Les bataillons de la « normalisation » du Rassemblement national
Par Sofia Fischer, Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant), Benjamin Keltz (Rennes, correspondance),Alexandre Lenoir, Gilles Rof (Marseille, correspondant), Richard Schittly (Lyon, correspondant) et Jean-Pierre Tenoux (Besançon, correspondant)
Publié aujourd’hui à 03h24, mis à jour à 04h06
ENQUÊTE
Marine Le Pen a policé l’image de l’ancien parti provocateur de son père pour le hisser aux portes du pouvoir. Aux premières loges de cette entreprise de « dédiabolisation », des élus locaux aux parcours politiques tortueux et aux discours consensuels qui masquent des idées d’extrême droite.
Gilles Pennelle exulte à l’autre bout du fil : « Les planètes s’alignent. Marine est désormais perçue comme crédible et capable d’assumer la fonction de cheffe d’Etat. » Nous sommes le lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, et notre interlocuteur en est convaincu : « Marine sera notre prochaine présidente de la République ! » Le nom de Gilles Pennelle n’est pas très connu, à moins d’être un familier de la galaxie du Rassemblement national (RN). Notre homme, conseiller régional, est aujourd’hui le principal ambassadeur de Marine Le Pen en Bretagne.
Longtemps, cette terre démocrate-chrétienne, européenne et viscéralement modérée est restée imperméable aux idées de l’extrême droite française. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen y a réuni 19,5 % des suffrages, quatre points de plus qu’en 2017. Il y a encore quelques jours, Gilles Pennelle proclamait son pronostic sur le ton de la provocation à la tribune de l’assemblée régionale de Bretagne où il siège depuis 2015. L’homme sait amuser la galerie quand il critique les « bobos rennais à trottinette ». Même si chacun s’empresse immédiatement d’effacer tout sourire, de peur de contribuer à la banalisation de l’extrême droite.
Avant le premier tour, ils étaient très actifs mais peu visibles dans la campagne de Marine Le Pen. A l’image de Gilles Pennelle, ces élus de terrain formaient les relais régionaux de la candidate. Ils étaient à la tête du comité d’accueil quand leur championne venait visiter leur bonne ville.
En quelques années, de nombreux cadres du Rassemblement national sont devenus des élus locaux, des maires à l’occasion, en somme des personnalités ou même déjà des notables. Pour cette élection présidentielle, ils relaient le discours de la candidate axé sur le pouvoir d’achat, qu’une partie de la base trouvait bien fade, au regard de celui d’Eric Zemmour, son concurrent d’extrême droite. Durant tous ces mois, ils ont assisté aux débauchages dans leurs rangs de Reconquête !, la nouvelle formation politique du polémiste. Nombre des leurs y sont partis. Eux sont restés, parfois après des hésitations et des nuits blanches.

Les urnes leur ont donné raison. Au soir du 10 avril, beaucoup d’entre eux sont sortis de leur anonymat, occupant plateaux de télévision, micros des radios et colonnes des grands médias nationaux. Partout, ils ont enveloppé dans un emballage policé un programme qui ne l’est pas. Ils ont incarné cette image que la cheffe du Rassemblement national a conçue. Parfois au prix de gros efforts, ils ont carrément endossé un rôle de composition. Mais tous savourent déjà le chemin parcouru : dans leurs territoires respectifs, leurs idées ont lentement mais sûrement infusé, habillées des atours d’une nouvelle respectabilité provinciale. Selon un récent sondage Kantar Public, 42 % des Français considèrent que le RN ne représente pas un danger pour la démocratie, et 29 % se déclarent en accord avec ses idées.
Une section bretonne redynamisée
C’est au début des années 2010 que le parcours de Gilles Pennelle a définitivement bifurqué. Ce professeur d’histoire-géographie répond à un appel d’une vieille connaissance, Steeve Briois, alors secrétaire général du Front national (FN). Marine Le Pen vient de prendre les manettes du parti et souhaite déjà le « dédiaboliser ». Elle lui demande de superviser la propagande et la formation des responsables locaux. Gilles Pennelle met sur pied des stages de quelques jours pour apprendre aux nouveaux responsables départementaux à dynamiser une section, convaincre de nouveaux adhérents, organiser une conférence de presse… Des techniques qu’il applique en Bretagne où il reprend la direction du parti dont personne ne voulait.
« L’engagement de Pennelle est nourri par des convictions excessivement conservatrices qu’il adoucit selon les contextes. » Bernard Marboeuf, conseiller régional du groupe de centre-droit
Les militants locaux sont fatigués de se faire insulter à longueur de campagne. La fédération régionale est tellement en lambeaux qu’elle n’a plus de permanence à Rennes à force de dégradations causées par des militants antifascistes. Au fil des mois, ce père de sept enfants a ressuscité localement le parti en l’animant et, surtout, en l’incarnant. La personnalité de Gilles Pennelle est pourtant loin d’être consensuelle. En 1989, l’enseignant est élu au conseil municipal de Rouen sous la bannière FN, puis au conseil régional en Haute-Normandie. Son modèle se nomme alors Jean-Pierre Stirbois, ex-secrétaire général du FN, élu à Dreux en 1983 grâce à une alliance avec le RPR. « Son élection a été un déclic et m’a poussé à m’engager, explique ce fils d’ouvrier verrier qui a un temps été membre de l’association Terre et peuple, proche de la mouvance identitaire. J’ai grandi dans une famille pauvre. Notre seule richesse, c’était notre pays. J’ai développé un lien charnel avec la France. »

Après douze années de mandats, sa carrière politique s’enraye quand il rejoint le dissident du FN Bruno Mégret et son Mouvement national républicain. Au premier tour de la présidentielle de 2002, son candidat recueille moins de 3 % des suffrages, tandis que Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour. En instance de divorce, Gilles Pennelle obtient sa mutation de Normandie en Bretagne et quitte provisoirement la vie politique. Jusqu’à cet appel de Steeve Briois. « L’engagement de Pennelle est nourri par des convictions excessivement conservatrices qu’il adoucit selon les contextes, assure aujourd’hui Bernard Marboeuf, conseiller régional du groupe de centre-droit soutenu par La République en marche. Actuellement, il se “gauchise” en dénonçant le prix de l’essence afin de parler au peuple. »
Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Gilles Pennelle a enseigné dans un établissement privé de Fougères (Ille-et-Vilaine), dirigé par Bernard Marboeuf. Ce dernier a donc assisté à la mue de ce professeur rustre mais apprécié en discret cadre du Front national, puis en figure de proue du RN. « Je ne renie pas le sujet de l’immigration, répond Gilles Pennelle, mais nous devons parler de pouvoir d’achat et de fractures territoriales à cette Bretagne des villes moyennes et rurales. Une Bretagne oubliée et en colère. »
La voie du Nord
C’est dans les Hauts-de-France que Marine Le Pen a posé les premières briques de cette stratégie. Voilà dix ans, elle choisit de faire de cette région désindustrialisée le vaste laboratoire d’un Front national au nouveau visage. Avec, en guise de poisson-pilote, Steeve Briois, maire de l’emblématique Hénin-Beaumont depuis 2014, et toujours en guerre ouverte avec l’opposition et la presse locale. Dans l’entourage de Marine Le Pen, on glissait alors : « On n’a pas intérêt à reproduire Vitrolles, Marignane ou Toulon… » La gestion provocatrice et clivante de ces villes conquises par le FN en 1995 (notamment sur les questions culturelles) avait montré les limites du parti d’extrême droite dans l’exercice du pouvoir.

Six ans après sa première victoire, Steeve Briois, 49 ans, a été reconduit par ses administrés avec plus de 74 % des voix au premier tour des municipales de 2020. Et, aujourd’hui, il peut compter sur une génération montante. Ludovic Pajot, 28 ans, sourire permanent, chemise blanche et costume impeccablement repassé, est devenu, il y a deux ans, le maire de Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais), une commune de 22 000 habitants, à 20 kilomètres à l’est de Lens. Alors qu’il était encore étudiant en droit, il affichait déjà des ambitions politiques, suivant les conseils municipaux en auditeur libre.
Il adhère au FN à l’âge de 19 ans. Et, très vite, il est élu conseiller régional puis député, en juin 2017, devenant à 23 ans le benjamin de l’Assemblée. « Dès qu’on arrive à la tête d’une municipalité, les gens se rendent compte qu’il y a du changement », affirme Ludovic Pajot, ton posé et rassurant. Installation de 50 caméras de surveillance, inauguration d’un marché de Noël et dépenses prioritaires pour la réfection de la voirie : les premières mesures prises par le maire font mouche dans les quartiers populaires. Longtemps opposés à un courant « sudiste » obnubilé par l’immigration, et son supposé « grand remplacement », les frontistes du Nord ont gagné la bataille interne au sein du parti. « Par ses outrances, Eric Zemmour nous a bien aidés. Les gens ont vu que Marine Le Pen était plus modérée que ce que l’on voulait faire croire », considère Ludovic Pajot.
Le Sud sous surveillance
Dans le Sud, justement, on fait désormais attention à ce que l’on dit ou écrit. Du moins, publiquement. Le mot d’ordre est la sobriété et, le cas échéant, la sanction. En 2021, Patrick Renard, adjoint au maire de Fréjus, avait publié un commentaire raciste sur Facebook. « Un couple mixte, un noir et une blanche qui font l’amour, trop c’est trop », avait-il écrit avant de supprimer son message. Trop tard : des captures avaient été faites, que l’opposition locale s’était empressée de relayer. Le maire, David Rachline (RN), avait sanctionné son adjoint en le suspendant, mais ces propos racistes ne lui ont pas valu une mise au ban définitive. Six mois plus tard, Patrick Renard a été réintégré. « Une fois la polémique calmée », se défend-on à la mairie.
« Les chefs d’entreprise surveillent ce qui se dit de leur boîte sur Internet, eh ! bien, en politique, c’est pareil : on soigne son image de marque », assure un jeune cadre varois du RN qui ajoute après un soupir que les « anciens » ne comprennent pas toujours. Le parti a beau leur expliquer qu’il ne faut pas avoir de compte Facebook personnel, il y a des loupés. L’affable David Rachline, âgé de 34 ans, avait été élu à Fréjus en 2014, à une époque où les adversaires du FN martelaient que son parti était incapable de gérer une commune. En 2020, il a conservé son siège dès le premier tour.

Pendant cette campagne présidentielle, l’opposition municipale assure que Rachline a reçu des consignes strictes « de Paris » de ne surtout pas faire de vagues et d’éviter le moindre écart de langage de ses élus, lui qui avait promis en 2014 à ses électeurs d’obtenir la destruction de la mosquée de sa ville (en vain). Dans le Var et dans les Alpes-Maritimes, les publications des uns et des autres sur les réseaux sociaux sont relues par des représentants zélés et, parfois, une « suppression » ou « modification » sont suggérées. Si cette normalisation du discours a poussé certains militants RN vers le parti de Zemmour, cela n’a pas empêché Marine Le Pen de réaliser, le 10 avril, un de ses meilleurs scores dans le Var (30,61 %), équivalent à celui de 2017.
Le transfuge « insoumis » d’Auvergne-Rhône-Alpes
Dans cet entre-deux-tours où il s’agit de convaincre une partie de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon de glisser un bulletin de vote Marine Le Pen dans l’urne le 24 avril, le RN a trouvé son homme-sandwich. Il s’appelle Andréa Kotarac. L’homme a rallié le parti d’extrême droite lors des élections européennes en 2019, alors qu’il siégeait au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes sous l’étiquette de La France insoumise (LFI). A tout juste 30 ans, le natif de Haute-Savoie avait déjà une expérience de plusieurs années au sein du parti de Jean-Luc Mélenchon. Il se vante notamment de faire partie de ceux qui l’ont incité à faire ces meetings par hologramme qui ont marqué la campagne présidentielle de 2017.
« J’ai quitté Jean-Luc Mélenchon après avoir passé onze années avec lui, tout simplement parce que la gauche a abandonné la laïcité, a abandonné la République. » Andréa Kotarac
Fils d’un militant cégétiste salarié de la Société des eaux d’Evian, il assure avoir fait le coup de poing contre les groupuscules identitaires devant les facs lyonnaises. Le bouillonnant militant LFI s’est allié sans états d’âme aux écologistes, puis aux listes socialistes de Jean-Jack Queyranne, pour décrocher un siège au conseil régional en 2015. La bascule d’Andréa Kotarac s’est jouée en Crimée, annexée par Vladimir Poutine. L’élu rhône-alpin y a rencontré Thierry Mariani, qui venait de quitter les Républicains pour le RN, et Marion Maréchal lors du forum économique de Yalta, sorte de Davos des conservateurs et des nationalistes de tout poil, le 18 avril 2019. « Je ne suis pas d’accord avec Mariani et Maréchal sur de nombreux sujets. Mais, sur la défense de la souveraineté nationale et sur la nécessité de s’allier à la Russie, je suis d’accord », a expliqué le militant pour justifier son passage de LFI au RN.

Sur le coup, la conversion baroque d’Andréa Kotarac a suscité les railleries dans les travées du conseil régional. Mais le trentenaire s’est vite installé dans son nouveau costume bleu marine. Son discours marketing soigneusement calculé et son sourire permanent s’inscrivent parfaitement dans la campagne de banalisation du RN. Il renvoie ainsi au passé les outrances d’un Bruno Gollnisch, 72 ans, figure lyonnaise de l’époque Jean-Marie Le Pen. Lors des élections métropolitaines à Lyon en 2020, comme lors des élections régionales l’année suivante, Marine Le Pen place Andréa Kotarac en tête de liste du RN.
Mais la greffe ne prend pas. Les résultats sont mauvais. Les caciques lyonnais de l’extrême droite s’étranglent. Les défections se multiplient. Après trente-cinq ans d’engagement frontiste, Christophe Boudot, 52 ans, ancien président du groupe RN au conseil régional, rejoint, en février, Eric Zemmour, tout comme l’avait fait avant lui le patron du RN du département du Rhône, Antoine Mellies, 33 ans.
Mais le très bon score de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle a remis Andréa Kotarac au centre de la photo. Devenu porte-parole de la candidate, l’élu lyonnais a été propulsé sur le plateau de la chaîne CNews, dimanche 10 avril, une heure à peine après l’annonce des résultats. Il a joué à plein de son passé. « J’ai quitté Jean-Luc Mélenchon après avoir passé onze années avec lui, tout simplement parce que la gauche a abandonné la laïcité, a abandonné la République », explique-t-il. Et d’insister : « Je veux parler aux électeurs de gauche. »
La tentation Zemmour
Dans le sud-est de la France, la grande entreprise de ripolinage du RN a aussi entraîné son lot de défections. Marine Le Pen sait très bien que sa stratégie est à double tranchant, particulièrement sur ces terres où de nombreux pieds-noirs sont installés, où les groupes identitaires ou néofascistes – Action française, Génération identitaire, Bastion social – font régulièrement parler d’eux comme à Nice ou Aix-en-Provence.
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Dans cette région, où le maire d’Orange (Vaucluse), Jacques Bompard, un ancien du FN, pilote sa Ligue du Sud depuis une dizaine d’années, les électeurs d’extrême droite ont un penchant pour la radicalité. Début février, alors qu’Eric Zemmour est encore très haut dans les sondages, la candidate à la présidentielle ne décroche pas son portable lorsqu’elle voit le nom de Stéphane Ravier s’afficher. Une fois, deux fois, trois fois. Entre la direction du RN et l’élu marseillais, le psychodrame est à son comble. Si Marine Le Pen ne prend pas l’appel, c’est un peu par irritation devant ce qu’elle considère être le double jeu du parlementaire, qui flirte avec Eric Zemmour depuis plusieurs mois et explique aux journalistes combien l’éditorialiste du Figaro « lui rappelle Le Pen père ».
Mais surtout parce que celui qui est pourtant le seul sénateur RN depuis les élections de 2021 n’apparaît plus en phase avec la stratégie choisie pour s’emparer du pouvoir. « À l’été 2021, Marine a pourtant dit à Stéphane : “Tu n’es pas sur la même ligne, mais j’ai besoin de toi…” Stéphane y a cru », raconte Antoine Baudino, l’un des plus proches conseillers de celui qui pilote désormais Reconquête ! dans les Bouches-du-Rhône. La candidate du RN n’a rien fait pour empêcher le parlementaire de rejoindre son concurrent d’extrême droite.

A Marseille, Stéphane Ravier, 52 ans, incarne le « Front d’avant ». Il adore raconter comment, à 16 ans, il a grimpé les marches d’un escalier sombre du centre-ville de Marseille pour venir adhérer au parti de Jean-Marie Le Pen. A l’époque, le mouvement accueille des anciens de l’Organisation armée secrète, partisan de l’action violente pour la défense de la présence française en Algérie, et un éditorialiste du journal Le Méridional,Gabriel Domenech, dont les écrits anti-Algériens ont enflammé Marseille au cours de l’année 1973, marquée par de nombreux assassinats d’immigrés. Le sénateur Stéphane Ravier, qui plaide pour le retour de la peine de mort, est un adepte de la théorie raciste et conspirationniste du « grand remplacement », dont sa cité phocéenne serait, selon lui, une victime.
« Election après élection, le niveau de nos élus a monté en gamme. » Julien Odoul
Pour encadrer celui qui joue à fond la carte du Méridional truculent, la direction du RN a tenté plusieurs approches. Placé à la tête de la fédération des Bouches-du-Rhône en 2019, Laurent Jacobelli a jeté l’éponge moins de deux ans plus tard. Franck Allisio, son successeur, tient bon. Ce transfuge de l’UMP, porte-parole de la campagne de Marine Le Pen, au verbe sentencieux et dénué d’accent, est l’exact opposé de l’explosif Ravier. Les deux hommes n’ont aucun atome crochu et le sénateur ne se gêne pas pour le montrer.
Début 2022, Stéphane Ravier demandera même la tête du secrétaire départemental des Bouches-du-Rhône, « porte-flingue à bouchon de Marine Le Pen », à son ami Jordan Bardella, président du RN. En vain. La direction du parti préfère le profil lisse de Franck Allisio, ancien patron des Jeunes actifs de l’UMP, qui a fait ses classes dans les cabinets ministériels sous Nicolas Sarkozy.
En Bourgogne-Franche-Comté, des vagues à oublier
Ainsi va le parti de Marine Le Pen : en voie de normalisation sans pour autant renier grand-chose à son programme, et tentant de ne pas désespérer la frange sensible à de longues années de discours xénophobes, d’allusions antisémites et propos ouvertement islamophobes. Fatalement, cela conduit à d’éprouvantes contorsions. En Bourgogne-Franche-Comté, Julien Odoul aimerait ainsi faire oublier ce vendredi 11 octobre 2019, lorsque, en pleine assemblée plénière à Dijon, le président du groupe RN au conseil régional s’était emporté contre la présence dans la salle d’une accompagnatrice scolaire voilée. Filmés, les pleurs du fils de cette femme avaient ému et suscité une polémique nationale. Même s’il parle toujours de « provocation » et prétend « s’être fait coincer », l’élu de l’Yonne entend tourner la page.

« Le projet de Marine Le Pen est d’apaisement, de réconciliation nationale, vis-à-vis notamment de nos compatriotes de confession musulmane dont l’immense majorité ne pose aucun problème et veut vivre dans la paix, le respect de notre culture et de nos lois sans porter atteinte à la laïcité », explique-t-il. Plus de vague, donc, comme l’exige la consigne et même si le programme de la candidate prévoit l’interdiction du voile dans l’espace public. Et, quand, à Besançon, un soir de février 2022, le gros bus « La France qu’on M – Marine présidente », qui sert de permanence mobile à la campagne, est chahuté par une poignée de militants d’extrême gauche et d’anarchistes, insensibles aux goodies et bonbons distribués par Julien Odoul et les siens, ces derniers se gardent bien de répliquer.
Cette nouvelle image, Julien Odoul la cultive d’autant plus aisément que, à 37 ans, son parcours politique lui a valu bien des procès en « pureté idéologique » de la part de la vieille garde de l’ancien Front national. En 2002, il défilait entre les deux tours contre Jean-Marie Le Pen. En 2006, il adhérait pour 20 euros au Parti socialiste, séduit un an plus tôt par le discours de Laurent Fabius contre le traité constitutionnel européen. Il a ensuite rejoint le Nouveau Centre, puis l’UDI… Ce n’est qu’en 2014 qu’il rallie le Front national.
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Sa soif de casser les images d’antan, l’élu l’a imposée à son groupe au conseil régional. Exit, tous les vieux militants qui servaient à boucler les listes au moment des élections et dérapaient à l’occasion. « Election après élection, le niveau de nos élus a monté en gamme, insiste Julien Odoul. Marine Le Pen a voulu faire du Rassemblement national un outil de conquête du pouvoir et pas seulement un outil de contestation comme il pouvait l’être auparavant. C’est un travail qui paye. »
Les atermoiements de Robert Ménard
Au rayon des récentes acrobaties de l’extrême droite française, celles de Robert Ménard sont à ranger parmi les plus spectaculaires. A Béziers, l’homme a bâti, avec le soutien du RN et en s’appuyant sur les thèses de l’ultradroite, un fief politique, « plus sûr, plus beau, plus propre », selon son satisfecit, dans une des villes les plus pauvres de France. Triplement des effectifs de la police municipale, qu’il a armée, multiplication des caméras de surveillance, embellissement du centre-ville… Le tout accompagné de campagnes de communication chocs et d’une polémique sur une crèche installée dans sa mairie.
Aux municipales de 2020, l’ancien patron de l’ONG Reporters sans frontières est réélu triomphalement, dès le premier tour, avec 68,7 % des voix. Faisant de Béziers une autre grande vitrine pour l’extrême droite. En 2016, lors de son premier mandat, Robert Ménard n’hésitait d’ailleurs pas à diffuser partout en ville des affiches montrant des migrants en provenance de Syrie avec ce commentaire : « Ça y est, ils arrivent… » Toutefois, le 10 mars 2022, dans Le Figaro, ce pied-noir rapatrié d’Algérie à l’âge de 9 ans regrettait ses positions et faisait son mea culpa : « Quand j’ai vu arriver les réfugiés ukrainiens, je me suis vu en 1962. C’est exactement ce qu’on a vécu, nom de Dieu ! »

Un pied dedans et un autre dehors mais jamais officiellement affilié au RN, Robert Ménard a toujours tenté de concilier l’inconciliable. Lorsqu’on joint par téléphone le directeur de cabinet du maire de Béziers, Arthur Bachès, celui-ci répond : « Ici, ce n’est pas le Rassemblement national, vous vous trompez. » Pourtant, au soir du premier tour, le maire était bien présent sur les plateaux de télévision pour y soutenir que Marine « Le Pen a opéré une migration vers des idées autres que la droite rabougrie et passéiste » et déclarer que « les Français ont besoin d’être câlinés, qu’on fasse attention à eux ». Avant, cinq jours plus tard, de déclarer se mettre en retrait de la campagne de la candidate RN, prétextant des différends sur la question ukrainienne et multipliant les signes de rapprochement avec Emmanuel Macron.
La mosaïque perpignanaise
Son voisin, Louis Aliot, le maire de Perpignan, n’a, lui, rien trouvé à redire à l’analyse du conflit ukrainien par son parti. Fidèle d’entre les fidèles, l’actuel porte-parole de Marine Le Pen était même, début mars, à bord d’un des deux bus affrétés par sa ville, direction la frontière ukrainienne en Pologne. Le lendemain, 110 réfugiés ukrainiens, essentiellement des femmes et des enfants, étaient accueillis à Perpignan et logés. L’ambitieux élu qui se verrait bien prendre la tête du parti défend une vision consensuelle de son territoire. « Ici, tout le monde est catalan, mais pas catalaniste. On ne veut pas importer ici les revendications de nos voisins de la Catalogne espagnole. »
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Maire de Perpignan depuis 2020, il avait auparavant connu tous les mandats nationaux et européens. « Je suis un petit nouveau dans la municipale », dit l’ancien compagnon de Marine Le Pen. Après un premier échec en 2014, il a composé avec une droite divisée, usée, arrivant en tête avec 53,09 % des suffrages face au maire sortant, Jean-Marc Pujol (LR). Immédiatement, il recrute un directeur de cabinet, Stéphane Babey, qui travaillait auparavant avec la présidente socialiste du département, et, surtout, il compose avec une mosaïque locale de communautés. Pieds-noirs, harkis, Gitans, dans une ville pauvre et désindustrialisée.
S’appuyant sur les thématiques frontistes habituelles, et en premier lieu la sécurité, il a dès le début de son mandat renforcé les effectifs de la police municipale. Création d’une brigade de nuit, puis d’une unité à VTT, augmentation des effectifs, nouveaux locaux dans les quartiers sensibles. Principalement à Saint-Jacques, le quartier gitan historique où il réalisait ses meilleurs scores en 2020.
Visa pour une nouvelle image
La gestion à la mode Aliot se révèle moins bruyante que celle de Robert Ménard. Il se savait attendu. Notamment par le rendez-vous culturel phare de la ville, le très engagé festival de photojournalisme Visa pour l’image, qui, chaque fin d’été depuis trente-trois ans, expose dans plusieurs lieux de la ville les images glanées dans le monde entier. Son directeur, Jean-François Leroy, assurait en 2019 que, « si cette catastrophe, l’élection de Louis Aliot, se produisait, il faudra lutter de l’intérieur, fuir n’est pas une solution ».

Le festival existe toujours, la mairie a même augmenté sa subvention. Conscient de l’impact et des retombées pour sa ville, Louis Aliot a comme toujours arrondi les angles. En 2021, lors de l’inauguration du festival, il annonçait que, pour le vingtième anniversaire de la mort tragique du commandant Massoud, « assassiné par les talibans », le portrait du « Lion du Panshir » devenu malgré lui le symbole de la lutte contre l’islamisme, serait dévoilé sur la façade de l’hôtel de ville.
« Marine a eu ce feeling du social, de la ruralité, contre la brutalité de Zemmour. » Louis Aliot
Aujourd’hui, ce fils d’une famille pauvre d’Ariège rapatriée d’Algérie, ancien professeur de droit public à Sciences Po Toulouse, est convaincu que la nouvelle image du RN, transformée par ces expériences municipales, va bien finir par payer. Au premier tour, sur l’ensemble du département, Marine Le Pen fait deux points de mieux qu’en 2017. « On peut gagner la présidentielle, affirme-t-il au Monde. Marine a eu ce feeling du social, de la ruralité, contre la brutalité de Zemmour. »
Pour lui, ce serait le fruit de cette dédiabolisation opérée « contre les idées souvent limites de Jean-Marie et de son entourage ». Même si la préférence nationale reste au cœur du projet du RN. À deux jours du grand débat, il a été envoyé le lundi 18 avril sur la matinale de France Inter pour tenter d’expliquer que la volte-face de Marine Le Pen sur l’interdiction du voile dans l’espace public n’en était pas une. Ni d’ailleurs la toute récente évolution d’une retraite à 60 ans à taux plein pour tous vers une retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt. Et que, sans craindre d’ajouter à la confusion, les éoliennes n’allaient pas être démantelées le lendemain de la victoire de Marine Le Pen, comme le spécifie pourtant son programme.
Sofia Fischer Philippe GagnebetToulouse, correspondant Benjamin KeltzRennes, correspondance Alexandre Lenoir Gilles Rof Marseille, correspondant Richard SchittlyLyon, correspondant Jean-Pierre TenouxBesançon, correspondant