Le vote RN progresse dans les territoires ruraux et périurbains
Au premier tour de l’élection présidentielle 2022, le 10 avril, Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores dans les campagnes. Même si, dans le détail, le vote varie beaucoup selon le type de territoire, qu’il soit attractif ou en déclin.
Publié hier à 09h57, mis à jour hier à 10h01

Des communes rurales et périurbaines ayant privilégié Marine Le Pen et des agglomérations ayant préféré Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon. Malgré des nuances, la tendance de fond dessinée en 2017 s’est confirmée au premier tour, cinq ans plus tard. La candidate du Rassemblement national (RN) termine en tête dans 20 036 communes contre 11 861 pour son rival de La République en marche (LRM). Dans les plus grandes villes, Mme Le Pen divise son score par deux ou trois par rapport à sa moyenne nationale
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« Au cours des trente dernières années, le vote RN a augmenté dans les territoires ruraux et périurbains, notamment ceux en difficultés sociales, et s’est éloigné du cœur des métropoles. Il peut être présent dans certaines d’entre elles, comme dans le Sud-Est, mais cela reste marginal,décrypte le politologue Jérôme Fourquet. On peut corréler cela à la hausse du prix de l’immobilier, à l’étalement urbain, aux dépenses contraintes, au prix des carburants. »
Pour comprendre les ressorts du vote RN dans les campagnes, le sociologue Benoît Coquard invite à ne « pas se contenter d’une grille de lecture opposant urbain et rural a contrario de ce qu’ont fait les candidats. On ne peut chercher à définir un vote rural homogène, celui-ci variant selon le type de campagne – dynamique ou en déclin – et les classes sociales qui les composent ».
« Les campagnes qui accueillent des populations sensibles à l’écologie, des diplômés, des néo-ruraux, comme la Biovallée, dans la Drôme, ou des zones de l’Ardèche et de l’Ariège, ont plébiscité le vote “insoumis”, souligne ainsi M. Fourquet. Celles, attractives par une dimension touristique – les stations balnéaires, Arcachon, La Baule, ou de montagne – ou immobilière ont plébiscité Macron, qui a bénéficié d’un report de l’électorat de la droite. » Quant à l’abstention, « comme en ville, elle est plus forte dans les campagnes populaires que dans les plus aisées », pointe M. Coquard.
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Progression de Lassalle
Notable également : M. Macron, qui souffre de l’étiquette de « candidat des villes », progresse dans certains territoires agricoles grâce au basculement d’une partie de l’électorat de droite. « C’est le cas dans toute la partie rurale des Yvelines, dans l’Aubrac, dans la Mayenne, dans le bocage vendéen, dans les zones viticoles champenoises. Ou encore dans le rural frontalier de la Suisse et du Luxembourg », selon M. Fourquet. La progression inverse du RN dans les agglomérations n’a pas eu lieu.
Enfin, il faut souligner la forte progression du vote pour Jean Lassalle, défenseur de « la France authentique » et de la ruralité, qui a fait 3,1 % des voix au premier tour, plus du double de 2017(1,2 %). Si le député béarnais fait ses plus gros scores dans son fief des Pyrénées-Atlantiques (12,4 %), avec un effet régional marqué, il perce également dans plusieurs départements de la région Occitanie et en Corse. Des dizaines de villages ruraux ou de montagne l’ont plébiscité, avec parfois plus de 40 % des suffrages. Selon M. Fourquet, « en plus de ce capital de sympathie et de cette proximité lui bénéficiant dans certains terroirs méridionaux agricoles, Lassalle a sans doute également rencontré un écho auprès d’un électorat antisystème ».
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En matière de ruralité, Marine Le Pen s’érige en candidate des « oubliés » – Emmanuel Macron s’appuie sur son bilan pour les territoires ruraux suite aux gilets jaunes
La candidate du RN à l’élection présidentielle 2022 réalise ses meilleurs scores dans les petites communes et prône la « démétropolisation » et le « localisme ». Le président sortant défend les mesures de son Agenda rural, un plan d’action pour les territoires ruraux lancé à la suite des « gilets jaunes »
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D’un côté, un président sortant qui aura tenté de se départir de son image de président des métropoles et de la mondialisation heureuse, tandis qu’une partie des Français le juge déconnecté des territoires – il est le premier à avoir accédé à l’Elysée sans ancrage ni mandat local. De l’autre, une candidate de l’extrême droite qui instrumentalise volontiers le clivage, s’érigeant en porte-voix de la « France des oubliés », avec un certain succès dans les urnes : elle obtient ses meilleurs résultats dans les petites communes mais dégringole dans les villes de plus de 50 000 habitants.
« Là où Emmanuel Macron se pose en rassembleur en tentant de parler à tous et d’aller partout, Marine Le Pen alimente l’idée de fracture territoriale, par ses discours et par le choix de ses déplacements et meetings : elle se sait en “terrain conquis” dans les communes rurales et périurbaines plus en difficulté sociale », analyse le politologue Jérôme Fourquet.
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Pour Emmanuel Macron, la question de la ruralité s’est imposée avec les « gilets jaunes ». « Ce n’était pas dans ses radars au départ et ça peut donner l’impression qu’il a pris la mesure réelle des problématiques à ce moment-là », estime Patrice Joly, président du Parlement rural – quarante organisations nationales – et sénateur (Parti socialiste) de la Nièvre.
Cheville ouvrière des scénarios construits pour répondre à la crise sociale : l’Association des maires ruraux de France (AMRF) – qui représente 10 000 communes de moins de 3 500 habitants. Ce sont ses membres qui ont soufflé au chef de l’Etat l’idée des cahiers de doléances dans le cadre du grand débat national. Avec des traductions concrètes : la nomination d’un membre du gouvernement chargé de la ruralité, le secrétaire d’Etat Joël Giraud – lui-même originaire d’un territoire montagnard –, demande historique de l’AMRF, des référents ruralité dans chaque ministère et chaque préfecture, et la création de l’Agence nationale de la cohésion des territoires.
« Reconnaissance nouvelle de la ruralité »
En septembre 2019 a été présenté l’Agenda rural : un plan d’action pour « améliorer la vie des habitants des territoires ruraux ». Soit 181 mesures allant de la résorption des zones blanches à la création de « campus connectés » ou de tiers-lieux (nouveaux espaces d’activité mêlant coworking, numérique et-ou culture), en passant par la réouverture de petites lignes de train. Parmi les plus notables : la création d’espaces France services visant à rapprocher les services publics des citoyens, les plans de revitalisation Action cœur de ville pour les localités moyennes (5 milliards d’euros sur cinq ans) et Petites villes de demain pour celles de moins de 20 000 habitants (3 milliards sur six ans), Avenir montagne ou 1 000 cafés… Ces concertations ont également conduit à élargir la définition de l’Insee des territoires ruraux, pour mieux rendre compte des réalités.
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Si de très nombreux efforts restent à fournir – en matière de lutte contre les déserts médicaux et de mobilité notamment –, le président de l’AMRF, Michel Fournier (maire des Voivres, Vosges), salue une « reconnaissance nouvelle de la ruralité et un dialogue constant, dès le début du quinquennat ».
Ce gouvernement n’en est pas moins resté centralisateur. « L’Agenda rural facilite de nombreux aspects de la vie, mais ce ne sont pas des mesures structurantes comme des compétences financières et fiscales permettant de faire levier sur le développement de nos territoires », estime ainsi Patrice Joly.
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Les lois Engagement et proximité et « 3DS », destinées à revaloriser le rôle des élus locaux et à renforcer leurs moyens d’action, ont certes redonné quelques marges aux petites communes, mais elles sont loin de remédier aux conséquences « ruralicides » de la loi NOTRe de 2015, estime M. Fournier. Cette loi qui actait une « Nouvelle organisation territoriale de la République » a fait monter en puissance les régions et les intercommunalités. De même, la suppression de la taxe d’habitation – promesse de campagne phare de Macron en 2017 pour améliorer le pouvoir d’achat –, pour l’heure compensée par l’Etat, pose la question de l’autonomie fiscale des communes. « On paye encore des décennies d’ignorance de la ruralité avec l’institutionnalisation des grandes régions, des intercommunalités XXL, des métropoles », estime M. Fournier.
En matière de programme, l’équipe de campagne du candidat entend « poursuivre et renforcer les mesures de l’Agenda rural », notamment les maisons France services, ouvrir de nouvelles sous-préfectures, « faciliter le pouvoir réglementaire local » et encourager la « différenciation territoriale » en concertation avec les élus locaux (projets alimentaires ou politiques de logement territorialisées). Mais aussi simplifier le mille-feuille en fusionnant élus départementaux et élus régionaux autour d’un seul « conseiller territorial ».
« C’est plus loin, il y a plus de solitude, c’est moins bien connecté, il y a des problèmes de santé, il faut mettre le paquet pour le corriger, mais il y a des forces formidables », plaidait M. Macron dans la Creuse, en janvier, rappelant avoir consacré plus de 8,5 milliards d’euros du plan de relance au milieu rural.
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Reste que, localement, ce bilan est plus ou moins ressenti par les habitants : « Si vous augmentez les dotations et fermez un bureau de poste, la première mesure ne se voit pas, la seconde peut, par effet symbolique, alimenter un sentiment d’abandon et un vote de colère », décrypte l’économiste Frédéric Gilli.
Des campagnes « abandonnées » selon le RN
« Elue présidente de la République, je ferai un grand “ministère de la ruralité” pour redonner à nos territoires et nos compatriotes oubliés l’attention qu’ils méritent », a tweeté de son côté la candidate du Rassemblement national (RN), mardi 12 avril, alors qu’il existe déjà un ministère de la cohésion des territoires et un secrétariat d’Etat à la ruralité. « Une politique de petit saupoudrage », pourfend son conseiller spécial, Philippe Olivier.
Deux concepts sous-tendent la vision du RN en matière de ruralité : « démétropolisation » et « localisme ». Surfant sur la fronde des « gilets jaunes », Mme Le Pen a fait des métropoles régionales, symbole, selon elle, de la mondialisation cosmopolite, ses bêtes noires, accusées d’« assécher » les territoires et d’« absorber les richesses ».
Derrière, il y a l’idée que l’Etat aurait abandonné les campagnes au profit des métropoles et des banlieues. « Des milliards et des milliards ont été dépensés dans la politique de la ville. Rien pour les campagnes, affirme M. Olivier. Quand un maire demande une subvention, il est obligé de se prosterner, parce qu’il n’a pas d’aides. (…) Nous, on dit : un euro dans les villes, c’est un euro dans les campagnes. » Une rhétorique martelée par la candidate lors de son meeting d’entre-deux-tours à Avignon, jeudi : « Il y a eu une politique de la ville. Avec moi, il y aura une grande politique des campagnes. »Lire aussi : Article réservé à nos abonnésLes risques et les incohérences du programme économique de Marine Le Pen
Une « opposition grossière » qui alimente une « concurrence victimaire dangereuse », estime Frédéric Gilli. « Des milliards ont certes été dépensés pour la politique de la ville, mais l’Etat a poursuivi et renforcé son investissement en milieu rural, selon l’économiste. A la fois par des plans spécifiques, par le financement direct des collectivités via les dotations, et par le filet de sécurité sociale. En cumulé, cela donne des dizaines de milliards d’euros. »
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En direction des villes petites et moyennes, dans lesquelles il réalise ses meilleurs scores, le RN propose la mise en place de ce qui s’apparenterait à des zones franches. Pierre angulaire de la « démétropolisation », ce régime fiscal favorable à l’établissement des entreprises serait censé permettre le départ de sociétés des métropoles vers les territoires périphériques.
« En application du concept de démétropolisation, les primes à l’aménagement du territoire [subventions d’investissement financées par l’Etat] seront rétablies afin d’inciter entreprises, services et commerces à s’installer dans les zones rurales désertées », peut-on également lire dans le programme. Ou encore « la préférence générale pour les acteurs locaux », censée permettre la « renaissance du petit commerce de centre-ville, de l’artisanat, des entreprises familiales et des PME ».
Le programme met aussi en avant la détaxation partielle de l’impôt sur les carburants (TVA réduite de 20 % à 5,5 %), le développement de plans de mobilité ou des mesures pour l’agriculture… En matière de décentralisation, la candidate s’était dite notamment, en mars, favorable à l’abrogation de la loi NOTRe.
Quant au « localisme », « avec, derrière, le concept de société enracinée, il surfe sur la sensibilité grandissante de l’opinion à la problématique environnementale, analyse le directeur du département opinion de l’IFOP, Jérôme Fourquet. Face à un projet de société reconfiguré par Amazon, Marine Le Pen oppose en quelque sorte la “France du Boncoin” ». Une doctrine déclinée « aux plans de la citoyenneté (pouvoir aux maires et aux habitants plutôt qu’aux intercommunalités), économique (relocalisation des productions) mais aussi culturel (le slogan “faire de nos quartiers des villages”) ».
Reste que les mesures avancées ne contiennent ni détails pratiques ni chiffrage précis. Le RN soutient leur faisabilité par des « rééquilibrages », avec des postes d’économies sur la fraude fiscale et sociale, l’immigration ou la contribution nette au budget européen.
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Défendant une ruralité « positive », l’AMRF s’inquiète d’une vision « misérabiliste et limitative de la ruralité, associée à la désertification, l’agriculture, chasse, pêche, nature et traditions ». Opposer territoires gagnants et territoires perdants, et utiliser la ruralité pour illustrer les inégalités est une erreur, selon l’AMRF.