« C’est mal barré ». C’est en ces termes que Salah Zaouiya commente l’une des dernières publications de la journaliste engagée et essayiste Rokhaya Diallo, la montrant un sourire immaculé aux lèvres, en tenue élégante, à l’entrée du dernier défilé de Jean-Paul Gauthier. Militant de longue date au Val-fourré dans lequel il a résidé près de cinquante années durant, il résumait en une formule aussi concise que grinçante l’état de tout un champ de mobilisation pour lequel la continuelle proximité entretenue avec des demi-savants serviteurs de multinationales en quête d’une illustre mémoire d’entreprise, des marques de luxe, des célébrités, et des fondations financées par des milliardaires et autre va-t’en guerre, s’est imposée comme une évidence. C’est peu dire pourtant que de tels choix stratégiques et tactiques, s’ils permettent une visibilité plus grande à des enjeux d’une importance incontestable, tels que la prégnance du racisme et les violences policières, sont pour le moins contre-productifs. Il faut dire néanmoins que c’est bien la conspiration du silence qui règne sur ces sujets aussi brûlants qu’épineux, médiatisés mais superficiellement traités, et qui repose sur un certain nombre de mystifications, d’accointances douteuses, de grilles de lecture irrémédiablement déficientes, de manichéisme stérile et de mécanismes d’appropriation de la parole que nous nous attacherons à analyser. Nous nous fonderons également, pour appuyer notre propos, sur des entretiens menés avec d’anciens militants du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, organisation créée en 1995 dans la continuité des combats initiés par la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1984, aujourd’hui inactive mais volontiers invoquée comme inspiration principale par quantité de militants antiracistes actuels, ainsi que de leurs propositions, critiques et stratégies, répondant aux problématiques observées par eux durant leur carrière militante.
Une grille de lecture déficiente
Il convient tout d’abord de restituer le prisme analytique par lequel le racisme est aujourd’hui compris par la majeure partie des intellectuels et militants qui se mobilisent pour cette cause. Ces-derniers parlent d’un « racisme systémique» défini en ces termes par la sociologue Sarah Mazouz, spécialiste des politiques de lutte contre les discriminations raciales en France : «L’expression permet de pointer la façon dont le racisme s’actualise de manière diffuse dans les relations sociales, sans pour autant que cela soit orchestré par un État qui adhérerait à une idéologie raciste et sans s’en tenir aux seuls actes ou propos violents commis par des personnes activement racistes », explique la chercheuse, gard(ant) toutefois une préférence pour l’adjectif « structurel », « notamment pour éviter la confusion entre systémique et systématique » ; Il ne s’agit pas de dire que la société est raciste dans son ensemble, mais de montrer que des pratiques racistes persistent, par exemple lors d’interactions avec certaines institutions ou dans certaines décisions administratives, tout en pointant qu’il existe, à de nombreux niveaux, une continuité entre des pratiques racistes héritées d’un passé esclavagiste et colonial, et des manifestations contemporaines du racisme. Socialement, on n’est jamais à l’abri d’un comportement raciste, encore aujourd’hui. Aucun secteur n’y échappe : pas plus la fonction publique que le monde de l’entreprise ni les réseaux sociaux. Aucune institution ne peut se féliciter d’avoir les mains propres. Et plus on se penche sur les mécanismes de productions des inégalités, plus on constate à quel point les processus de racialisation en rapport avec d’autres principes de hiérarchisation comme la classe, le genre, la catégorie de sexualité ou l’âge – la liste n’est pas exhaustive – jouent un rôle. »
Soit, mais la question : qu’est-ce que le racisme ? demeure, malgré ces explications, sans réponse. S’agit-il d’une idéologie aux racines matérielles, qui existe pour légitimer un ordre économique fondé sur l’exploitation du travail, « qui naît donc à un moment historique donné, du fait de causes explicables » et « non d’une idée qui pourrait mener une vie propre » comme l’expliquent les sociologues et historiennes Karen E.Fields et Barbara J.Fields, réputés pour la rigueur de leurs travaux et leur engagement sans concession contre le racisme, dans ces lignes, extraites de Racecraft ou l’Esprit de l’inégalité aux États-Unis. Leur ami et célèbre politologue Adolph Reed Jr, ayant publié récemment un ouvrage portant sur sa vie sous Jim Crow, et militant de longue date au sein du mouvement ouvrier américain, précise en outre qu’il est question d’une idéologie appartenant « à la famille des idéologies des différences attribuées, permettant de stabiliser et d’assurer la reproduction sociale du capitalisme » (species of a genus),? Ce serait là une définition insuffisante et bien incomplète selon Sarah Mazouz qui définit la race comme un « rapport de pouvoir socialement produit » qui « structure des pans entiers de nos relations sociales », « une construction sociale produisant des hiérarchies raciales ».
Diffus, structure, système, principe ou processus de hiérarchisation : notre perplexité face à ces notions semblant tout droit sortir d’un manuel d’algèbre, désagréablement abstraites et confuses semble être partagée par Daniel Sabbagh, directeur de recherche au CERI de Sciences Po, politologue comparatiste et spécialiste des problématiques de discrimination aux Etats-Unis. « Avoir recours à l’idée très large de système reflète surtout un aveu d’échec analytique »[1], selon lui.« Ce mot renvoie à un ensemble de facteurs interreliés mais qu’on ne parvient pas à distinguer de manière plus précise, poursuit-il. Il est évident qu’il existe des mécanismes de reproduction d’inégalités entre groupes raciaux et que ces mécanismes persistent, même en l’absence d’une idéologie d’État raciste. Mais on ne peut passer à un niveau de généralisation tel qu’on parle de ‘système’. Si votre définition du racisme c’est : tout ce qui reproduit des inégalités entre groupes raciaux, alors tout est potentiellement raciste ; donc au final, plus rien ne l’est. (…) Maximiser la définition du racisme vous donne peut-être l’impression d’être radical, mais il me semble que cela produit concrètement l’effet inverse dans la réception de ce type de discours : parler de ‘système’ dilue l’idée même de racisme. ». Le politologue ajoute par ailleurs que « la locution de « racisme systémique » empêche de répondre précisément à trois questions :« Qu’est-ce que le racisme ? Qui est raciste ? Et avec quel degré d’intensité ? »
Incidemment, maximiser la définition de racisme pour l’appliquer à toutes les sphères de la vie sociale, puisqu’ « aucune institution ne peut se féliciter d’avoir les mains propres », peut également avoir des effets particulièrement fâcheux. C’est ainsi que le début de la pandémie du COVID-19 aux Etats-Unis a donné lieu à de multiples débats sur les disparités entre Noirs et Blancs touchés par le COVID-19, point soulevé par le spécialiste en santé publique Merlin Chowkwanyun et le politologue Adolph Reed Jr dans un article pour la revue New England Journal of Medicine. Des Etats, comme celui du Wisconsin et du Michigan, ont ainsi publié des études mettant en exergue ces disparités en cas et morts du COVID-19, reprises ensuite par le New York Times et le Los Angeles Times. Plusieurs élus, Elizabeth Warren comme Ayanna Pressley ont aussi exigé davantage de données mettant en évidence ce phénomène. Les deux auteurs relèvent toutefois que de telles données doivent impérativement être contextualisées. Car en effet, relever un écart ne constitue en aucune manière une analyse pointant la cause de la disparité observée. Par ailleurs, elles peuvent, par leur absence de contextualisation, réactiver des explications biologiques aux inégalités sociales de santé. Si on accepte en effet qu’un virus ne puisse pas être raciste, expliquer que « les Noirs meurent plus que les Blancs » sans expliquer, préciser et démontrer exactement à quoi est dû ce différentiel ne peut qu’appuyer l’idée de différences biologiques entre groupes raciaux.
« Il y a dans l’emploi de mots sans clarté quelque chose de très comparable à l’usage de mots en grand nombre, car un mot peut embrasser une étendue d’autant plus vaste qu’il est vague ; et il n’en va pas autrement des termes inadéquats à l’objet qu’ils désignent » disait Robert Musil. Cette définition lâche, exagérément large du racisme, permet en effet, ironiquement, non seulement d’empêcher d’en avoir une compréhension claire mais aussi de réaffirmer des dogmes habituellement réservés aux théoriciens racistes de l’époque victorienne.
Un autre cas d’extension d’une grille de lecture raciale à un enjeu autrement plus complexe que ne le laisse apparaître ce cadre analytique mérite par ailleurs qu’on s’y intéresse, tant les confusions et artifices rhétoriques à leur sujet sont grands : les violences policières et carcérales. Le « racisme systémique » est à présent constamment invoqué pour donner du sens à ces crimes. C’est ce qu’indique l’expression « il est mort à cause de sa couleur de peau », critiquée par les sociologue et historienne Barbara J. Fields et Karen E. Fields dans un l’article paru dans Jacobin « Est-ce que Philando Castile a été tué à cause de sa couleur de peau ? Comment ne pas parler de racisme »
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[1] https://www.philomag.com/articles/racisme-systemique-mais-de-quel-systeme-parle-t
Les deux chercheuses y relèvent qu’une telle formulation transfère, ironiquement, la responsabilité du crime sur la victime plutôt que sur l’agresseur. Une couleur de peau n’a en effet pas le pouvoir à elle seule d’actionner une arme, un Taser, ni de causer l’utilisation d’une technique mortelle. Elle n’agit pas. C’est bien du côté de l’agresseur qu’il faut regarder, de ses décisions, ses actions, sa hiérarchie, sa formation,… Elle invisibilise aussi, par le racecraft (« sorcellerie de la race »), les victimes dont la couleur de peau n’a semble-t-il pas constitué un rempart à leur mort. Allan Lambin, en France, Zachary Hammond, Robert Ethan Saylor aux Etats-Unis sont ainsi décédés sans que l’on puisse invoquer cette caractéristique pour expliquer leur tragique sort.
La grille de lecture raciale camoufle par ailleurs un fait central : le milieu social des victimes. Il suffit pour ce faire d’observer les caractéristiques sociologiques des victimes de violences policières et carcérales. Youcef Khaif, Zyed Benna et Bouna Traoré, Adama Traoré, Jawad Zaouiya… Difficile de trouver parmi ces-dernières des fils d’avocats, de chercheurs, de médecins, de journalistes, d’enseignants. S’il s’était agi uniquement ou prioritairement d’un problème de «non-blancs », tous les milieux sociaux auraient été représentés à proportion égale parmi les décédés, puisqu’il existe bien au sein de la société française des classes moyennes et supérieures d’origine maghrébine ou d’Afrique subsaharienne. Il n’en est rien.
Les chiffres de l’Observatoire International des Prisons sont en outre également sans appel : « une large proportion de personnes détenues est issue d’un milieu défavorisé et connaît une situation de grande précarité, l’incarcération étant souvent le résultat d’un long processus de désaffiliation par lequel les personnes s’éloignent des systèmes sociaux. 44% des personnes détenues n’ont aucun diplôme ; plus de 80% ont un niveau inférieur au baccalauréat ; un quart ont des besoins importants dans la maîtrise des savoirs de base, 10% sont en situation d’illettrisme, plus de la moitié sont sans emploi avant l’incarcération » : https://oip.org/en-bref/qui-sont-les-personnes-incarcerees/
Adolph Reed Jr. résume en ces termes toute l’épaisseur du problème : « Disons pour grossir le trait qu’un diplômé de Yale noir qui travaille à Wall Street a bien évidemment bien plus de chances d’être brutalisé par la police (…) qu’un homme blanc du même milieu que lui, parce qu’il a fait l’objet d’une assignation identitaire fallacieuse (mistaken identity). C’est cette assignation fallacieuse qu’on appelle racisme. Mais c’est un raccourci. Il a toujours beaucoup moins de chances d’être brutalisé par la police que le gars blanc fauché du Nord-Est de la Philadelphie ou de l’Ouest de Baltimore ». Par ces mots, la dichotomie classe/race perd toute sa pertinence, tant il est impossible de dissocier strictement les deux comme nous l’invite à le faire l’expression « race and class ». L’assignation identitaire fonctionne en effet très largement comme un marqueur qui positionne l’individu au sein de la stratification sociale d’un pays : ce qui explique que de nombreux membres des classes moyennes et supérieures d’origine maghrébine ou afrodescendante soient perçus, à tort, comme étant issus de quartiers populaires, quand bien même ils n’y vivent pas.
https://www.wsws.org/en/articles/2019/12/20/reed-d20.html
https://www.wsws.org/en/articles/2019/12/20/reed-d20.html
A moins bien sûr qu’une telle dichotomie, en lieu et place de disposer d’un quelconque fondement rationnel, ne serve opportunément à engranger des bénéfices sur des tragédies humaines. La mort de George Floyd a en effet suscité une multitude de slogans et cagnottes visant à « soutenir les petits commerces noirs », « soutenir les artistes noirs », « soutenir les designers noirs », suivant la fameuse théorie du ruissellement racial, qui voudrait que donner davantage d’argent à une célébrité revienne à soutenir la famille de George Floyd, sans emploi et précaire au moment de son décès.
Des porte-parole autoproclamés
Maximiser la définition du racisme, en faire une réalité « structurante », en plus d’empêcher une compréhension claire de ces inégalités, de leur origine et des moyens à déployer pour lutter contre elles, constitue en outre du pain béni pour une pléthore d’acteurs ne rechignant certes pas au statut de porte-parole et établissant des stratégies politiques rendant possible une confiscation de la parole à vocation naturellement humanitaire.
Il est en effet courant pour des militants et intellectuels se revendiquant d’une certaine forme d’antiracisme qualifié de politique d’adopter un « nous » racial, religieux (« Nous les Noirs », « nous les musulmans », « nous les arabes », « nous les descendants de l’immigration postcoloniale ») ou se référant aux quartiers populaires. Si le fondement de la représentation est la délégation du pouvoir, la particularité de ces défenseurs de justes causes est qu’ils se couronnent eux-mêmes. En témoigne le titre du dernier ouvrage de Kaoutar Harchi, « comme nous existons ». Quelle est l’identité du nous défini par l’écrivaine ?. https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/comme-nous-existons
Elle passe en effet promptement du « je » autobiographique à un « nous » plus général : « c’est un récit dans lequel je raconte ma vie tout simplement, de mes huit ans à peu près à mes vingt ans. Je raconte une vie marquée par deux personnes (…) qui se trouvent être mon père et ma mère, et je raconte aussi, peut-être, de manière un peu plus générale encore, une forme de vie particulière, la vie que nous avons vécue et que nous continuons encore à vivre, et cette forme de vie, je pourrais la caractériser comme étant une forme de vie postcoloniale »
A en croire ses prises de parole, écrits et entretiens récents, ce serait donc de minorités post-coloniales dont il serait question. Il s’agirait de ceux qui « en ayant un jour été colonisés dans leur propre pays, ont par la suite été des immigrés dans l’ancien pays colonisateur » ainsi que de leurs descendants.
Mais par quel décret de la Providence Kaoutar Harchi exprime-t-elle, sans les consulter, la volonté de ces individus qui se comptent en millions ? Veulent-ils seulement qu’on les qualifie ainsi ? Une telle assertion ne reviendrait-elle pas à affirmer qu’il y aurait une communauté d’intérêts au sein de ces minorités, nonobstant la classe sociale. Est-il sérieux d’affirmer que les préoccupations d’une professeure à Sciences-po Paris ou d’un ingénieur en aéronautique, sont sensiblement les mêmes que celles d’un livreur Deliveroo d’origine maghrébine n’arrivant que péniblement à remplir son frigo. L’expérience même du racisme n’est-elle pas profondément différente, les ressources de classe agissant comme un robuste bouclier pour celui ou celle qui en dispose, le protégeant de ses manifestations les plus humiliantes ? C’est enfin attribuer une pensée monolithique à ces populations, de toute évidence trop primitives pour concevoir une variété d’opinions et d’intérêts en leur sein.
Rappeur et membre du groupe La Rumeur, Mohamed Bourokba, dit Hamé, exprime une frustration palpable quant à cette appropriation éhontée de la parole dans une tribune parue au Monde « Le poison de la division est aujourd’hui à l’œuvre » le 8 décembre 2021. Déplorant une « guerre des identités avec d’un côté la défense d’une identité « majoritaire menacée d’extinction », inspirée par une droite qui ne sait plus très bien faire la différence entre le fantôme du général de Gaulle et celui de Tixier-Vignancour ; et de l’autre côté, la défense d’identités « minoritaires et dominées », inspirée par une gauche qui a enterré si profondément ses prolos qu’elle s’acharne d’autant plus à réétiqueter sa clientèle électorale », ce-dernier moque avec verve les « représentants autoproclamés et médiatiques qui, au nom des Blancs en général, des Noirs en général, des femmes, des jeunes, des vieux, des homos, des juifs ou des musulmans en général, se lancent dans d’interminables parties de tirs aux pigeons ». Et de finir par déplorer, à l’instar de l’autrice de ces lignes, « que les uns et les autres de ces « groupes à défendre » n’(ont) désormais rien de mieux à s’échanger que le sentiment de leur détestation mutuelle ; rien d’autre à faire en commun que se surveiller et veiller à la robustesse de leurs revendications réciproquement inconciliables ». Fini « les questions fondamentales lancées à l’adresse ou à l’initiative de l’ensemble du peuple français ; fini le progrès collectif, la conquête de droits sociaux et politiques universels (…) nous n’avons plus rien à faire ensemble, plus rien à entretenir d’autre que les fragments de niches, des relativismes ad nauseam. »
Enfin, il est fréquent que les membres des classes moyennes et supérieures d’origine maghrébine et afrodescendante marquent une distance non dépourvue d’un mépris féroce vis-à-vis de leurs « frères » de classes populaires ou précaires, dans leurs discours et actes, mais aussi sous forme livresque. Cet extrait virulent du dernier ouvrage du journaliste Tewfik Hakem portant sur Youcef Chahine, Le révolutionnaire tranquille en est significatif, et rend d’autant plus fantasmagorique l’idée d’une « communauté » harmonieuse transcendant les clivages de classe :« C’était un après-midi d’été à Paris, je sortais du métro Barbès-Rochechouart, et la vue de ces hordes de vendeurs à la sauvette m’était devenue soudain insupportable. « Marlboro bled, Marlboro bled ! » Ces jeunes maghrébins sans papiers qui accostent san gêne les passants pour leur proposer d’une manière insistante cigarettes de contre-bande, drogues bon marché et cachetons frelatés, m’apparaissaient hideux, arrogants, vulgaires et menaçants. L’un d’entre eux voulait me fourguer quelque chose qu’ils nomment « Essaroukh » – le missile-, je n’ose pas deviner quel genre de drogue c’est. Son sourire édenté et son regard vitreux surtout ont fini par faire éclater les bulles de haine que j’avais dans les yeux. Parce que oui, il ressemblait au Kennawy de ta Gare centrale. Un Kennawy qui aurait troqué sa guélabia et sa chéchia contre une coupe post-punk au gel bon marché et un survet’ verdoyant. Avoir une mémoire « chahinienne » exige d’avoir de l’empathie sans frontières à l’égard de ces démunis qui forment la majorité de l’humanité ».
Confrontée aux innombrables apories de son discours, la principale intéressée aurait sans doute rétorqué avec un rictus de mépris, comme elle l’a fait dans un tweet réagissant à un article consacré à son livre dans Libération : « c’est là un point de vue blanc, mon « je », parce que réduit à la race et au genre, est antiraciste et féministe. J’essaye d’écrire ce que je ne suis pas et surtout ce que je suis », ainsi que «Un point de vue, je pense, qui ne m’est pas propre, mais caractérise celles et ceux dont la condition sociale est marquée par le racisme » « https://www.middleeasteye.net/fr/entretiens/france-kaoutar-harchi-immigration-postcoloniale-violences-inegalites-racisme
Comprendre : Kaoutar Harchi parle, par sa seule voix, de la réalité de tous les « minoritaires » qui partagent avec elle une assignation raciale. Les pouvoirs qui lui sont conférés, de télépathie comme d’ubiquité, la dispense de présenter son récit comme étant le sien propre, et accessoirement de réaliser des enquêtes empiriques ingrates mais mettant au jour des réalités bien plus épaisses, entrelacées et complexes que son « vécu » n’épuise pas. Adepte du commentariat Twitter qui s’exempte de toute investigation sérieuse, ayant percé à jour le cœur obscur et impénétrable aux béotiens des marges commodément muettes, Kaoutar Harchi, entourée de son élégante coterie de décodeurs zélés des subjectivités minoritaires, porte donc la sainte parole là où ses pas la mènent. La mémoire légèrement défaillante, n’ayant de toute évidence pas peur du ridicule, cette-dernière se froisse qu’on lui reproche, ainsi qu’à d’autres insupportables dégaineurs de « nous », de jouer les porte-parole. La contradiction est un luxe qui ne se refuse pas quand on ne dispose ni de cohérence, ni de probité intellectuelle.
Il y a cependant bien des contradicteurs à ces idées, reconnus pour leurs travaux fondateurs en sciences sociales, dépourvus toutefois, il faut bien le reconnaître, de ses dons exceptionnels. Pour ceux-là, l’insulte, la diffamation et le bûcher sont de mise. N’est-il pas que justice que de tels malotrus soient voués aux gémonies ? De vieux chercheurs, blancs de surcroît, osent dire que la classe n’est plus travaillée avec suffisamment de rigueur et qu’ « on ne comprend rien au monde dans lequel nous vivons si l’on oublie que la classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu’on en dise, le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité des personnes ».
Peu importe que les principaux intéressés aient dévoué leurs travaux à l’histoire de l’immigration, et soient les pionniers d’un champ qui n’intéressait au début personne dans le monde universitaire. Peu importe également qu’il n’est de toute évidence pas saugrenu de tenir une telle position en pleine crise sanitaire, économique et sociale et alors qu’au commencement de la pandémie, les classes populaires françaises n’ont eu d’autre choix que d’être forcées à sortir et à travailler, risquant leur vie face à un virus mortel, privées des protections les plus élémentaires, pour que l’économie du pays continue à tourner. Un sort évidemment épargné à l’essayiste. Leurs prises de position publiques et engagements politiques contre le racisme et le colonialisme ne devraient d’ailleurs pas nous leurrer. L’étiquette de puants réactionnaires, apposée par des juges hautement compétents en la matière, s’imposait. Le contexte actuel l’exige, et comme Pascal Engel nous l’a enseigné, celui-ci est « l’essence des choses et de la connaissance (car) tout dépend d’un contexte, situé parce que mouvant, variable. Quand on connaît le contexte, on peut juger et éviter de se tromper en appliquant des principes rigides ».
On pourrait bien sûr objecter que dans notre contexte chauffé à blanc, il est au contraire pour le moins étrange de ne pas être en mesure de faire la distinction entre un Zemmour et un Gérard Noiriel. Que bien des militants et théoriciens progressistes à gauche ont dénoncé, lutté et écrit contre le racisme, le colonialisme, le patriarcat, bien avant la décennie 70-80 étasunienne. Qu’aucune théorie n’est au-dessus de la critique argumentée, d’où qu’elle vienne, et enfin que les financements (Fondations Rockefeller et Novo) de Kimberlé Crenshaw, théoricienne ayant forgé le concept d’intersectionnalité[2], laisse songeur quant à sa prétendue « radicalité ».
Mais ça ne serait qu’arguties.
L’existence d’un point de vue blanc est en outre intéressante à décortiquer, et suppose l’existence d’un point de vue « racisé », charitablement incarné par notre talentueuse écrivaine. Incidemment, l’intellectuel et militant communiste libanais Mahdi Amil, qui n’a pour son malheur pas eu la chance de pouvoir lutter contre l’impérialisme depuis sa chaire américaine ou française, et s’est contenté de le faire depuis l’Algérie et le Liban, en a discuté dans l’une des meilleures critiques existantes de l’ouvrage Orientalisme, d’Edward Said, « Does the Heart Belong to the East and the Mind to the West ? Marx in the Orientalism of Edward Said ». Ce-dernier y défendait l’idée, devenue très populaire depuis au sein de la gauche académique américaine, selon laquelle « tout Européen, dans ce qu’il pouvait dire sur l’Orient, était par conséquent raciste, impérialiste, et quasiment complètement ethnocentrique », adoubant par là l’idée d’une cognition irrémédiablement occidentale, et ne pouvant jamais se départir de ce carcan. Mahdi Amil commence par souligner l’évidence : qu’il existe des classes sociales, des divergences d’opinions au sein même de celles-ci, et que supposer une pensée commune à des peuples sous prétexte qu’ils soient européens relève d’un simplisme indigne d’une analyse sérieuse. Mais il y a pire encore : si toute pensée individuelle n’échappe jamais au joug pesant de la pensée nationale dominante, et est incapable de la transcender, toute forme de transformation sociale au bénéfice des plus démunis au sein même du pays considéré devient par conséquent impossible, étant entendu que le banquier d’affaires français pense comme l’ouvrier tourneur-fraiseur.
Vivek Chibber, sociologue d’origine indienne et auteur de l’indispensable Postcolonial theory and the specter of capital, déplore, lors d’un échange avec l’universitaire d’origine palestinienne et spécialiste de la pensée d’Edward Said, Bachir Abu Manneh, la proximité naturelle entre cette idée biscornue et celle devenue hégémonique à gauche aux Etats-Unis qui voudrait qu’un blanc serait automatiquement raciste, né comme tel, et devrait passer sa vie à effectuer un long et douloureux pèlerinage pour tenter de s’en débarrasser, tentative toujours imparfaite et vouée à l’échec mais permettant peut-être de s’approcher un jour de la lueur de la délivrance. S’il est bien sûr vrai que la culture d’appartenance pèse sur les hommes et est à l’origine d’un ensemble d’idées infondées, voire même insultantes qu’ils peuvent concevoir sur un autre pays, régulièrement infériorisé de surcroît, le cœur du problème ne se situe pas là. L’internationalisme, tradition quasiment centenaire au cœur du mouvement ouvrier mondial, s’est toujours fondé sur les intérêts communs des travailleurs qui, nonobstant les frontières, sont exploités par les classes dominantes de leur pays respectif : c’est bien cette distinction entre représentations potentiellement insultantes, et intérêts communs, qui doit ici être soulignée.
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[2] Sarah Mazouz
La gauche indienne, ou vietnamienne, durant la période coloniale, mettait en exergue ces enjeux partagés, qui invitait des ouvriers et paysans de par le monde à faire fi de leurs préjugés et à concevoir un sort commun, malgré les multiples difficultés amarrées à un tel projet. Position défendue par le Parti Ouvrier Français (POF) de Jules Guesdes, privilégiant la lutte des classes sur la lutte des nationalités et défendant l’internationalisme prolétarien. (Noiriel p.98)
C’est cet espoir qui est traduit par la magnifique dédicace d’Ousmane Sembène, écrivain engagé, cinéaste, ancien docker, à « tous (ses) frères de syndicat et à tous les syndicalistes et à leurs compagnes dans ce vaste monde » dans son très beau roman Les Bouts de bois de Dieu, narrant la grève de 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Bamako le 10 octobre 1947. La même lueur affleurait dans le discours de « l’admirable militant Caracéna (fils d’anarchiste catalan), artisan sorti tout droit de la légende ouvrière du siècle, qui répétait en vain à ses amis algériens qu’ils ne feraient que changer de maîtres en épousant le parti des bourgeois indépendantistes ».
Les élites à travers le monde, quant à elles, n’ont aucun intérêt particulier à se débarrasser de leurs représentations, et n’ont au demeurant aucune difficulté à s’associer pour défendre leurs intérêts et enjeux. C’est bien là toute la différence entre une pensée stratégique certes ambitieuse et une vulgaire recette de développement personnel compatible avec les agendas les plus occultes.
N’ayant aucune consistance scientifique, l’idée d’un point de vue blanc ainsi que de ses corollaires « point de vue arabe », « musulman » ou « noir »… n’existe que pour permettre l’émergence de représentants, d’intellectuels publics parlant sans aucune délégation ni contrôle, au nom de masses aphones , dans un contexte d’affaiblissement général des gauches à travers le monde et de leur absence d’ancrage solide en milieu populaire. Elle est l’incarnation de l’analyse bourdieusienne selon laquelle « Une position scientifiquement très faible peut être renforcée s’il y a derrière elle des forces politiques ».
Cette posture de porte-parole de points de vue fondamentalement différents du reste de la population camoufle en outre assez mal l’absence de propositions stratégiques véritablement transformatrices et d’un projet politique solide et cohérent, étant entendu que personne ne vit de racisme et d’eau fraîche, et que cette idéologie mortifère constitue l’un des fondements idéologiques permettant le maintien du système économique inique dans lequel nous vivons. Les creux appels à l’avènement d’une utopie abstraite, d’une communauté rêvée, de partages d’expériences certes fort intéressantes mais pour le moins ténues et localisées, donc incapables de représenter une quelconque forme de menace pour l’ordre social tant abhorré, nourrissent à la longue une frustration, rendue lancinante par les innombrables scandales et minables polémiques en tout genre, propres à l’agenda médiatique effréné.
On éprouve une certaine gêne en effet à rappeler à nos théoriciens et militants plus-lucides-que-leurs-contemporains ,prompts à pontifier sur les erreurs, le passé, le présent et l’avenir honteux de la gauche, et à déceler avec toute la finesse et l’acuité qui les caractérisent les perversions multiples de nos imaginaires et représentations irrémédiablement corrompus, qu’il est bon de temps à autre de balayer devant sa propre porte et d’accepter la critique, au risque de devoir faire voler en éclats le sacro-saint pacte de non-agression raciale. Conclu en des temps immémoriaux par les autorités compétentes que sont Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah, activistes pouvant revendiquer un bilan et des victoires politiques faramineuses actualisées dans le monde réel de la réalité véritable, celui-ci précise qu’il est formellement interdit pour toute personne d’origine maghrébine ou afrodescendante d’attaquer un de ses partenaires en assignation raciale, sous peine de jugement en haute trahison et d’excommunication prononcée immédiatement. L’exception à cette loi d’airain étant l’attaque vis-à-vis de « vendus », « arabes de service » et autres traîtres raciaux. Afin de déterminer l’identité de ces odieux individus ne méritant même pas la corde pour les pendre, le CRPAF (Comité de Régulation de la Pureté Arabe en France) et le CRPNF (Comité de Régulation de la Pureté Noire en France) se réunissent annuellement afin de décerner louanges aux méritants ayant loyalement servi leur communauté et blâmes aux vils larrons défroqués, sur la base d’une cinquantaine de critères soigneusement sélectionnés parmi lesquels une maîtrise de l’arabe classique au moins équivalente à celle d’Ibn Khaldoun, du swahili à celle de Farouk Topan, et une maestria dûment jugée dans la préparation de makrouts et de mafé. Si nous partageons une forme d’écœurement teinté d’indifférence vis-à-vis de certaines figures affublées de ces sobriquets et tenant des propos ouvertement racistes, il n’en demeure pas moins que l’appellation de « vendu » ou de traître à la race suppose l’existence d’une communauté d’intérêts et d’enjeux fondée sur une assignation raciale partagée dont nous avons suffisamment montré l’inanité.
Mais il existe un risque autrement plus périlleux à la représentation indue et à la proximité entretenue par militants et intellectuels antiracistes avec les élites mentionnées précédemment. L’historien Gérard Noiriel en donne une idée claire dans l’un de ses billets de blog Les gilets jaunes, l’antisémitisme et « la démocratie du public » : « Toux ceux qui ont travaillé sur l’histoire du racisme et de l’antisémitisme savent en effet que les leçons de morale sont généralement impuissantes à endiguer la montée de ce type de haine. Le consensus des élites crée souvent des réflexes de rejet parmi ceux qui se sentent exclus, déclassés ou abandonnés. Une forme primaire et quasiment pathologique de la résistance populaire à la domination sociale consiste à prendre systématiquement le contre-pied du discours dominant ». Une parfaite illustration de ce phénomène réside dans son ouvrage Le Massacre des Italiens survenu le17 août 1893. Considéré comme le plus grand pogrom de toute l’histoire contemporaine française, il fut le théâtre de la haine des « trimards » (ouvriers français sans emploi) contre les saisonniers piémontais, haine décuplée par l’intervention des « forces de l’ordre ». L’historien donne des éléments de contextualisation et de compréhension à cette tuerie : « Au-delà des réactions individuelles, le massacre d’Aigues-Mortes est une conséquence des profonds bouleversements économiques et sociaux qu’a connus la région. Pour répondre à la demande croissante du marché, chaque mois d’août la CSM (Compagnie des salins du Midi) devait faire vivre dans les marais une société impossible. Le regroupement artificiel, dans une zone désertique digne de l’Enfer de Dante, de plusieurs milliers de prolétaires, issus de milieux sociaux que les mutations du capitalisme condamnaient à disparaître, ne pouvait être qu’explosif (…). Des individus n’ayant rien en commun, soumis à une concurrence de chaque instant et placés dans des conditions matérielles et climatiques totalement inhumaines, peuvent se livrer entre eux une guerre d’extermination pour peu qu’une étincelle mette le feu aux poudres ». (p.65) L’intervention des gendarmes afin de protéger les saisonniers a en outre joué un rôle paradoxal de multiplicateur de la violence populaire : « les trimards appartiennent aux fractions les plus démunies du monde ouvrier. Ils mobilisent la référence nationale pour contester l’ordre établi et crier leur révolte à l’égard d’un système qui ne leur ménage aucune place. S’ils ont fait preuve d’une folie furieuse à l’égard des Italiens, c’est surtout parce que ces-derniers ont été protégés par les gendarmes. De nombreux témoignages rapportent les réactions scandalisées des trimards face à tous ceux qui ont défendu les Italiens (…). Sans cesse questionnés, pourchassés, emprisonnés par les forces de l’ordre républicain, les trimards ne pouvaient pas supporter que celles-ci prennent le parti des étrangers contre eux. C’était comme si la dernière forme de dignité que la République leur avait laissée leur était soudain retirée ». S’attaquer aux étrangers, c’était aussi tenter d’atteindre les autorités. A l’opposé, les liens noués par les saisonniers piémontais (et non leur « autonomie ») avec les Aiguemortais ont été l’élément protégeant certains de la tuerie : qu’il s’agisse de relations de travail, affectives, ou même de simples rapports d’intérêts. Entre autres facteurs, la constitution d’un « nous » ouvrier dépassant les origines nationales contre la CSM qui devient la cible de toutes les rancoeurs joue un rôle tout à fait fondamental dans l’apaisement des tensions meurtrières de jadis.
L’analogie est toujours à manier avec précaution. Il subsiste que Gérard Noiriel lui-même ne rechigne pas à tirer de cette sinistre histoire une « leçon ». Nous pourrions en tirer la suivante : associer une cause juste (la lutte contre le racisme) à des acteurs honnis incarnant un système détestable et détesté (multinationales, fondations, marques de luxe), postuler l’existence d’un « nous » foncièrement différent à la fois des immigrations antérieures et du reste de la population française actuelle, dans un contexte de crise économique, sanitaire, politique, sociale pourrait bien être une combinaison funeste et agir comme un repoussoir à ces revendications, plutôt qu’à remporter une quelconque « hégémonie culturelle »[3]. Concept au demeurant complètement galvaudé et initialement forgé par l’intellectuel marxiste italien Antonio Gramsci, soutien indéfectible du mouvement ouvrier de son époque, il s’agissait pour ce-dernier d’essayer de comprendre pourquoi la révolution prolétarienne prédite par Marx ne s’était pas produite. La solution à ce problème résidait selon lui dans la conquête de l’opinion publique. La « guerre de mouvement » devait donc être précédée d’« une guerre de positions ». C’est l’alliance entre prolétariat et classes moyennes (le fameux « bloc historique »), donc un bloc social élargi, qui permettrait au mouvement ouvrier de devenir hégémonique dans l’espace public. [4] La constitution d’une coalition de classes est donc nécessaire selon lui, et tout à fait éloignée de la « péroraison incessante d’intellectuels ou de dirigeants contestataires dans les médias dominants » mais consiste bien plutôt en « la capacité d’un parti à forger et à diriger un bloc social élargi en éveillant la conscience de classe ». La nuance est de taille.
On le voit, la représentation infondée et ses choix politiques associés présente des corollaires pour le moins dommageables. Afin de mieux illustrer notre propos, nous souhaiterions prendre au mot la généreuse et très pertinente proposition formulée par Sarah Mazouz :
« A l’université, espace de construction critique des savoirs, ou sur le divan de l’analyste, lieu de leur déconstruction, qui peut parler, de quoi, et qu’accepte-t-on d’écouter ? Les personnes altérisées, minorisées, objets des discours officiels antiracistes peuvent-elles également en être les sujets, et désigner elles-mêmes ce qu’elles vivent du racisme ? ». En effet, qui parle ? mais surtout, qui parle vraiment et pour dire quoi ?
Afin d’y répondre, nous nous sommes donc entretenus avec des « minorités raciales » n’ayant toutefois pas les accès à l’université de la sociologue, et dont l’engagement s’est vulgairement concrétisé par un militantisme mené à l’extérieur des facultés. Nous devons certes préciser d’emblée que ces-derniers n’ont pas reçu les 90 millions de dollars récoltés par Black Lives Matter grâce à des multinationales aussi irréprochables qu’Amazon, ni le soutien désintéressé de vedettes hollywoodiennes à l’instar de Me too. Mais ce détail ne devrait toutefois pas incommoder les autrices d’Intersectionnalité, « heureuses (qu’elles sont) que celles et ceux dont les expériences et les intérêts ont longtemps été occultés socialement puissent aujourd’hui prendre la parole et la rue, et qu’il devienne bien moins aisé de les traiter par le simple mépris et l’arrogance. ».
Nous voilà rassurée.
Salah Zaouiya fait « partie des murs » de Mantes-la-Jolie, comme ses amis aiment à le dire. Son fils, Jawad Zaouiya, en est la copie conforme. Grand et costaud, le regard franc, direct, il est affectueux, très doué en dessin, et surtout d’une loyauté infaillible, une loyauté que lui rendent bien ses amis, qui trente ans après, n’ont pas oublié et parlent avec une affliction silencieuse de « leur frère ». Les photos de famille montrent un bambin au sourire malicieux, un frère aimant, un ami dévoué, un jeune homme qui vit et aime la vie. L’un de ces clichés toutefois sort du lot. De toute évidence pris sur le vif, à l’insu de Jawad, il montre le jeune homme pensif, les yeux baissés et mélancoliques, comme s’il songeait à un malheur imminent. Etrange expression sur un visage si juvénile. Monte Melkonian, grand chef militaire arménien, avait déjà finement décrit ce sourd chagrin qui saisit celui qui se sait prochainement condamné : « Il est probable qu’ils pressentent le moment de leur mort » avait-il dit pensivement à son épouse, évoquant l’expression de tristesse inaccoutumée qu’affichait avant sa mort brutale sur le champ de bataille un jeune commandant qu’il affectionnait particulièrement, Armen. (une véritable armée p.307)
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[4] Voir Razmig Keucheyan et la bataille culturelle
Jawad ne connaît ni la duplicité, ni les basses intrigues. Les Zaouiya ne tergiversent pas avec la rigueur éthique, seuls les bourricots et demi-habiles ont ce confort. Et l’éthique ne se dit pas, elle se montre : on ne laisse pas des amis dans le besoin, on ne ment pas lâchement pour sauver sa peau, une parole est une parole. Alors il cache promptement sa carte d’identité, et est placé en détention (récit de la nuit du décès de Jawad)
Salah est un homme d’un naturel jovial. Mais perdre un être cher, à l’aube de sa vie, est une blessure profonde qui ne se referme pas. Le chagrin étreint, broie, arrive par vagues intermittentes. Quand on le croit tenu à distance suffisante pour vivre une vie à peu près normale, il s’abat, implacable et déchire les membres. Alors, il faut s’occuper pour ne pas devenir fou. Dans ces moments, le vieux colosse au sourire espiègle aime couvrir ses toiles de couleurs vives et chatoyantes, il dessine des animaux, des plantes, des visages, un portrait de Jawad. Quand il peint sur son chevalet, il croit voir comme en un miroir le reflet de son jeune fils. Et alors, la douleur desserre légèrement son emprise, il peut respirer. Son fils n’est pas la seule victime des « prisons mortelles », d’autres suivent. Les détenus ont des droits. Tous les détenus. Salah n’a pas cette mesquinerie indigne qui consiste à ne pouvoir s’identifier et à éprouver de l’empathie que pour ceux qui partagent ses origines ou sa religion. Il est là pour tous et toutes. Il souhaite leur prêter main forte comme il le peut. C’est la seule manière qu’il a trouvée de donner du sens à la mort insensée, aux larmes, à la rage ravalée.
Il éclate d’un rire sonore quand on lui parle de celles et ceux qui souhaitent abolir la prison ou la police. Par expérience, il sait qu’il faut se méfier comme de la peste des vendeurs de voyages en Icarie et de festins fouriéristes :« Comment on obtient ça ? Et on fait quoi du crime du coup ? ». Les institutions carcérale et policière sont monumentales, les prises de paroles individuelles et initiatives locales ne constituent pas une alternative sérieuse et une menace réelle pour elles. Un certain mépris teinté d’indifférence voile momentanément son visage à leur pensée, puis il reprend la discussion comme si de rien n’était : il faut rester concentré et ne pas accorder de temps aux arrogants bonimenteurs. Il aimerait que ces-derniers utilisent leur intellect à des fins autrement plus nobles qu’à produire des monceaux de sophismes et de sornettes enrobés dans du papier de soie.
Une colère brûlante s’empare de lui toutefois lorsqu’il évoque « les gratteurs » et autres charognards, termes qui évoquent à s’y méprendre ceux de Samaria Rice, mère de Tamir Rice, jeune garçon de 12 ans assassiné par un policier de Cleveland, dénonçant la co-fondatrice de Black Lives Matter, Patrice Cullors, en ces termes : « Ils font leur beurre sur le sang de nos enfants bien aimés, mais ils ne nous parlent même pas ». De quel beurre est-il question ? Places au sein du parti démocrate, de l’ONG rapace Teach for America,contrats avec de grands studios de cinéma, conférences rémunérées à plusieurs milliers de dollars, etc…
Lors d’un entretien légèrement invraisemblable avec le journaliste Marc Lamont Hill au sujet des critiques adressées à Black Lives Matter, Patrice Cullors parle d’une voix monotone et presque embarrassée d’attaques de « suprémacistes blancs ». Son ton hésitant et saccadé est surprenant : la jeune femme manie d’ordinaire parfaitement la prise de parole publique, comme si c’était une seconde nature. Elle s’exprime toujours d’un ton confiant et assuré, sa gestuelle ferme mais fluide conforte son propos et lui donne davantage de force.
Mais c’est un jour différent. Celui-ci tente tant bien que mal de lui expliquer à de multiples reprises que des mères de victimes et militants noirs ont pris la parole publiquement pour dénoncer la gestion des finances de l’organisation. Elle n’en démord pas, la suprématie blanche s’abat sur elle, ses quatre villas dans des quartiers résidentiels huppés ne sont que le fruit de son dur labeur, il faut apprendre à s’exprimer avec plus « d’amour » et de compassion au sein de la communauté noire[5], son organisation n’est pas la seule à avoir reçu des dons, eux au moins ont eu la décence de révéler la somme qu’ils avaient touchée . N’a-t-elle pas qui plus est une famille à nourrir ? Les militants ne devraient-ils pas être payés un salaire décent (« a living wage ») pour le travail qu’ils font ? Les questions pertinentes, donc indiscrètes, de Marc Lamont, se heurtent à l’évidente connivence les liant tous deux, traduite par de petits éléments de langage : elle nomme l’interviewer par son prénom « Marc », « Marc, tu le sais », lui n’approfondit pas ses réponses souvent vagues, appelant des précisions supplémentaires.
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[5] “That I don’t agree with neoliberalism doesn’t encourage me to launch an online assault against those who do. We can, in fact, agree to disagree. We can have a healthy debate. We can show up for one another as Black folks inside of this movement in ways that don’t isolate, terrorize, and shame people — something I’ve
Au milieu de l’entretien, sa voix se brise, elle porte une main tremblante à ses yeux pour essuyer des larmes invisibles à la caméra.
Il modère son propos, le ton se fait apologétique. Insiste sur les menaces reçues et les conséquences de la controverse sur la santé mentale de la militante. Les mères de famille, dévastées par la mort de leur enfant, les procédures judiciaires interminables, le déni de justice, la précarité, les conflits et récupérations militantes et politiques de leur sort tragique, sont déjà loin. A la fin de l’entretien, elles n’existent plus.
https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/comme-nous-existons
https://www.monde-diplomatique.fr/2021/12/FIELDS/64165
https://catalyst-journal.com/2017/11/panthers-cant-save-us-cedric-johnson
[1] https://www.philomag.com/articles/racisme-systemique-mais-de-quel-systeme-parle-t
[2] Sarah Mazouz
[4] Voir Razmig Keucheyan et la bataille culturelle
[5] “That I don’t agree with neoliberalism doesn’t encourage me to launch an online assault against those who do. We can, in fact, agree to disagree. We can have a healthy debate. We can show up for one another as Black folks inside of this movement in ways that don’t isolate, terrorize, and shame people — something I’ve experienced firsthand. » Patrice Marie Cullors-Brignac, “We Didn’t Start a Movement. We Started a Network,” Medium, February 22, 2016.
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experienced firsthand. » Patrice Marie Cullors-Brignac, “We Didn’t Start a Movement. We Started a Network,” Medium, February 22, 2016.
Commentaire de F. PIERRU, sociologue:
Le papier d’Amel M’harzi, jeune femme brillante qui coche toutes les cases de la « personne racisée », militante dans les banlieues, et avec laquelle je suis en train d’élaborer un ouvrage sur les dérives racialistes, différencialistes, antirationalistes d’une certaine gauche radicale version Bouteldja, Diallo, Bouhafs ou Brakni. Tous ces gens qui en plus transpirent la haine (du « blanc »). Il suffit d’ailleurs de les écouter : de vrais roquets.
Amel est bien placée pour voir ce qu’est l’islamo-gauchisme. Ces pseudo-anti-racistes sont en réalité des néo-racistes. Plus généralement, ils subvertissent toutes les valeurs historiques de la gauche, en s’y installant comme des coucous, pour en donner une définition exactement inverse.
Quand une égérie de la gauche radicale comme Bouteldja voit dans un homme musulman qui bat sa soeur ou sa femme la réaffirmation d’une force testonéronée qui est aussi une résistance au colonialisme, tout le monde devrait se questionner. Et cela publié honteusement chez La Fabrique, de Eric Hazan, haut lieu des publications de gauche radicale.
Mais il est vrai que sa solidarité va d’abord à « sa famille, son clan, son quartier, sa race, à l’Algérie, à l’Islam ». C’est moi qui souligne.
Tout est dit : tribalisme, affirmation de l’Islam politique, retour de la pensée raciale…
Sauf à embrumer les esprits, il ne peut y avoir qu’une gauche : universaliste, antiraciste, rationaliste, laïque, progressiste, pacifiste (si possible).
Ou alors les Talibans sont de gauche… Après tout, Macron se dit « social-démocrate »… Tout est possible en matière de destruction du sens des mots.
Je vous invite donc à ne pas reprendre à votre compte des mots comme « personnes racisées », « décolonialisme », « racisme systémique », etc., autant d’expressions qui dynamitent les fondamentaux de la tradition de la gauche, dans sa diversité, en plus de nier la complexité des faits historiques (en fait du pur révisionnisme).