« La plupart des électeurs potentiels ne s’intéressent pas ou peu à la politique. Il leur faut donc une boussole. Cette boussole était le clivage gauche/droite. » (Frederic Pierru, sociologue, politologue)

Les commentateurs de la société de cour politique aiment à penser que les électeurs sont rationnels et qu’ils déterminent leur vote en fonction de l’appréciation qu’ils se font des thématiques qui sont les plus saillantes pour eux. A cette aune, la santé devrait déterminer massivement les prochains votes des Présidentielles puis des Législatives. Or, force est de constater que ce n’est pas le cas : le pouvoir d’achat, la guerre en Ukraine ont damé le pion à une société éprouvée par deux ans de crise de Covid-19 et sa longue litanie d’incurie et d’enfumages de l’État sanitaire. Même si l’activité politique consiste, comme le disait fort justement Pierre Bourdieu, à se jouer des visions des di-visions du monde social, on ne peut que saluer la prouesse de la communication gouvernementale à avoir réussi à mettre sous le tapis ses défaillances, du manque de masque aux décès de personnes âgées en Ehpad, en passant par les tris contraints par la réduction de la voilure hospitalière depuis vingt ans… Transformer en échec en réussite, quel talent ! 

La société de cour politique, comme dans l’excellent film de Patrice Leconte, s’enthousiasme pour l’« habileté » et le « stratégisme » des candidats au poste suprême. On ne reviendra pas sur la course de petits chevaux qui dégoûtent les électeurs les moins politisés, c’est-à-dire les plus éloignés du microcosme politique. On s’étonne de la montée de l’abstention montante et structurelle des catégories populaires, sans poser la question qui fâche : l’offre politique est-elle à la hauteur ?

Tout le monde a célébré, en 2017, la fin du clivage Gauche/Droite, accoucheuse d’un « nouveau monde », promesse de modernité… Si on prend le point de vue indigène des initiés, c’est peut-être un progrès. Mais tout le monde n’est pas initié. Pire : 80% de la population ne le sont pas. La plupart des électeurs potentiels ne s’intéressent pas ou peu à la politique. Il leur faut donc une boussole. Cette boussole était le clivage gauche/droite. A défaut de lire les programmes, car ils n’en ont ni le temps ni les capacités ni l’envie, cette structuration était bien une boussole : « je ne comprends rien à ce qui se joue dans le débat politique, mais je peux me fier à une marque, à laquelle je délègue mon avis ». 

L’âge d’or de cette politisation des catégories populaires fut celui du PCF, qui encadrait et politisait des gens très éloignés de la politique. Tout le monde s’est réjoui de la mort du PCF sans comprendre que cela ratifiait l’augmentation du « cens caché », réservant la politique au CSP+ éduquées. Rappelons que le corps électoral est composé de 50% d’ouvriers et d’employés. Qui peut se réjouir de la disqualification électorale de la moitié de la population en démocratie ? 

Et pourtant ce fut le cas. Les thuriféraires de la « République du centre » ont été comblés d’aise. Les militants du « cercle de la raison » idem. Nous étions dans les années 1990. Ils transfiguraient ainsi, avec leur capacité intellectuelle, le retour du suffrage censitaire bourgeois. Le bonheur de l’entre-soi est tellement gratifiant. 

Défense de cet entre-soi : le retour du mépris et du racisme de classe. « Vous ne ratifiez pas l’amélioration de notre niveau de vie, c’est que vous êtes bien racistes et égoïstes ». Pour mesurer l’indécence de cette expression, il suffit d’imaginer l’inverse. 

Mais seulement voilà. Les gueux ne meurent pas sans se révolter, et cela depuis Spartacus. La loi du champ politique veut que des outsiders bourgeois espèrent de prospérer sur ce ressentiment. La ficelle : diriger ce ressentiment contre ceux qui sont juste en dessous : les bénéficiaires de minimas sociaux, si possible des Français d’origine immigrée. Tout cela est connu, je n’y reviens pas. 

Cela étant dit : il faut rompre avec la fiction d’un vote qui serait l’expression d’une délibération en son for intérieur et qui s’exprimerait dans le secret de l’isoloir. Une fiction reste une fiction. Le vote a toujours été une pratique collective, même fictivement cachée dans le secret de l’isoloir. 

Le vote est l’expression de l’expérience de conditions d’existence matérielle, qui s’incarnent dans des dispositions durables – un habitus –, sans cesse activées et réincarnées par l’environnement d’existence – la famille, le travail, le cercle de sociabilité – : rien de stratégique dans cette affaire. 

La demande politique est donc une sommation de dispositions sociales complexes qui doit se prononcer sur une offre politique qui devient de plus en plus invisible, et, pour tout dire, ésotérique. D’où les effets fréquent d’allodoxia (Bourdieu), i.e. prendre des vessies pour des lanternes. 

Quand les classes populaires votent pour Macron, c’est juste qu’elles ont été contraintes de se prononcer sur une offre politique dont elles ne cernaient pas la logique. 

Cela pourrait être désespérant. Mais ce n’est pas une fatalité. Des mouvements de masse, qui encadrent les catégories populaires, les politisent, dans tous les sens du terme, on peut contrecarrer l’effet de fermeture du champ politique sur les seuls intérêts bourgeois. 

Il faut risquer pour les catégories populaires l’aliénation pour sortir de l’aliénation. 

Nous y sommes. 

Votez dimanche

Frédéric Pierru 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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