Hongrie et Pologne: l’Europe mise au défi de ses valeurs les plus centrales.

Hongrie et Pologne : « L’Union européenne ne peut pas fermer les yeux sur les atteintes à l’Etat de droit au nom de l’unité en période de crise »

TRIBUNE

Márta Pardavi – Coprésidente de la branche hongroise du Comité Helsinki

lena Crespi – Directrice du bureau Europe à la FIDH 

Les défenseuses des droits humains Marta Pardavi et Elena Crespi appellent, dans une tribune au « Monde », à refuser, malgré la guerre en Ukraine, les demandes de Budapest et de Varsovie de débloquer des fonds européens, « en l’absence de véritables gages de changement » sur les valeurs fondamentales de l’UE.

Publié le 14 avril 2022 à 16h00    Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/14/hongrie-et-pologne-l-union-europeenne-ne-peut-pas-fermer-les-yeux-sur-les-atteintes-a-l-etat-de-droit-au-nom-de-l-unite-en-periode-de-crise_6122176_3232.html

Tribune. Quatre ans de plus. C’était couru. Les pronostics n’ont pas menti, ils ont même été dépassés. Viktor Orban a à nouveau remporté le 3 avril les élections législatives en Hongrie, s’engageant pour un quatrième mandat consécutif. En pleine crise géopolitique, avec une guerre sanglante à ses portes et confrontée à des milliers de réfugiés fuyant le conflit en Ukraine, l’Union européenne pourrait avoir d’autres préoccupations en tête. Pourtant, cette réélection revêt une importance fondamentale pour le futur du continent, tant elle promet une mise au défi de ses valeurs les plus centrales.

M. Orban ne s’y est pas trompé, en lançant, bravache, depuis sa tribune, une mise en garde très claire : « Le monde entier a pu voir qu’à Budapest le patriotisme a gagné. C’est notre message à l’Europe : nous ne sommes pas le passé, nous sommes l’avenir ! »

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Après douze ans de gouvernance par le Fidesz, le parti du premier ministre Orban, la démocratie en Hongrie a reculé de manière particulièrement inquiétante. Erosion de l’équilibre des pouvoirs, mise au pas des médias, en particuliers publics, qui ne sont plus que de vagues instruments de propagande, musellement de la moindre voix critique dans la société civile, ou sort des minorités, ethniques ou sexuelles, largement dégradé, c’est l’Etat de droit dans son ensemble qui a été ébranlé de façon alarmante et, potentiellement, irréversible.

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Les élections du 3 avril l’ont encore prouvé. Parmi les critiques soulevées par les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’inégalité des chances offertes aux candidats était notable : couverture médiatique biaisée, démarcation loin d’être nette entre Etat et parti au pouvoir, ou encore manque de transparence dans le financement de la campagne.

Le référendum anti-LGBTI+, qui a eu lieu en même temps que les élections et qui visait à assimiler l’homosexualité à la pédophilie, est un autre exemple marquant. Cette fois-ci, grâce à une mobilisation exceptionnelle de la société civile et des activistes, les Hongrois l’ont rejeté. Cette consultation populaire n’a été qu’une mascarade, mise en place dans le seul but de rallier du soutien en vue des élections : en effet, une loi similaire est déjà en vigueur depuis juin 2021. Mais avec ce référendum, le pouvoir a préparé les esprits à de nouvelles mesures ciblant les minorités sexuelles.

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C’est ainsi que la Hongrie se transforme sous nos yeux en régime « illibéral », suivant l’inspiration poutinienne de son grand frère russe. Un modèle repris d’ailleurs par son voisin polonais, qui a certainement été galvanisé par ce précédent hongrois. Et qui risque d’en inspirer d’autres, ce que la victoire, ce même dimanche 3 avril, du populiste Vucic – grand ami d’Orban – en Serbie semble confirmer.

Occupée par la guerre en Ukraine, bloquée par l’élection présidentielle française alors que la France occupe la présidence de l’Union, l’UE ne peut pas se permettre de mettre de côté ses principes fondateurs au nom d’une unité en période de crise. Face à la menace externe, l’Union ne peut pas fermer les yeux sur les atteintes à l’Etat de droit en son sein. Il s’agit pour elle d’une problématique ontologique.

Deux systèmes s’affrontent
Le conflit ukrainien met en lumière deux systèmes de valeurs qui s’affrontent. Il ressuscite le spectre, longtemps assoupi, de la guerre et de l’autoritarisme en Europe. Les élections hongroises représentaient légitimement une opportunité pour le peuple de Hongrie de choisir le camp de la démocratie, tout en réaffirmant haut et fort l’attachement aux principes qui forment la base du projet et de la « Pax Europea ». Comme ailleurs dans le monde, en période de crise, c’est la prime à la stabilité qui l’a emporté.

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Pour Kaczynski le Polonais et Orban le Hongrois, cette crise est une chance. Elle leur permet de rétablir une image dégradée ces dernières années, de détourner le regard de leurs méfaits internes au nom d’une solidarité européenne qu’ils ont pourtant systématiquement trahie, en violant à maintes reprises les traités de l’UE ou en méprisant ses institutions. Dans ce contexte, renoncer à dénoncer le caractère inique de leurs politiques et répondre positivement aux demandes de Budapest, et de Varsovie, de débloquer les fonds européens – dont ceux visant à aider les Etats membres à surmonter la pandémie de Covid-19 – en l’absence de véritables gages de changement serait céder à un chantage à l’unité. Ce serait surtout perdre en crédibilité face aux interlocuteurs externes à l’Union, mais aussi face à ses peuples qui continuent d’avoir à cœur le respect des droits fondamentaux.

Au-delà des cas de la Hongrie et de la Pologne, la crise que nous vivons doit être ce grand moment fédérateur qui, à l’instar de l’après-guerre mondiale, a permis à l’Union de devenir ce grand espace de paix, de liberté et de justice qu’elle est aujourd’hui. L’objectif d’une paix durable sur le continent ne saurait pour autant amener à transiger avec les valeurs les plus fondamentales. L’Europe et la France qui la guide en ce moment ont devant elles une occasion unique de réaffirmer leur attachement à ces valeurs, et leur engagement à en assurer le respect en punissant ceux qui les méprisent, à l’interne comme en dehors de l’UE.


Marta Pardavi est coprésidente de la branche hongroise du Comité Helsinki, association internationale de défense des droits humains ; Elena Crespi est directrice du bureau Europe à la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH).

Márta Pardavi(Coprésidente de la branche hongroise du Comité Helsinki) et  Elena Crespi(Directrice du bureau Europe à la FIDH )

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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