Hôpitaux: les soignants partent, les lits ferment et les patients dorment sur des brancards dans les couloirs des urgences.

L’HÔPITAL À BOUT DE SOUFFLE REPORTAGE

L’hôpital public fait silence pour se faire entendre

Chaque vendredi, des hospitaliers se recueillent une minute pour conjurer la « mort programmée de l’hôpital public ». Car aucune promesse politique n’est tenue : les soignants partent, les lits ferment et les patients dorment sur des brancards dans les couloirs des urgences.

Caroline Coq-Chodorge

2 avril 2022 à 12h05

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=cGHcHbMWg3iIbF5M4r%2B6H%2BgvIyhQxXHA7LO4Qwr9JJoPMkXskttpY%2BZWak5iRLTY7657YjpCHYItwoKNsqcWOgzbr6t61

Rennes (Ille-et-Vilaine).– Depuis le début de l’année, dans une cinquantaine d’hôpitaux en France, des personnels soignants se regroupent tous les vendredis à 14 heures pour une minute de silence. C’est une oraison funèbre pour « la mort programmée de l’hôpital public ». Vendredi 1er avril, à 14 heures, ils sont une centaine à se retrouver sur les deux sites du CHU à Rennes. Ils se regroupent quelques minutes, écoutent un texte cette fois lu par le chanteur Alee, puis s’envolent, comme une nuée d’oiseaux, pour retrouver leurs services.

Minute de silence au CHU de Rennes, le 1er avril. © Caroline Coq-Chodorge / Mediapart


Le docteur Louis Soulat, chef de service des urgences, est parmi eux. Il sort d’une réunion « épuisante », excédé : « Est-ce que quelqu’un prend en compte ce qu’il se passe ? » Cette question est à tiroirs. Il parle du retour du Covid aux urgences, des mêmes « malades fragiles » en détresse respiratoire, de la hausse des hospitalisations, y compris en réanimation. Il parle aussi de son hôpital de Rennes, toujours en « plan blanc depuis trois mois », dans le « marasme » parce que la situation des ressources humaines est « catastrophique ».

Il n’y a pas assez de lits, pas assez de personnel pour les hospitalisations. Louis Soulat tient les comptes, pour le « No bed challenge » du syndicat Samu urgences de France, le classement tragi-comique des patient·es qui stagnent aux urgences, faute de lits dans l’hôpital. « À Rennes, on est les premiers de France ! », fait mine de se réjouir le professeur Soulat.

Aux urgences de la ville bretonne, il y a chaque matin « une trentaine de patients sur des brancards », qui ont souvent passé la nuit dans « une zone de transfert transformée en zone d’hospitalisation », poursuit l’urgentiste. Spontanément, lui vient en mémoire ce « patient de 92 ans avec une fracture des vertèbres qui est resté 72 heures aux urgences ». Kevin Houget, aide-soignant dans le service, raconte sa « colère de voir ces personnes de 80 ou 90 ans passer des nuits aux urgences » : « Cela me révolte. Et on ne peut même pas faire preuve d’humanité parce qu’on est deux – une infirmière et un aide-soignant – pour s’occuper de 30 patients, à les pousser en radio, au scanner, à poser des perfusions. »

Sophie (voir l’onglet Prolonger), psychologue à l’hôpital, reçoit dans son bureau de plus en plus de personnels « à bout, en pleurs, de plus en plus haut dans la hiérarchie de l’hôpital. Ils me racontent souvent qu’ils baissent les yeux pour éviter les regards de leurs patients ». Elle plaisante avec Kevin Houget, sur les phrases types du soignant à bout qui ne peut plus faire son métier en conscience : « “Oui, oui, je reviens dans cinq minutes.” Une heure et demie plus tard : “Ah, madame Machin, je vous ai oubliée”… »Seulement « madame Machin » est très souvent très âgée, elle a faim, soif, envie d’aller aux toilettes, elle a mal.

Le rire de la psychologue est celui d’une professionnelle de santé, d’une immense bienveillance pour « madame Machin », qui peut-être n’importe qui, et pour le soignant qui l’a oubliée sous l’ampleur de  la tâche et des sollicitations. C’est un rire qui conjure, parce que des patientes et des patients en meurent.À LIRE AUSSIMédecin aux urgences du Nouvel hôpital civil (NHC), Sébastien Harscoat ne veut plus « être complice de ce système où des gens décèdent par défaut de prise en charge ».Jeudi 17 mars à Strasbourg, un patient est mort aux urgences, faute de prise en charge

31 mars 2022Lire plus tard

À Strasbourg et Orléans, des services d’urgences secoués par des décès de patients

Jeudi 17 mars à Strasbourg (Bas-Rhin), un homme est mort aux urgences, après de plus de 12 heures d’attente sur un brancard. Il avait été admis pour une hémorragie digestive. Dans Rue89 Strasbourg et Mediapart, le docteur Sébastien Harscoat attribue ce décès au manque de moyens des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) : « L’hémorragie digestive, c’est quelque chose qu’on soigne très bien. Ce patient n’aurait pas dû décéder. Les délais de prise en charge font qu’on n’arrive plus à soigner les gens. Ce jeudi-là, c’est simple, il y avait plus de 12 patients qui étaient là depuis plus de 24 heures sur un brancard et deux patients qui étaient là depuis plus de 45 heures. Vous imaginez bien que lorsqu’on a 40 patients aux urgences dès 8 heures le matin, on ne peut pas les soigner correctement. »

Lundi 28 mars, un homme est mort aux urgences d’Orléans (Loiret). Le personnel paramédical a été si choqué que « 79 infirmières sur 80, 35 aides-soignantes sur 40 ont été arrêtées, par leur médecin, pour souffrance au travail », raconte Lucie Corneat, infirmière et déléguée du personne du syndicat Sud Santé Sociaux. « Personne ne sait si ce patient, s’il avait été mieux pris en charge, aurait survécu. Mais, pour le personnel, ce décès aurait pu être évité. Ils ont exercés trois fois leur droit de retrait depuis le début du mois de janvier, parce qu’ils sont submergés par un afflux massif de patients ; il y en a partout dans les couloirs. Demain, samedi, il n’y aura aucun paramédical aux urgences. Les médecins ont demandé à fermer le service, et ils ont déposé un préavis de grève. Nous sommes pourtant un centre hospitalier régional. En septembre, nous serons un CHU. » À l’hôpital d’Orléans, 100 postes de soin sont vacants, 150 lits sont fermés par manque de personnel.

À Rennes, un décès aux urgences en 2018 a aussi bouleversé le service. Le chef de service chef Louis Soulat rappelle : « Tout retard dans la prise en charge augmente le risque de mortalité, des tas d’études le prouvent. »

Au début, on y a cru. On a pensé que les gens allaient prendre la mesure de la situation. Mais notre quotidien n’a fait qu’empirer. C’est difficile de mobiliser les gens qui désespèrent.

Cécile Vigneau, professeure de néphrologie

Dans les hôpitaux qui participent à la minute de silence, le même texte est lu chaque vendredi, parfois par une personnalité. Ce vendredi, c’est le chanteur rennais Alee qui a pris le micro : « L’accès aux soins à l’hôpital pour tous n’existera plus en l’absence d’un changement radical », prévient-il. Il a aussi participé à une reprise du tube du confinement, Danser encore, du musicien HK : il faut « soigner encore », chantent les personnels hospitaliers, soutenus par des artistes, comme Corinne Masiero.

Cette minute de silence est une nouvelle déclinaison de la longue mobilisation de l’hôpital public, qui a débuté au printemps 2019. Il y a eu la grève des urgences, puis de tout l’hôpital public, la démission de 1 000 responsables de service, la constitution d’un Collectif inter-hôpitaux, les manifestations par dizaines, un projet de référendum d’initiative populaire qui a échoué aux portes du Conseil constitutionnel. « Au début, on y a cru. On a pensé que les gens allaient prendre la mesure de la situation. Mais notre quotidien n’a fait qu’empirer. C’est difficile de mobiliser les gens qui désespèrent : ils se replient sur eux-même ou partent », raconte la professeure de néphrologie Cécile Vigneau.

« Est-ce qu’ils veulent en finir avec l’hôpital public ? »

Toutes et tous font le constat que l’hôpital public n’a pas la place qu’il mérite dans cette présidentielle. Le chanteur Alee s’en étonne : « Je pensais que le débat serait sur la table, après deux ans de Covid, toutes ces restrictions. Les politiques n’en parlent pas, comme si cela n’avait pas existé. » « On finit par s’interroger, dit Maud, la psychologue. Est-ce qu’ils veulent en finir avec l’hôpital public, le laisser se dégrader, pour l’achever, quand il sera devenu vraiment mauvais ? Est-ce qu’on est paranos ? »

« Le Ségur de la santé n’a pas redonné de l’attractivité à l’hôpital, constate la neurologue Anca Nica. Les conditions de travail sont tellement dégradées que les paramédicaux quittent l’hôpital : il faut des meilleurs salaires, et surtout des horaires stables, des personnels en nombre suffisant au lit des malades, une évolution de carrière. Cela ne coûterait pas beaucoup plus cher, parce qu’aujourd’hui on a recours à des intérimaires à des prix fous. On ne veut pas dépenser beaucoup plus, on veut le juste soin au juste coût. »

Sophie Taque, professeure de pédiatrie dans son bureau à l’hôpital sud de Rennes. © Caroline Coq-Chodorge / Mediapart


Dans son bureau, au 3e étage de l’hôpital sud, celui des enfants, la professeure de pédiatrie Sophie Taque reste convaincue que, « dans l’ensemble, les gens travaillent encore très bien à l’hôpital. Mais on est en train de scier la branche sur laquelle on est assis. Nous, les professeurs de médecine, nous travaillons 60 à 80 heures par semaine. Et on ne passe qu’un quart de notre temps avec les patients. On fait aussi de l’enseignement, de la recherche, et des tas de choses chronophages ». Elle montre le fonctionnement des logiciels qui permettent de tenir à jour les dossiers de ses patients, des enfants atteints de cancer ou de maladies rénales : ces logiciels sont mal conçus, lui mangent son temps. Elle raconte l’explosion récente des passages aux urgences pédiatriques, où elle assure encore des gardes : « 80 % des enfants n’ont rien à y faire. Quand est-ce qu’on fait de l’éducation à la santé dans ce pays ? »

À 54 ans, elle ne quittera pas ce métier qu’elle « adore ». Mais elle observe avec inquiétude les médecins plus jeunes : « Ceux qui choisissent l’hôpital le quittent au bout de dix ans, à cause des horaires de travail, des gardes de 24 heures aux urgences sans pause, sans pouvoir manger. Je n’ai jamais vu une telle vague de départs. On a un super système de santé, et on a l’impression qu’il va se casser la figure. Je n’en reviens pas de dire cela. »

Caroline Coq-Chodorge

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire