« La première des priorités est celle de la sobriété énergétique »
TRIBUNE
Collectif
Les quatre responsables du club de réflexion Bridge invitent, dans une tribune au « Monde », à ouvrir un débat de société sur la croissance et les technologies vertes, le numérique et la civilisation thermo-industrielle, mise en place au sein de l’Union européenne.
Publié le 20 avril 2022 à 05h00 – Mis à jour le 20 avril 2022 à 05h00 Temps de Lecture 5 min.
Tribune.
L’impératif catégorique de la transition écologique aura été le grand absent de la campagne présidentielle. La gravité et l’urgence de la situation internationale ont pu fournir des arguments à tous ceux qui refusent, redoutent ou repoussent cet affrontement avec la réalité.
Pourtant, un des traits majeurs de la guerre en Ukraine est qu’elle met en lumière certains aspects de la « globalisation » : vulnérabilité des systèmes de production industriels et agroalimentaires due à la sophistication jusqu’à l’absurde des chaînes de valeur, à la dépendance aux hydrocarbures et à toutes les variantes de la spéculation portant sur le cours des matières premières.
L’offre politique des candidats s’est principalement déclinée sous la forme d’un affrontement entre des visions souverainistes impraticables et inefficaces et un retour au « business as usual » de la croissance retrouvée, après le fâcheux épisode du Covid-19 : l’essentiel est ainsi passé à la trappe ou repoussé aux calendes grecques.
Une mystification absolue
Là où il était judicieux d’invoquer les générations futures, il faut maintenant sans tarder convoquer les générations présentes. Il s’agit de défaire, avec patience et méthode, l’imbroglio constitué par le couple systèmes de production-imaginaires de consommation, rompre la spirale qu’il a engendrée pour (re)construire une économie du bien-être. Prétendre réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre sans réduire massivement notre consommation énergétique est l’un des derniers avatars du mythe scientiste du progrès.
Les « technologies vertes » sont, elles aussi, consommatrices de matières. Elles font appel à des métaux rares, souvent difficiles à recycler. Les panneaux photovoltaïques au silicium sont a priori plus vertueux que les panneaux multicouches à haut rendement, mais même un panneau au silicium – un métal qui compose 27 % de la croûte terrestre – contient d’autres métaux, comme du cuivre ou de l’argent pour les contacteurs ; même chose pour les éoliennes, dont le contenu métallique dépend de la conception, de la puissance, etc. La « croissance verte », qui élude la question de nos modes de vie, est une mystification absolue.
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Le numérique n’échappe pas, loin de là, à cette malédiction, sauf à en reconsidérer totalement les modes de développement, les règles d’utilisation et les habitudes de consommation : « La tâche principale des nouvelles générations n’est pas de mettre de l’informatique partout. Elle est d’inventer une industrie nouvelle, pour un monde de ressources finies, utilisant vraiment la créativité des femmes et des hommes, à tous les niveaux », selon Pierre Veltz, cité par Olivier LLuansi et Anaïs Voy-Gillis, dans Vers la renaissance industrielle (Editions Marie B, 2020) ;
En Europe, il faut mettre à l’ordre du jour une sortie en bon ordre de la civilisation thermo-industrielle, en cessant de dilapider les ressources, en s’appliquant à bien les comptabiliser pour mieux les utiliser. Le temps est venu d’explorer les linéaments d’une nouvelle grammaire du commerce international utilisant notamment les services du numérique dans le domaine de la traçabilité et de la transparence, fournissant des instruments pour un exercice de la démocratie à l’entreprise et plus largement à toutes les formes de démocratie participative, faisant ainsi pièce à la volonté ou la tentation générale de leur assigner une fonction « confinée » au marketing intrusif ou au contrôle social.
Justice sociale
C’est dans cette perspective que s’inscrit la logique de l’ajustement aux frontières qui doit devenir à la fois directrice dans le choix des investissements et régulatrice de la dynamique des échanges avec les autres régions du monde. Sa mise en place suppose l’établissement d’une comptabilité « publique » des flux de carbone – et, plus largement, de matières – échangés et consommés au long des chaînes de valeur, aussi rigoureuse que la transparence économique et financière censée dériver des normes comptables.
La première des priorités est celle de la sobriété énergétique. « A l’inverse des enjeux essentiellement techniques que soulèvent l’efficacité et les énergies renouvelables (les deux piliers des politiques qui structurent la transition énergétique), la sobriété interroge directement l’organisation des sociétés modernes en critiquant leur dépendance à l’abondance énergétique » (Bruno Villalba, revue Projet, janvier 2015). Il faut définir les pistes et mieux partager les efforts de sobriété : il n’y a pas de transition écologique praticable sans réduction des inégalités, sans justice sociale.
Cet effort doit notamment être engagé en amont de la prise de décision politique permettant le transfert des énergies fossiles à l’électricité. Quels moyens permettront, en la matière, de suivre des trajectoires compatibles avec les objectifs des politiques climatiques dès 2030 et jusqu’à 2050 ? Les réponses pertinentes à ces questions ne pourront être élaborées hors d’un débat de société ouvert, préalablement à toute décision majeure engageant le long terme, puis continûment mené au long des processus concrets de transition.
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Ceci n’a rien à voir avec le hochet de la « concertation », forme édulcorée de dialogue avec la société, couramment pratiquée pour amuser la galerie ou noyer le poisson, substantiellement différent d’un véritable débat public apportant toutes les garanties de transparence et d’impartialité.
Des choix guidés par l’effervescence concurrentielle
Si elle est associée à des espaces de délibération et de négociation débouchant sur des pistes d’action collective, cette perspective agira comme un ferment démocratique. Les questions énergétiques touchent aux questions écologiques et climatiques, à la bonne santé de notre économie ainsi qu’au niveau de vie et au bien-être social de chacune et de chacun d’entre nous. Notre démocratie est fragile et son exercice est souvent complexe, mais c’est sur de tels sujets qu’elle est essentielle à la cohésion de notre pays.
Il est tout aussi nécessaire de développer de façon complémentaire, au niveau européen, les investissements d’efficacité « matières » dans les process de recyclage des métaux ferreux et non ferreux. Des arbitrages devront être rendus entre la performance des technologies, la volonté d’allonger leur durée d’usage fonctionnel et la possibilité de recycler leurs composants avec un rendement (énergétique et matière) élevé, notamment pour les métaux rares présents dans les technologies du numérique, au caractère invasif dans toutes les filières de production.
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C’est crucial pour l’industrie automobile dont il est urgent de clarifier l’avenir, en engageant un véritable processus d’évaluation et de négociation avec tous les acteurs concernés, au lieu de s’enfermer dans des choix guidés par l’effervescence concurrentielle, insuffisamment maîtrisés en matière de faisabilité technologique, de délais de création, de mise en place des compétences, de traitement environnemental de la masse des déchets issus de la prolifération des batteries usagées.
Plus généralement, les grandes transitions (énergie, environnement, numérisation, sanitaires) ne sont pas réalisables sans l’engagement et l’investissement des entreprises.
Aussi n’est-il plus possible de cantonner l’entreprise à un rôle économique. Si, traditionnellement, la dimension politique de l’activité de l’entreprise était surtout associée aux conflits entre capital et travail, les impacts environnementaux et sociétaux ont progressivement acquis davantage de place dans le débat théorique et public.
Les signataires : Joël Decaillon, vice-président du groupe de réflexion Bâtir le renouveau industriel sur la démocratie et le génie écologique (Bridge), ancien secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats (CES) ; Christian Dellacherie, secrétaire général de Bridge, syndicaliste, ancien membre du Conseil économique, social et environnemental ; Edouard Martin, président de Bridge, ancien député européen ; Philippe Morvannou, trésorier de Bridge, expert auprès des comités d’entreprise.
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