Barrage contre l’extrême droite : la hiérarchie catholique aux abonnés absents
Une partie des catholiques s’émeut de la position ambiguë de la Conférence des évêques qui refuse de prendre position pour le second tour de l’élection présidentielle.
23 avril 2022 à 11h56
Alors que l’extrême droite n’a jamais été aussi proche de l’Élysée, la hiérarchie catholique est le seul des principaux cultes à ne pas avoir appelé à lui faire barrage. Depuis le premier tour, les représentants de la communauté musulmane (le Conseil des mosquées de France, la Grande Mosquée de Paris ou le Rassemblement des musulmans de France, etc.) comme ceux de la communauté juive (le Grand rabbin de France, le consistoire) se sont tous clairement prononcés pour inviter leurs fidèles à empêcher l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen.
Chez les catholiques, silence radio ou presque.
Le 13 avril, au lendemain du premier tour donnant une nouvelle fois l’extrême droite au second tour, la Conférence des évêques (CEF) a publié un très court communiqué pour ne quasiment rien dire. « Les évêques du Conseil Permanent rappellent aux catholiques l’importance de voter et de le faire en conscience, à la lumière de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église », avance pour commencer le texte qui indique vouloir s’adresser « à l’intelligence, à la conscience et à la liberté de chacun ».

La Conférence des évêques renvoie pour le reste au texte déjà passablement insipide publié au début de l’année – « L’Espérance ne déçoit pas » – et qui semblait vouloir ménager toutes les sensibilités du catholicisme, y compris celle de plus en plus affirmée du catholicisme identitaire.
Interrogé sur RTL, Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre et porte-parole de la CEF, a expliqué ne pas vouloir « confessionnaliser le vote. Nous croyons que chaque citoyen peut se déterminer de manière ajustée ».
Dans le monde catholique, l’émotion le dispute à la colère depuis quelques jours.
La Croix, principal journal catholique, a en tout cas fait son choix. « La menace historique que ferait peser une élection de Marine Le Pen conduit La Croix à apporter son soutien à Emmanuel Macron en vue du second tour de la présidentielle », assure le journal dans un éditorial à la tonalité grave.
Rappelant que des catholiques pouvaient avoir été meurtris par les choix bioéthiques de Macron (allongement du délai pour une IVG, extension de la PMA), le quotidien affirme pourtant que « situer la réflexion sur ce seul plan conduit à s’aveugler sur d’autres points essentiels. Marine Le Pen est une candidate d’extrême droite. Son programme comporte le risque d’atteintes irrémédiables à l’équilibre des pouvoirs, à la liberté religieuse et aux principes élémentaires de solidarité envers les plus démunis, à commencer par les migrants qui fuient la guerre ou la misère ».
S’appuyant sur une enquête du quotidien, montrant un survote catholique pour l’extrême droite, alors que jusqu’ici la pratique du catholicisme « protégeait » de ce vote, le père Delorme, très engagé auprès des migrants, s’est aussi fendu d’une tribune dans Le Monde en forme de cri d’alarme.À LIRE AUSSIPrésidentielle 2022. Les catholiques dans la campagne
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Cette évolution est « un échec considérable pour l’Église et pour le christianisme en général », affirme-t-il, fustigeant aussi une instrumentalisation du catholicisme par l’extrême droite. « Face à des mouvements migratoires qui appartiennent à l’histoire naturelle du monde […], une partie de l’extrême droite en appelle, manifestement avec succès, à une sorte de “contre-offensive” chrétienne […] Il s’agit d’un christianisme transformé en idéologie de haine. D’un christianisme de l’exclusion de l’autre. Autrement dit : d’un christianisme perverti, d’une hérésie contemporaine. »
Avant de conclure par un appel dont il sait qu’il avait peu de chance d’être entendu : « Il faut que les évêques de France, au moins les plus courageux d’entre eux, sachent dire : “Aucune voix chrétienne ne doit aller, dimanche 24 avril 2022, à l’extrême droite ! »
Un collectif de figures catholiques – pour l’essentiel des laïcs –, parmi lesquelles l’écrivaine Sylvie Germain ou le sociologue des religions Jean-Louis Schlegel, a aussi signé une grande tribune dans La Croix le 19 avril pour appeler à voter Macron contre Le Pen : « Le “renvoi des étrangers”, la désignation de boucs émissaires et le repli sur soi sont des réponses inacceptables pour la foi chrétienne ; ce sont des réponses simplistes à des questions de société complexes, instrumentalisées par Marine Le Pen. »
Pourtant le catholicisme identitaire, que l’historien Philippe Portier désigne aussi comme un « populisme religieux », est bien en train de s’enraciner en France, en se nourrissant du rejet des musulmans comme des étrangers. De quoi expliquer, peut-être, la grande prudence de la Conférence des évêques soucieuse de ne s’aliéner aucun fidèle à l’heure où les églises se vident.
Election présidentielle : « Les propositions de Marine Le Pen sont bien moins “catho-compatibles” que celles d’Emmanuel Macron »
TRIBUNE
Charles Mercier
Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux
Si 40 % des catholiques de France ont soutenu au premier tour un candidat d’extrême droite, il faut néanmoins constater que le programme de Marine Le Pen est plus éloigné de la doctrine de l’Eglise que celui d’Emmanuel Macron, remarque l’historien Charles Mercier.
Publié le 22 avril 2022 à 19h00 – Mis à jour le 22 avril 2022 à 19h01 Temps de Lecture 3 min.
Tribune. Une enquête IFOP pour La Croix a montré que 40 % de l’ensemble des catholiques (et 40 % également des pratiquants réguliers) avaient voté pour un candidat d’extrême droite, soit huit points de plus que l’ensemble des Français.
Les griefs de certains fidèles et de certains clercs contre Emmanuel Macron, le sentiment d’un déclin, les tendances au repli et le non-positionnement des évêques amènent à penser qu’une partie non négligeable de ce qui reste le premier groupe religieux de France choisira un bulletin blanc ou un bulletin Le Pen, le 24 avril. Les catholiques étaient restés relativement hermétiques aux sirènes du Front national pendant de nombreuses années.
Pour justifier le choix de la candidate nationaliste, certains, comparant son programme à celui de son concurrent, discernent une moindre incompatibilité avec le magistère catholique, notamment sur les questions de la fin de vie. Pourtant, remises en perspective avec l’ensemble de la doctrine de l’Eglise, les propositions de Marine Le Pen sont bien moins « catho-compatibles » que celles d’Emmanuel Macron.
« Préférence nationale » et euthanasie
Il faut se rappeler que les papes successifs ont toujours défendu le principe d’une Loi fondamentale, inscrite par Dieu dans la conscience humaine, supérieure à la volonté d’une majorité à un instant T. Jean Paul II voyait la forme moderne de cette « loi naturelle » dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui s’ouvre par la reconnaissance « de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables ».
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La perspective lepéniste selon laquelle un référendum permettrait de modifier le principe constitutionnel d’égalité (issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a inspiré celle de 1948), afin d’institutionnaliser la « préférence nationale », c’est-à-dire la discrimination entre Français et étrangers, s’inscrit en faux contre la théologie politique du catholicisme.
Le populisme juridique de la candidate d’extrême droite risque d’ailleurs de décevoir les catholiques qui pensent qu’en l’élisant ils feraient barrage à une légalisation de l’euthanasie : dans le nouveau régime constitutionnel que le Rassemblement national (RN) appelle de ses vœux, l’Association pour le droit de mourir dans la dignité pourrait aisément obtenir l’organisation d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC) dont l’issue ne ferait guère de doute, étant donné l’état de l’opinion publique sur cette question.
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Marine Le Pen, se disant personnellement opposée à cette évolution, tout en invitant les Français à utiliser le RIC qu’elle mettra en place pour se « saisir de ces questions de société » (page 29 de son programme), l’avaliserait, tout comme d’ailleurs un vote en faveur du rétablissement de la peine de mort (sujet sur lequel elle s’est récemment contredite). En l’absence de convention citoyenne préalable, qui permettrait de faire dialoguer les différentes convictions, le résultat pourrait être, d’un point de vue catholique, pire que dans le schéma consultatif sur la fin de vie proposé par Emmanuel Macron.
Contradiction frontale
L’appréciation des programmes des deux candidats à la lumière du message catholique suppose, par ailleurs, de considérer celui-ci dans son intégralité, en cessant de se focaliser sur les seules questions de bioéthique autour desquelles le débat catholique français s’est cristallisé
Cette myopie empêche de saisir la contradiction frontale entre le programme de l’extrême droite et le discours de l’Eglise catholique sur l’accueil des migrants, les droits des étrangers, l’appel à la coopération Nord-Sud, la condamnation du nationalisme et de l’égoïsme géopolitique, la justice sociale, la liberté religieuse et l’écologie.
La pondération de ces différents enjeux semble clairement indiquer vers où devrait pencher un catholique qui voudrait faire des valeurs de son Eglise le critère déterminant de son vote, même si, entre l’appartenance chrétienne et les choix politiques, il n’y a pas de continuité mais un nécessaire discernement laissé à la responsabilité de chacun.
Charles Mercier est membre de l’Institut universitaire de France. Il a récemment publié « L’Eglise, les jeunes et la mondialisation. Une histoire des JMJ » (Bayard, 2020).
Charles Mercier(Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux)
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