d’un apport complémentaire supérieur à 900 000 euros.

Dans ces chiffres qui donnent le tournis, on ne pourrait voir, au premier examen, que les travers du capitalisme français. Il y a pourtant plus que cela, car le groupe Sanofi est aussi l’héritier lointain d’entreprises qui étaient autrefois publiques, Elf et Rhône-Poulenc, qui ont disparu dans la grande fièvre des privatisations successives.

Pour couronner le tout, on ne peut s’empêcher de relever que l’actuel président du conseil d’administration n’est autre que Serge Weinberg. Ancien directeur de cabinet du socialiste Laurent Fabius du temps où ce dernier était ministre du budget, il a navigué comme tant d’autres hauts fonctionnaires socialistes vers d’autres rives, celles de la vie des affaires. Il est donc aujourd’hui le président non exécutif d’un groupe qui symbolise, plus que d’autres, l’ultrafinanciarisation du capitalisme français, tout en présidant dans le même temps le fonds d’investissement spéculatif Weinberg Capital Partners. Serge Weinberg – qui a longtemps continué de faire des affaires avec Laurent Fabius, notamment sur le marché de l’art, avant que ce dernier ne devienne président du Conseil constitutionnel – est donc l’une des figures connues de l’oligarchie socialiste qui a basculé dans l’ultracapitalisme.

C’est le point commun avec le chef de l’État : Emmanuel Macron et Serge Weinberg ne sont pas de la même génération mais, dans les deux cas, il s’agit de figures qui se sont servies du socialisme comme d’un tremplin pour basculer dans un monde portant les valeurs du camp d’en face.

  • L’opération de communication trompeuse de l’industrie du luxe

Il est assez frappant de constater que les deux figures de l’industrie du luxe française, l’ultramilliardaire Bernard Arnault (patron propriétaire de LVMH, ainsi que des Échos et du Parisien) et son éternel rival François-Henri Pinault (patron propriétaire de Kering, et de l’hebdomadaire conservateur Le Point), affichent des rémunérations globales aussi colossales que… voisines : 7,9 millions d’euros en 2021, contre 5,5 millions d’euros en 2020 dans le premier cas ; 5,6 millions d’euros en 2021, contre 3,3 en 2020, dans le second cas.

Ces sommes ne donnent qu’une très faible idée des richesses captées par les deux milliardaires, car elles sont sans proportion avec la part de l’intéressement qu’ils s’auto-attribuent et surtout les dividendes immenses dont ils tirent profit.

Il reste que si l’on s’en tient aux seules rémunérations globales, on constate dans les deux cas une hausse formidable en 2021 par rapport à 2020. Et cela met à nu la pitoyable opération de communication organisée par le patronat, en concertation avec le gouvernement, au cours de cette année 2020. Cette année-là, le Medef a juré ses grands dieux, au plus fort de la crise Covid, que les grands patrons seraient solidaires des Français et des Françaises en grande difficulté. Et de nombreux grands patrons, au premier chef ceux du CAC 40, ont annoncé des baisses temporaires de leur rémunération. De son côté, le ministre des finances, Bruno Le Maire, a pris les citoyennes et les citoyens pour des benêts en leur faisant croire que le gouvernement œuvrait à une moralisation du capitalisme français.

On voit ce qu’il en est advenu : la supposée moralisation n’a duré que quelques mois, dans le courant du second semestre 2020. Et aussitôt après, les grands patrons concernés ont rattrapé le temps perdu en se servant en 2021 des rémunérations aussi colossales qu’avant la crise, sinon plus.

Cela a donc été le cas de Bernard Arnault. Et cela l’a été tout autant de François-Henri Pinault. S’agissant de ce dernier, l’opération de communication n’est guère difficile à décrypter. Au plus fort de la crise Covid, le milliardaire annonce en effet qu’il va abaisser sa rémunération fixe de 1,2 million d’euros en 2019 à 960 000 euros en 2020, et qu’il ne percevra aucune rémunération annuelle pour cette même année.

On découvre pourtant dans le document que ce n’est qu’un leurre, puisque pour cette même année 2020, il a perçu une rémunération variable pluriannuelle issue d’un plan de 2017 de 6 millions d’euros. Au total, pour 2020, malgré les promesses de moralisation, il a donc empoché un pactole insensé de presque 8 millions d’euros. Et pour 2021, il a empoché une fortune, sous des modalités différentes, quasi équivalentes, soit 7,5 millions d’euros.

Document universel d’enregistrement. © Kering
  • La moralisation du capitalisme à la sauce Schneider

Le document du groupe Schneider révèle une autre imposture du gouvernement et même d’Emmanuel Macron.

Souvenons-nous ! Quand le mouvement des « gilets jaunes » commence, Emmanuel Macron ne sait comment répondre à la crise sociale inédite qui prend de l’ampleur et garde le silence pendant près de quatre semaines. Mais, pour finir, le 10 décembre 2018, dans un « discours à la Nation » (vidéo ci-dessous), il fait mine d’inviter tout le monde à faire des efforts, jusqu’aux personnes les plus aisées.

Tout en refusant de remettre en cause la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune que veulent les manifestants et manifestantes, il a ces mots en direction des grands patrons : « Le gouvernement et le Parlement devront aller plus loin pour mettre fin aux avantages indus et aux évasions fiscales. Le dirigeant d’une entreprise française doit payer ses impôts en France et les grandes entreprises qui y font des profits doivent y payer l’impôt, c’est la simple justice. »

Dans les jours qui suivent, tout le gouvernement poursuit donc la mise en scène. « Comme l’a dit le président de la République, les dirigeants d’entreprises cotées ou dont l’État est actionnaire doivent impérativement être résidents fiscaux français », explique peu après au Journal du dimanche Gérald Darmanin, à l’époque ministre du budget. Le même précise qu’à cette fin, la France va renégocier les conventions fiscalesqu’elle a avec 159 pays.

Et pour finir, dans le prolongement du scandale Carlos Ghosn, l’ancien patron de Renault, dont on a appris dans l’intervalle qu’il ne payait plus depuis longtemps ses impôts en France, l’Assemblée nationale vote le 17 octobre 2019 une mesure qui impose à quelque 1 500 dirigeants français d’être résidents fiscaux en France.

Et tout cela pour quelles retombées concrètes ? Ouvrons le document de référence de Schneider pour en prendre la mesure. Ce groupe est un bon exemple parce que son PDG, Jean-Pascal Tricoire, est une figure connue du capitalisme parisien et a ses entrées à l’Élysée.

25 mars 2019, palais de l’Élysée. Jean-Pascal Tricoire sert la main du président de la Banque de Chine, sous les regards de Xi Jinping et d’Emmanuel Macron. © Yoan Valat/AFP.

Le document de Schneider apporte un premier enseignement : Jean-Pascal Tricoire figure parmi les mieux payés des patrons du CAC 40.

En 2020, il a certes fait mine, comme la plupart des autres, de faire un effort de modération. « En 2020, à titre d’expression concrète de solidarité avec les salariés du Groupe touchés par 
la crise de la Covid-19, M. Jean-Pascal Tricoire s’est porté volontaire pour verser 25 % de sa rémunération fixe 2020 payée pendant six mois au Tomorrow Rising Fund. Ainsi, sa rémunération fixe versée au cours et au titre de l’exercice 2020 s’élève à 875 000 euros », peut-on lire dans le document. Au total, ses rémunérations fixes et variables attribuées ont été limitées, si l’on peut dire, à 1,9 million d’euros.

Mais l’effort a prestement été compensé, puisque pour 2021, ces mêmes rémunérations ont grimpé à presque 3 millions d’euros.

Document universel d’enregistrement. © Schneider

Et puis surtout, si l’on additionne la totalité des rémunérations et avantages (plan d’intéressement à long terme, retraite, etc.) du PDG de Schneider, on arrive à un total extravagant : en 2020, année pendant laquelle Jean-Pascal Tricoire était supposé faire un effort de solidarité, le PDG a empoché 9,3 millions d’euros. Et en 2021, le total a atteint la somme astronomique 13,6 millions d’euros. Ce qui confirme l’hypocrisie de la mise en scène autour de la supposée solidarité des grands patrons, médiatisée par le gouvernement.À LIRE AUSSICentre de distribution de Sanofi à Val-de -ReuilCe que Sanofi dit de la politique industrielle française

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Mais, écrit en tout petit, caché dans un coin du rapport, on trouve une autre mention, tout aussi importante : « Il est attribué à M. Jean-Pascal Tricoire 30 % de sa rémunération en numéraire décrite ci-dessus (rémunération fixe, rémunération variable annuelle et versements complémentaires de retraite) en contrepartie de ses fonctions de dirigeant mandataire social (Président-Directeur général) de Schneider Electric SE exclusivement. Le solde lui est octroyé au titre de l’exercice de ses fonctions opérationnelles de Président de la région Asie et de Président de Schneider Electric Asia Pacific et administrateur exécutif de Schneider Electric USA Inc. »

Traduction : Jean-Pascal Tricoire ne paie (presque) pas ses impôts en France, puisque 70 % de ses rémunérations et versements complémentaires de retraite lui sont versés aux États-Unis ou en Asie.

Prenant prétexte de la délocalisation en 2011 du siège du groupe à Hong Kong, révélée à l’époque par Mediapart, Jean-Pascal Tricoire avait déjà usé du même procédé, pour l’exercice précédent, celui de 2020, pour minorer massivement ses impôts payés en France.

Or, visiblement, malgré ses effets de manche, Emmanuel Macron tolère ces pratiques. Le patron de Schneider a donc décidé de profiter de l’aubaine.

  • Renault et Air France encouragés par l’État

Il n’est d’ailleurs sans doute pas exact de dire que l’État tolère ces pratiques ; la vérité, c’est qu’il les encourage. Deux exemples, ceux d’Air France et de Renault, en apportent la confirmation.

Dans le cas d’Air France, le directeur général, Benjamin Smith, a bénéficié d’une rémunération en très forte hausse. En 2021, sa rémunération fixe est restée identique, soit 900 000 euros, mais sa rémunération variable a grimpé à 1,08 million d’euros, alors qu’elle était nulle lors de l’exercice 2020. Par surcroît, le patron de la compagnie, qui n’avait pas reçu, en 2020, de rémunération variable dite de long terme a empoché 195 313 « unités de performance » valorisées à un million d’euros en 2021.

Or, l’État français, avec 28,6 % du capital, est le premier actionnaire d’Air France-KLM. Et à son conseil d’administration siège une ribambelle d’oligarques issus de Bercy : Martin Vial (actuel directeur de l’Agence des participations de l’État, par ailleurs époux de la ministre des armées Florence Parly) ; Isabelle Bouillot (ex-directrice du budget, ex-conseillère économique de François Mitterrand à l’Élysée) ; Jean-Dominique Comolli (ex-directeur général des douanes, ex-directeur de l’Agence des participations de l’État). Ces deux dernières personnalités siègent d’ailleurs au comité des rémunérations du groupe, chargé de proposer au conseil d’administration le montant des rémunérations du patron. Si une pluie d’or ruisselle sur Benjamin Smith, c’est donc parce que le gouvernement en a décidé ainsi.

Et c’est aussi le cas pour Renault, dont l’État est le premier actionnaire (15,01 %) aux côtés de Nissan (15 %). Même si le directeur général, Luca de Meo, n’a pris ses fonctions que le 1er juillet 2020, il a empoché pour le second semestre de cette année une véritable fortune : 2,2 millions d’euros, dont des actions dites de performance valorisées à 1,1 million d’euros. En somme, il a gagné l’équivalent de 373 000 euros par mois.

Document universel d’enregistrement. © Renault

Et pour 2021, en année pleine, le pactole du patron a doublé, pour atteindre 4,7 millions d’euros, non compris toute une série d’avantages en nature, dont deux voitures de fonction et une voiture avec chauffeur…

Or, là encore, au sein du groupe automobile, rien ne se fait sans la bénédiction du gouvernement. Dans le conseil d’administration, on trouve le même Martin Vial, ainsi que Thomas Courbe, qui est, à Bercy, le directeur général des entreprises.

  • L’hypocrisie Total

Le cas de TotalEnergies vient confirmer l’hypocrisie du Medef et du gouvernement lors des baisses en trompe-l’œil des rémunérations des PDG pour 2020 – mais aussi l’hypocrisie du groupe pétrolier et du gouvernement dans les baisses annoncées des prix à la pompe (15 centimes par litre pris en charge par l’État, 10 centimes pris en charge par la compagnie pétrolière).

Car la vérité, c’est que la firme ne s’est jamais aussi bien portée, affichant un bénéfice net record de 16 milliards d’euros en 2021, dopé par l’envolée des prix de l’énergie. En résumé, les profits du groupe ont été stimulés par les ponctions considérables effectuées au détriment du pouvoir d’achat des consommateurs et consommatrices. Et les rémunérations du patron, Patrick Pouyanné, ont suivi ce mouvement à la hausse.À LIRE AUSSILes errements du CAC 40 passés au crible

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Ledit Patrick Pouyanné avait certes été, en 2020, l’un de ces PDG du CAC 40 qui avaient fait mine de jouer sur le registre de la solidarité, en abaissant sa rémunération fixe de 25 % du 1er mai au 31 décembre 2020. Ce qui ne l’avait pas empêché d’empocher la somme considérable de 3,9 millions d’euros la même année en rémunérations fixes et variables. Mais dès 2021, le jackpot du grand patron est redevenu encore plus considérable, soit une rémunération totale de 5,9 millions d’euros, dont presque 2 millions grâce à des actions dites de performance.

Belle performance, en effet : l’envolée des prix de l’énergie appauvrit les Françaises et les Français mais enrichit formidablement la compagnie pétrolière, ses actionnaires et son patron !

  • Petits cadeaux entre amis

Et l’on pourrait poursuivre encore longuement la liste des patrons du CAC 40 qui ont amassé des fortunes en 2021 : près de 3,7 millions d’euros pour le PDG de BNP Paribas ; 2,6 millions d’euros pour celui de BPCE, etc.

Mais lorsque l’on scrute les uns après les autres ces « documents universels d’enregistrement », c’est aussi une autre découverte que l’on fait : la liste interminable des petits et gros cadeaux qui sont distribués par ces groupes à celles et ceux qui les servent ou peuvent leur être utiles. Ce sont les miettes du festin, mais de belles miettes.

Dans le lot, on tombe par exemple sur le nom de Nicolas Sarkozy, qui siège au conseil d’administration du groupe hôtelier Accor et a empoché à ce titre 69 976 euros en 2021, soit, comme le remarque le site financier Wansquare, une somme « qui, à elle seule, avoisine l’indemnité de 75 000 euros (6 220 euros brut par mois) de retraite des anciens présidents ». Celui-ci siège par ailleurs au sein du conseil de surveillance du groupe Lagardère (sorti du CAC 40 en 2010) et a empoché à ce titre, pour quelques réunions dans l’année, la somme de 27 898,55 euros. Avec ces deux seuls groupes cotés, Nicolas Sarkozy a donc reçu presque 100 000 euros.

Arnaud Lagardère et Nicolas Sarkozy, en 2014, au Parc des princes, pour un match du PSG. © Photo Franck Fife / AFP

Mais il est aussi administrateur d’autres groupes qui ne sont pas cotés, et desquels il reçoit d’autres jetons de présence, dont les montants ne sont pas divulgués. Il est ainsi membre du conseil d’administration et du comité stratégique du Groupe Lucien Barrière SAS, qui exploite les casinos homonymes, et membre du conseil de surveillance de Lov Group Invest, contrôlé par un ami que lui avait présenté Alain Minc : Stéphane Courbit.

WanSquare achève la liste en apportant ces précisions : « Nicolas Sarkozy a par ailleurs multiplié les activités de conseil au cours de ces dernières années. Il est ainsi membre de l’“international advisory network” de Natixis, président du conseil consultatif de la compagnie aérienne Corsair, consultant au sein du comité de direction du groupe de tourisme Marietton et membre des conseils consultatifs du groupe malgache Axian et du groupe textile Chargeurs. »

Mais on trouve dans les grands groupes français bien d’autres bénéficiaires des miettes du festin. Dans le même groupe Lagardère, qui pourtant a fait naufrage et que Vincent Bolloré est en train de dépecer, on relève ainsi ce cadeau formidable apporté à Thierry Funck-Brentano, dont le seul mérite connu est d’avoir contribué, en sa qualité de cogérant jusqu’au 30 juin 2021, au verrouillage du groupe, grâce au système de commandite, avant que ce dernier n’explose. En remerciement, le bras droit d’Arnaud Lagardère, qui est parti à la retraite le 1er juillet 2021, a reçu une indemnité proche du million d’euros. Et le document ajoute : « Depuis cette date, Monsieur Thierry Funck-Brentano bénéfice du versement d’une rente annuelle non réversible d’un montant de 660 408 euros. »

Ainsi va le capitalisme français : du quinquennat de Nicolas Sarkozy jusqu’à celui d’Emmanuel Macron, en passant par celui de François Hollande, il s’est montré ultra-généreux pour celles et ceux qui l’ont servi. Mais les dernières années connues, et particulièrement cette année 2021, se sont révélées, malgré la crise, excessivement fastes pour les plus grands patrons. Merci Macron !

Laurent Mauduit


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Commentaire Dr Jean SCHEFFER:

je me contenterais de relever les statistiques de l’INSEE sur la pauvreté (< à 1102€/mois). j’y ajoute quelques données plus récentes

10 Millions de personnes en 2018 (taux de pauvreté à 14,6% – 32,8% des familles monoparentales et 39% des chômeurs) Entre 2015 et 2020, le seuil de pauvreté mensuel n’a fait qu’augmenter.

2020, explosion du nombre de pauvres en France

https://www.francetransactions.com/le-saviez-vous/combien-de-pauvres-en-france.html

Sans surprise, avec la crise économique engendrée par la crise sanitaire, le nombre de pauvres devrait avoir explosé en France. Pas de statistiques officielles, puis l’INSEE publie ses chiffres officiels avec près de deux années de retard. Les chiffres officiels du nombre de pauvres en France en 2020 seront donc publiés en 2022 ! Ainsi, les derniers chiffres publiés sont ceux de 2018. Le nombre de pauvres en France pourrait avoisiner les 12 millions de personnes, soit près de 18.46% de la population. Le nombre de demandes d’allocations RSA ayant grimpé en flèche (+14%) depuis la mi-2020 par rapport à 2019. Ces allocations sont attribués aux personnes n’ayant pas ou très peu de ressources financières.

En France, 1 million de personnes auraient basculé dans la pauvreté en raison de la pandémie

https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/inegalites-et-pauvrete-en-france-les-voyants-au-rouge/

En France, selon les associations caritatives, ce n’est pas moins d’un million de personnes qui auraient basculé dans la pauvreté à cause de la pandémie. Une tendance sans précédent, illustrée par des chiffres alarmants : en 2020, jusqu’à 7 millions de personnes auraient eu recours à l’aide alimentaire, soit près de 10% de la population française selon les derniers chiffres du Secours Catholique (novembre 2021). En 2008, on comptait moins de 3 millions de bénéficiaires. Autres signaux forts : le nombre d’allocataires du revenu de solidarité active (RSA) a fortement augmenté depuis le début de la crise sanitaire, tout comme le nombre d’inscrits à Pôle Emploi.

Comme le met en lumière le rapport d’Oxfam « Le virus des inégalités »,  l’évolution de l’épargne des Français-es est également un indicateur important des inégalités qui sont à l’œuvre. Selon une étude du Conseil d’Analyse Economique, les 20% des Français-es les plus pauvres ont vu leur épargne diminuer de près de 2 milliards d’euros pendant le premier confinement, tandis que les 10% les plus riches voyaient leur fortune augmenter de plus de 25 milliards d’euros.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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