« 1 000 premiers jours » de l’enfant : la commission Cyrulnik, bénévole, ignorait que le gouvernement avait payé des consultants privés sur une mission parallèle
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a rendu, en 2020, un rapport sur la petite enfance au gouvernement. Il ignorait, jusqu’à notre appel, que le cabinet privé Roland Berger avait travaillé en parallèle sur le même sujet. Une mission à 425 000 euros, dont les contours restent mystérieux.
Par Adrien SénécatPublié le 08 avril 2022 à 12h59 – Mis à jour le 08 avril 2022 à 15h45
Temps de Lecture 5 min.
Qui a missionné en 2019 les consultants du cabinet Roland Berger pour plancher sur les mille premiers jours de l’enfant ? Et, surtout, dans quel but, alors qu’un grand rapport sur le même thème avait déjà été commandé à une commission d’experts menée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik ? Sollicité par Le Monde, le gouvernement n’a pas été en mesure de préciser les contours de cette prestation à 425 000 euros. Un cas d’école de l’opacité qui entoure l’intervention de ces cabinets de conseil privés dans la sphère publique, qui suscite la controverse depuis un rapport sénatorial au vitriol publié le 17 mars.
« Cela fait partie des projets dont nous sommes fiers », s’est félicité Laurent Benarousse, l’un des responsables de Roland Berger, lorsqu’il a été interrogé sur le sujet au Sénat en janvier. Selon lui, ses consultants sont intervenus pour « organiser au mieux pour le nouveau-né, mais aussi pour la maman, l’accès aux services publics ».
Ce travail a beaucoup moins convaincu au sein de l’Etat. Les différentes missions du cabinet sur les « 1 000 premiers jours de l’enfant » ont reçu une évaluation moyenne de 2,5 sur 5 de la part de la direction interministérielle de la transformation publique (DITP), relève la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil dans son rapport. La DITP a notamment jugé que les travaux du cabinet Roland Berger n’étaient « pas au niveau » et que son travail sur le chiffrage de différentes mesures n’était « pas à la hauteur d’un cabinet de stratégie ».
Contacté par Le Monde en mars, Boris Cyrulnik avait assuré ne pas être au courant de l’intervention de consultants privés sur ce dossier. Cette mission, c’est « beaucoup d’argent perdu », a-t-il renchéri dans L’Obs mercredi 6 avril. Signe que Roland Berger aurait été sollicité par l’Etat en parallèle des travaux du comité, et pas dans le cadre de celui-ci.
Une mission aux contours flous
Interrogé, le cabinet d’Adrien Taquet, secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles, défend aujourd’hui l’existence de deux missions différentes, qui ont eu lieu en parallèle. D’un côté, donc, l’équipe d’experts scientifiques pilotée par Boris Cyrulnik, qui a travaillé de septembre 2019 à la remise du rapport, en septembre 2020. De l’autre, une réflexion pour préparer la mise en œuvre des recommandations dudit rapport, notamment pour réaliser des estimations financières de certaines mesures ou « identifier chaque composante du parcours des mille jours ».
L’entourage du secrétaire d’Etat affirme cependant ne pas avoir été en contact direct avec Roland Berger. « Pour anticiper, on travaille avec l’administration, on lui dit : “Préparez-vous, il va falloir tout repenser au service des enfants et des parents”, explique son directeur de cabinet, Vincent Reymond. Nous avons demandé à la DITP de travailler sur ce sujet et c’est elle qui a choisi ensuite d’avoir recours à Roland Berger. »
Toutes nos demandes de précisions sur les conditions d’intervention des consultants, le contenu de leurs missions et la répartition des tâches entre le public et le privé sont restées lettre morte, tant auprès du cabinet d’Adrien Taquet que de la DITP. A en croire le secrétariat d’Etat chargé de l’enfance, la réflexion sur les mille premiers jours de l’enfant aurait fait l’objet d’une telle collaboration entre le public et le privé qu’il n’est pas possible de distinguer qui a fait quoi a posteriori : « La DITP et Roland Berger ont travaillé main dans la main. »
Selon nos informations, cette mission conjointe a donné lieu à un rapport d’une cinquantaine de pages, examinant la faisabilité d’une quarantaine de mesures techniques, comme l’allongement du congé paternité. Impossible, en revanche, de savoir quelles suites y ont été données.
Sollicité, le gouvernement n’a pas souhaité rendre publique la lettre de mission initiale adressée à la DITP, ni les rapports ou les évaluations issus de cette mission. Roland Berger a, de son côté, refusé de répondre aux questions du Monde.
Un contrat critiqué par Boris Cyrulnik et d’autres experts
Au cabinet d’Adrien Taquet, on fait valoir que la commission Cyrulnik a tout de même été informée de l’existence d’une mission de préparation censée accompagner la mise en œuvre de leurs préconisations. Mais l’implication de Roland Berger, pourtant prépondérante, a été passée sous silence.
Boris Cyrulnik et plusieurs autres membres de sa commission ont donc tiqué en découvrant que des consultants avaient été à la manœuvre et que l’ardoise s’élevait à 425 000 euros. « Je suis un peu vexé, car le moindre défraiement a relevé pour nous de la gageure ! J’ai sollicité des [experts] anglais très pointus et la honte m’a saisi quand je les ai vus payer leur déjeuner
à la cantine du ministère », a déploré Boris Cyrulnik auprès de L’Obs. Les experts scientifiques n’ont pas été rémunérés pour ce rapport, ce qui est courant. Mais les contraintes budgétaires ont, disent-ils, pesé sur leurs travaux. Isabelle Filliozat, psychothérapeute et vice-présidente de la commission, s’en est, elle aussi, plainte auprès de l’hebdomadaire :
Les deux consœurs étrangères de notre équipe, une Québécoise et une Norvégienne, ont dû faire l’aumône pour obtenir le remboursement de leurs déplacements. Et quand il a été question de traduire notre rapport, le ministère nous a fait savoir qu’il n’existait pas de fonds disponibles.
Interrogé sur ce décalage, le directeur de cabinet d’Adrien Taquet reconnaît que les conditions de défraiement d’experts missionnés dans des missions comme celles confiées à Boris Cyrulnik sont très strictes. Mais il refuse de mettre ce constat en perspective avec les 425 000 euros dépensés pour Roland Berger : « Ce n’est pas le sujet ! Dans toute la fonction publique, et pour tout le monde, il y a eu une réduction drastique des règles de remboursement. »
Cet exemple, parmi tant d’autres, illustre pourtant bien les questions de fond soulevées par l’intervention des cabinets de conseil dans la sphère publique. Alors que la fonction publique fait face à d’importantes contraintes budgétaires, tant en termes d’effectifs que de moyens, le suivi des interventions des consultants du privé semble souvent bien moins scrupuleux, et surtout opaque.
Notre sélection d’articles sur les cabinets de conseil
Invisibles, mais omniprésents, quelle est l’influence réelle des consultants privés dans la conduite des affaires de l’Etat ? C’est la question brûlante qu’a fait surgir au cœur de la campagne présidentielle la commission sénatoriale sur l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques, qui a rendu son rapport le 17 mars. Parallèlement, Le Monde a mené sa propre enquête, fondée sur des témoignages, des sources ouvertes et des demandes d’accès à des documents, pour tenter de mesurer l’impact de ces cabinets sur le quinquennat d’Emmanuel Macron.
Enquête : Article réservé à nos abonnésLes cabinets de conseil, une machine installée au cœur de l’Etat
Récit : Article réservé à nos abonnésDes « gilets jaunes » aux grandes réformes, les consultants en première ligne du quinquennat Macron
Lire : Article réservé à nos abonnésLe cabinet de conseil McKinsey accusé d’évasion fiscale en France
Pour comprendre : Qui sont les consultants et pourquoi l’Etat fait appel à eux, en 7 questions
Moteur de recherche : Explorez les 1 600 missions des cabinets de conseil pour l’Etat recensées par « Le Monde »Lire : Recours aux consultants privés : la grande opacité de l’Etat
Lire : Article réservé à nos abonnésInterventions invisibles et statut flou : le mélange des genres des consultants privés qui conseillent le gouvernement
Lire : Article réservé à nos abonnésComment l’exécutif a confié l’organisation des concertations citoyennes à des cabinets de consultants privés
Vérification : Emmanuel Macron minimise le recours aux cabinets de conseil privésVoir plus
Adrien Sénécat