Second tour de l’élection présidentielle 2022 : les quartiers populaires, « tombés de si haut avec Macron », peinent à se décider
La politique du président candidat et les sorties récurrentes de certains de ses ministres sur l’islam provoquent déception et colère chez les électeurs, qui ont massivement voté pour Mélenchon au premier tour.
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On les disait massivement abstentionnistes, ils sont majoritairement mélenchonistes. C’est ce qu’a révélé le premier tour de l’élection présidentielle à propos des habitants des quartiers populaires.
Au sein des communes adhérentes à l’association des maires Ville & Banlieue, par exemple, l’abstention s’élève à un peu plus de 29,5 %, soit trois points seulement au-dessus de la moyenne nationale. En revanche, le candidat de l’Union populaire obtient plus de 41 % des suffrages, près de 20 points de plus par rapport à l’ensemble des Français. Une manne électorale que le président sortant, Emmanuel Macron, risque d’avoir du mal à capter.
Baisse des aides au logement (APL), gel des emplois aidés, mise au placard du rapport de Jean-Louis Borloo [sur les quartiers prioritaires], loi contre le « séparatisme » promulguée en août 2021… Les griefs à l’encontre du président candidat sont nombreux, la déception et la colère très ancrées. « Les quartiers ont beaucoup de ressentiment vis-à-vis d’Emmanuel Macron. Son premier ennemi au second tour, ce n’est pas Marine Le Pen, c’est l’abstention », prédit Lova Rinel, 38 ans, porte-parole de Pluriel, un mouvement citoyen créé il y a trois mois pour lutter contre les discriminations et « l’invasion des propos d’extrême droite en politique », composé de proches du chef de l’Etat et de membres de la société civile.
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« Politique de la ville, discriminations, pouvoir d’achat… Rien n’a été au rendez-vous. Sans parler de la stigmatisation des musulmans : le fait qu’il n’ait à aucun moment appelé à la fin du “politiquement abject” le rend responsable. Comme il est responsable d’avoir laissé faire ses ministres, le trio infernal composé de Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale], Gérald Darmanin [ministre de l’intérieur] et Marlène Schiappa [ministre déléguée auprès du ministre de l’intérieur, chargée de la citoyenneté] ! Il protège trois ministres qui le font passer pour un facho, alors que ses propos à lui sur le sujet sont plutôt mesurés et équilibrés. On ne comprend pas, c’est illisible… », poursuit-elle.
« Je suis tellement choqué »
C’est le reproche le plus récurrent, la pierre d’achoppement la plus tenace. Figures d’une laïcité dite « dure » ou « de combat », les trois ministres représentent aux yeux des quartiers et des musulmans « le pire de l’islamophobie », fulmine Stéphane Vaucher, 49 ans. Salarié dans l’industrie, il habite le quartier prioritaire de Nétreville, à Evreux, et a donné sa voix à « Monsieur Jean-Luc » au premier tour.
Ici, dans cette ville d’un peu moins de 50 000 habitants, 28,61 % des voix exprimées ont été accordées à Jean-Luc Mélenchon. C’est environ cinq points de plus qu’en 2017. Tandis que 27,1 % des votants ont donné leur suffrage au président sortant, Emmanuel Macron, davantage que les 24,53 % reçus lors de la précédente élection. « Je ne suis pas musulman, mais je suis tellement choqué, poursuit M. Vaucher. Macron nous a dupés il y a cinq ans. Entre l’ensauvagement et l’islam, son gouvernement n’a cessé de nous montrer du doigt, je ne comprends plus vraiment la différence entre ces personnes et Le Pen… » M. Vaucher hésite encore pour le second tour.
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Comme Jamal Settar, chauffeur de taxi à la tête d’une entreprise de trois salariés, secrétaire de l’Association des jeunes de la Madeleine, un autre quartier populaire de la ville d’Evreux. Dans la famille Settar, de confession musulmane, tout le monde a voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour, le père, la mère et la fille aînée – les deux autres enfants ne sont pas encore en âge de voter –, « car c’est le seul candidat qui défend une laïcité neutre, apaisée, tolérante, qui accepte l’autre avec sa différence, le seul qui ne tape pas en permanence sur les musulmans et les quartiers ».
En 2017, Jamal Settar avait accordé son suffrage à Emmanuel Macron, dès le premier tour. Cinq ans plus tard, il n’est pas certain de faire barrage à Marine Le Pen au second : « Ce serait trop facile pour Emmanuel Macron », même s’il sait que « ce sera probablement pire avec l’extrême droite ». « Je suis tombé de si haut avec Macron, ça a été difficile, il a vendu du rêve aux quartiers avec le plan Borloo. Finalement, on n’a eu que du vent. Et je ne comprends pas pourquoi il laisse faire ses ministres, alors que lui, il tient plutôt des propos équilibrés sur les musulmans. Pourquoi il fait ça ? Pour grappiller quelques voix à droite ? Il nous fait subir tout ça pour ça ? »
« Leur beurre sur notre dos »
Selon une enquête de l’IFOP pour le quotidien La Croix, deux tiers des musulmans auraient opté au premier tour pour Jean-Luc Mélenchon. Sur les réseaux sociaux, nombre d’entre eux invitent à s’abstenir. « Emmanuel Macron et ses équipes savent que le vote musulman a joué, ils savent que ça n’existait pas avant ce quinquennat, ils savent qu’ils l’ont fait émerger, ils l’ont créé », commente un élu macroniste.
Laurine, 23 ans, du quartier de la Madeleine, ne pardonne pas non plus au chef de l’Etat sa « condescendance ». Assistante administrative dans une banque, elle a voté pour la première fois le 10 avril, des deux mains, pour Jean-Luc Mélenchon. Elle ne se déplacera pas le 24 avril. « Macron, il nous prend de haut, alors non ! », lance-t-elle. « Quant à Marine Le Pen, je me dis qu’elle ne pourra pas faire tout ce qu’elle dit, la loi et la Constitution l’en empêcheront », veut-elle croire.
Les premiers signaux envoyés au soir du premier tour par le camp Macron ne rassurent pas les électeurs indécis. C’est Marlène Schiappa qui a été mandatée par la majorité présidentielle pour se rendre sur le plateau de France 2 et commenter les résultats. Sa présence a été vécue comme un affront par les habitants des quartiers, comme la preuve que rien ne changera, qu’un second quinquennat ressemblera au premier. « Si encore il y avait des gestes, si l’on nous faisait savoir que ces ministres n’auraient plus leur place dans le prochain gouvernement, je pourrais probablement accorder ma voix à Macron, mais là… », déclare Jamal Settar.
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« Emmanuel Macron ne nous a jamais défendus quand certains de ses ministres et les Zemmour, Le Pen et Pécresse ont fait leur beurre sur notre dos, et les gens lui en veulent pour ça. Il est temps pour lui de nous parler, nous lui ouvrons la porte, qu’il vienne voir les électeurs de Mélenchon »,réagit Mahamadou Coulibaly.
Comédien, entrepreneur et acteur associatif, il envisage d’inviter le président candidat à venir discuter avec les habitants de son quartier du Bois-l’Abbé, à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), où Jean-Luc Mélenchon a réalisé un score de plus de 40 % contre un peu moins de 24 % pour le chef de l’Etat (pour une participation de plus de 70 %).
« A Emmanuel Macron de clarifier ce qu’il est vraiment, à nous de réinstaller un rapport de force pour exister, conclut M. Coulibaly. Il y a la présidentielle, certes, mais derrière, il y a les législatives, et nous serons là. » Laurine, la jeune femme d’Evreux, sera elle aussi au rendez-vous : « J’irai pour Mélenchon, et si l’on a la majorité à l’Assemblée, on fera contrepoids au président, quel qu’il soit. »
Louise Couvelaire