« Le recours de Poutine à l’argot mafieux indique une sorte d’appartenance au monde des malfrats »
TRIBUNE
Yves Hamant – Professeur émérite de civilisation russe et soviétique
Pour le professeur de civilisation et traducteur d’Alexandre Soljenitsyne, la contamination de la société russe par la « morale mafieuse », longuement analysée dans « L’Archipel du Goulag », influence aujourd’hui les mots et les actes de Vladimir Poutine.
Publié le 21 mars 2022 à 04h45 – Mis à jour le 25 mars 2022 à 16h39 Temps de Lecture 5 min.
Quelques mois avant d’accéder à la présidence de la Russie [en 1999],Vladimir Poutine, alors premier ministre, a stupéfié le monde en déclarant que son pays irait « buter les terroristes [tchétchènes] jusque dans les chiottes ». Il est familier de telles sorties, où l’on peut déceler une forme de populisme. On recueille même les « poutinades » un peu comme chez nous naguère les « raffarinades ».
Elles mériteraient cependant plus d’attention politique. Ainsi, on n’a pas suffisamment remarqué celle prononcée devant le président Emmanuel Macron lors de leur conférence de presse du 7 février 2022. Evoquant les accords de Minsk, il a affirmé qu’il faudrait bien que l’Ukraine les applique en l’assortissant de cette maxime [à l’intention du président ukrainien] : « Que cela te plaise ou non, à toi de l’supporter ma belle. » Le lendemain, le président Volodymyr Zelensky a répliqué, à l’occasion de sa conférence de presse avec M. Macron, que le président de la Russie avait bien raison : que l’Ukraine était belle en effet, mais que c’était de trop de dire « ma » belle.
On ignore que la maxime en question est tirée d’une tchastouchka (couplet satirique) scabreuse sur la princesse au bois dormant : « Dans la tombe, elle dort ma belle/Je m’incline et je te b…/Que oui ou non cela te plaise/A toi de l’supporter ma belle. »
« Le caïd l’a dit »
Mais il y a une autre boutade, due cette fois au ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 18 février, et passée totalement inaperçue à l’étranger parce que rebelle à la traduction. Soulignant combien il était important pour la Russie de signer un traité avec les Etats-Unis, le ministre a lancé : « Le caïd l’a dit, le caïd l’a fait. Nous obtiendrons que tout se passe honnêtement. Il faut néanmoins que les poniatiya (traduisons par « règles ») soient également respectées au niveau international. »
De quoi s’agit-il ? De quelles « règles » parlait-il ? Les poniatiya ne sont pas des règles comme les autres, ce sont celles observées par les caïds, les malfrats du monde carcéral, de la pègre, ceux que l’on appelle aussi en russe les Vory v zakone, littéralement les « voleurs dans la loi ». Par conséquent, dans ce contexte, le« honnêtement » veut dire « dans le respect des règles mafieuses ». Une véritable énormité : le ministre Lavrov, un homme apparemment éduqué, appelle à régler les relations internationales à la manière des malfrats ! On ne s’étonnera plus après cela qu’il affirme avec aplomb que les Ukrainiens se bombardent eux-mêmes ! On ne s’étonnera pas non plus que la Fédération de Russie viole allègrement tous les principes du droit international.
Le terme même de poniatiya en ce sens ne s’est répandu qu’assez récemment dans la langue courante, mais le phénomène a été longuement analysé déjà par Alexandre Soljenitsyne [1918-2008], qui y a consacré tout un chapitre de L’Archipel du Goulag (Seuil, 1974) qui pose malheureusement des problèmes de traduction quasiment insurmontables.
Une langue criminalisée
« La révolution de février 1917 avait libéré des prisons une vague de prisonniers de droit commun ; la guerre civile avait provoqué un ensauvagement des mœurs ; des millions d’enfants abandonnés formèrent des bandes de petits délinquants… Or autant le régime soviétique s’est montré implacable avec les “politiques”, écrit Soljenitsyne, autant il a été complaisant envers les petits trafiquants et les vrais truands, considérés comme “socialement proches” », selon les mots de l’écrivain (troisième partie, chapitre 16).
« Le “mat” est une langue faite d’obscénités, de haine qui, à l’origine, utilise les mots à des fins militaires »
Ce sont eux qui ont bénéficié des différentes amnisties. La direction des camps leur déléguait de facto la gestion des prisonniers. Les hommes de la police politique, le futur KGB, ont eux-mêmes été contaminés à leur contact. Ils étaient censés les rééduquer, mais on peut se demander qui a rééduqué qui : les « kagébistes » les malfrats, ou le contraire ? Ainsi, c’est la société qui s’est en quelque sorte criminalisée. Des groupes se sont emparés des règles mafieuses, leur empruntant un style de vie, des attitudes physiques, une « morale » sui generis, une hiérarchie formée de « parrains » régnant sur leurs protégés.
Le parrain, en effet, ne respecte que la force. « Il peut battre un crevard et voler sa dernière chaussette à un homme en train de mourir de froid ; il règle leur compte à ses adversaires un par un ; il veut vivre et jouir et n’en a rien à f… des autres », écrit Soljenitsyne.
Lire aussi « Face à Poutine, ce n’est pas en paroles qu’il faut réagir, mais en actes mis en place sans crier gare »
Cette contamination de la société par la « morale » mafieuse a conduit à la« criminalisation » de la langue, selon le mot de l’historienne Françoise Thom (Comprendre le poutinisme, Desclée de Brouwer, 2018). Cette langue qu’on appelle en russe le mat, est faite d’obscénités comme l’argot, mais en plus violent. Le matest une langue de haine. A l’origine, il utilise les mots à des fins militaires. « C’est une forme d’agression égale à une agression militaire, expliquait l’écrivain Victor Erofeev en septembre 2011, à l’hebdomadaire MK Estoniya. Si j’envoie quelqu’un se faire f…, c’est que je veux le détruire. »
Lire aussi s« Je croyais Poutine rationnel, il est en fait paranoïaque » : les experts en psychologie poutinienne
Loin d’être anodin, le recours de Poutine à l’argot mafieux livre de précieux enseignements sur le personnage. Poutine a admis qu’il lui arrivait de recourir au mat. Dans ses discours, il peut passer de simples vulgarismes à la force destructrice du mat, indiquant une sorte de d’appartenance au monde des malfrats.
Sur cette culture ont pu se greffer la démesure et la paranoïa où finissent par sombrer tous les tyrans. Il convient alors de distinguer : quand le chef du Kremlin, hanté par le Covid-19, contraint chacun des membres du Conseil de sécurité à lui rendre des comptes un à un, à dix mètres de distance, alors qu’ils tremblent de peur, qu’est-ce qui est en jeu, la culture du « milieu » ou la paranoïa du tyran ? La distinction n’est pas sans importance, car elle implique une réaction différenciée. On ne traite pas de la même façon avec un caïd ou un paranoïaque.
Yves Hamant est professeur émérite à l’université Paris-Ouest-Nanterre en civilisation russe et soviétique, agrégé de russe, docteur en science politique et premier traducteur de « L’Archipel du Goulag » (Seuil, 1974).