Voile et abattage rituel opposent les deux candidats

Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’opposent sur la liberté religieuse

Depuis une semaine, les deux candidats mettent en scène leurs nombreux différends sur les questions du voile ou de l’abattage rituel et, plus largement, sur leur conception de la laïcité. 

Par Cécile ChambraudPublié aujourd’hui à 05h10, mis à jour à 06h27  

Temps de Lecture 6 min. 

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SÉVERIN MILLET

La lutte contre l’islamisme et la défense du bien-être animal d’un côté, la laïcité et la liberté religieuse de l’autre. Et, au milieu, le projet de Marine Le Pen d’interdire purement et simplement le port du voile aux musulmanes en dehors de leur domicile et de la mosquée ainsi que l’abattage rituel, sans étourdissement préalable, du bétail, permettant d’offrir des viandes halal et casher.

Depuis une semaine, les deux candidats qualifiés au second tour de l’élection présidentielle ont mis en scène, à distance, leur opposition sur ces sujets, qui ne manqueront pas d’être présents lors du face-à-face télévisé qui les opposera mercredi 20 avril.

Les débats récurrents depuis plus de quinze ans sur les mères accompagnatrices de sorties scolaires ou les étudiantes voilées paraissent tout à coup bien loin. Avec le voile, la candidate d’extrême droite affirme qu’elle n’interdit pas un signe religieux, mais « un uniforme islamiste ». En cas d’infraction, une femme couverte d’un tel foulard « islamiste » dans la rue ou un lieu ouvert au public serait verbalisée et passible d’une amende. Interrogée sur la faisabilité d’une telle répression, la candidate du Rassemblement national (RN) établit un parallèle avec le contrôle de l’obligation du port de la ceinture de sécurité, que « la police arrive très bien à faire appliquer ». « Pour le port du masque, on l’a bien fait pour 65 millions de Français », argumente le directeur adjoint de sa campagne, Jean-Philippe Tanguy. « Je prends le pari que lorsque la loi changera, chacun se soumettra à la loi », a assuré Marine Le Pen, mardi 12 avril, sur France Inter.

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La candidate d’extrême droite a formalisé son intention dans une proposition de loi déposée en février 2021. En réalité, la prohibition y est plus large que le seul voile, dont certaines musulmanes se couvrent la tête, puisque l’article 10 de ce document prévoit d’interdire « dans l’espace public les signes ou tenues constituant par eux-mêmes une affirmation sans équivoque et ostentatoire des idéologies [islamistes] ». Certaines barbes pourraient-elles être considérées comme islamistes elles aussi ? M. Tanguy ne l’exclut pas, certains tenants de cette idéologie « définissant la barbe islamiste de manière très précise », selon lui.

« Un uniforme islamiste » pas « musulman »

Emmanuel Macron a dénoncé, vendredi 15 avril, sur Franceinfo, « un projet d’extrême » qui ferait de la France « le premier pays au monde qui interdise le voile dans l’espace public ». Il critique une telle prohibition sur le terrain de la liberté religieuse. « Interdire tout signe religieux dans l’espace public, ce n’est pas la laïcité », a affirmé le président candidat dans un entretien au média en ligne Brut, le 8 avril. Selon lui, si ce projet était mis à exécution, la Constitution ferait obligation à Mme Le Pen d’interdire aussi dans la rue « la kippa, la croix, les autres signes religieux » pour ne pas établir de discrimination entre des croyants.

Longtemps, Marine Le Pen s’est en effet inscrite dans cette perspective en demandant aux juifs de faire le « sacrifice » de leur kippa dans l’espace public. Mais pour sa troisième campagne présidentielle, la candidate a changé de registre en retirant au voile sa signification religieuse pour ne lui attribuer qu’un sens idéologique. « Le voile est en réalité un uniforme islamiste, ça n’est pas un uniforme musulman. Et ça fait toute la différence. C’est l’uniforme d’une idéologie, pas d’une religion », a-t-elle plaidé, mardi, sur France Inter. « Ce qu’[Emmanuel Macron] ne comprend pas, c’est que cette interdiction n’est pas fondée sur le concept de laïcité. Elle est fondée sur la lutte contre les idéologies islamistes. »

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Peut-on porter un « uniforme islamiste » sans l’être soi-même ? Marine Le Pen a voulu couper court aux différentes interprétations qui ont pu s’exprimer dans son équipe de campagne en affirmant que toutes les femmes qui portent le voile ne sont pas des « islamistes », car « beaucoup sont des victimes », subissant « une pression très importante précisément de ceux qui cherchent à imposer l’islamisme dans notre pays », a-t-elle affirmé le 8 avril. N’a-t-elle pas accepté de poser pour un selfie sollicité par une adolescente voilée au nom de « l’humanité » ?« Beaucoup de femmes » qui portent le voile « l’ont choisi », a affirmé en écho Emmanuel Macron, sur Brut. « Vous êtes féministe ? Vous êtes pour l’égalité femmes-hommes ? Vous portez un voile par choix ou c’est imposé ? », a-t-il demandé, mardi, à une jeune femme après un meeting à Strasbourg. « C’est la meilleure des réponses à toutes les bêtises que j’entends », a-t-il conclu après qu’elle eut répondu oui à chaque question.

Loi contre le « séparatisme » mal perçue

L’interdiction de l’abattage sans étourdissement préalable du bétail, promis par Marine Le Pen, est moins central dans la campagne mais tout aussi sensible pour les religieux juifs et musulmans. ll empêcherait concrètement la production en France de viande casher et halal. Emmanuel Macron y a d’ailleurs fait référence dès son intervention au soir du premier tour en refusant « une France qui empêche les musulmans et les juifs de manger comme le prescrit leur religion ». « Il y aura une discussion avec les cultes pour trouver une solution qui respecte la dignité animale », indique Jean-Philippe Tanguy pour la campagne de Marine Le Pen.

« Interdire l’abattage rituel (…) est pour les citoyens juifs, tout comme d’ailleurs pour les citoyens musulmans, une atteinte grave à la possibilité d’exercer librement leur pratique religieuse, laquelle est un fondement de notre Constitution », ont écrit Elie Korchia, le président du Consistoire central, et Haïm Korsia, le grand rabbin de France, dans un communiqué appelant à voter en conséquence pour le président sortant, paru le 13 avril.

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Du côté musulman, les divisions n’ont pas conduit à une prise de position commune. Mais Mohammed Moussaoui, le président de l’Union des mosquées de France et président pendant plusieurs années du Conseil français du culte musulman, indique que « l’abattage rituel (halal ou casher), permettant aux juifs et aux musulmans qui le souhaitent de consommer une viande répondant à certaines exigences religieuses, est un aspect de la liberté religieuse, considérée par la Constitution et la jurisprudence comme l’une des libertés fondamentales ».

Cet affrontement à distance sur des sujets très sensibles sera-t-il suffisant pour orienter le vote des électeurs musulmans le 24 avril ? Si l’on en croit une enquête de l’IFOP pour le quotidien La Croix, deux tiers d’entre eux auraient opté au premier tour pour Jean-Luc Mélenchon. La loi contre le « séparatisme », promulguée en août 2021, a été très mal perçue par certains d’entre eux, qui ont eu le sentiment qu’au nom de la lutte contre l’islamisme, elle instituait un régime de défiance a priori vis-à-vis des acteurs musulmans.

Tout en condamnant les intentions de Marine Le Pen sur le voile ou l’abattage rituel, Mohammed Moussaoui, par exemple, ne donne pas pour autant de consigne de vote. En revanche, contre « le danger imminent » représenté pour eux par l’élection possible de Marine Le Pen, Musulmans de France a appelé « à faire barrage à l’extrême droite au second tour en votant pour Emmanuel Macron ».

Cécile Chambraud

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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