Divisions au sein du clergé de l’Eglise orthodoxe russe dans un contexte de concurrence avec l’Eglise orthodoxe d’Ukraine

L’Eglise orthodoxe russe dans la tourmente

La guerre de Vladimir Poutine, à laquelle le patriarche Kirill a apporté une caution religieuse, provoque des divisions au sein du clergé dans un contexte de concurrence avec l’Eglise orthodoxe d’Ukraine, qui s’est émancipée de la tutelle russe en 2019.

Par Publié hier à 01h57, mis à jour hier à 14h44

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Le patriarche orthodoxe russe Kirill à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, le 27 février 2022.
Le patriarche orthodoxe russe Kirill à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, le 27 février 2022.  RUSSIAN ORTHODOX CHURCH PRESS SERVICE / AFP

On ne peut pas faire plus elliptique : « En raison de la situation internationale, le métropolite Onuphre de Kiev et de toute l’Ukraine (…) n’[a] pas pu assister à la séance. » C’est par cette simple allusion à une « situation internationale » non précisée que le site Internet des relations extérieures du patriarcat de Moscou a expliqué, jeudi 24 mars, l’absence du chef de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine à une réunion, le même jour, dans la capitale russe, du Saint-Synode de l’Eglise orthodoxe russe, le collège dirigeant dont sont membres les métropolites des églises autonomes dépendant du patriarcat de Moscou. Par ses omissions, la formule est significative des répercussions profondes qu’entraîne, pour l’Eglise russe, l’invasion de l’Ukraine sur l’ordre de Vladimir Poutine.

En quelques sermons enflammés prononcés fin février et début mars, le patriarche Kirill, le chef de l’Eglise russe, a apporté une caution religieuse à l’offensive militaire, dotée, selon lui, d’une dimension « métaphysique » et livrée contre « les forces du mal » qui s’opposent à l’unité du peuple et de l’Eglise russes.

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Au début de la guerre, quelques protestations se sont exprimées dans son clergé contre cet enrôlement. Depuis quinze jours, en revanche, un certain attentisme accompagne le flottement perceptible dans l’avancée russe sur le terrain.

Mais des contrecoups sont inévitables pour cette Eglise qui, « sous l’impulsion notamment du patriarche, avait gagné de plus en plus d’influence dans le monde orthodoxe, qui était désormais aussi bien implantée en Europe occidentale, au sein de la diaspora russe, et qui risque de perdre de cette influence avec ce soutien à la guerre », explique Kathy Jeanne Rousselet, directrice de recherche à Sciences Po et spécialiste de la Russie.

L’Eglise orthodoxe d’Ukraine s’est émancipée

Cette guerre intervient alors que la position de Kirill, étroitement liée au pouvoir de Vladimir Poutine, avait perdu de son lustre auprès du président russe. Il pâtissait du grave revers ecclésial intervenu après l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass, en 2014.

En 2019, l’Eglise orthodoxe d’Ukraine, concurrente depuis les années 1990 de l’Eglise ukrainienne du patriarcat de Moscou, avait obtenu que le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée, le primus inter pares des quatorze chefs d’Eglises orthodoxes canoniques, lui accorde l’autocéphalie (soit l’indépendance vis-à-vis de Moscou).

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C’était un coup d’autant plus dur pour Kirill que l’Ukraine est historiquement le berceau du christianisme slave, qu’elle compte pour environ un tiers des paroisses du patriarcat de Moscou et que « le nombre de pratiquants y est beaucoup plus important qu’en Russie », indique Kathy Jeanne Rousselet. « Kirill était profondément contre l’annexion de la Crimée, poursuit l’universitaire. Il savait que cela allait créer des tensions au sein de son Eglise. D’ailleurs, il était absent de la cérémonie officielle de signature de l’acte d’annexion. » Cela n’a pas suffi à prévenir cet échec.

Son soutien à la guerre actuelle est un nouveau défi pour lui. Pour l’instant, relève Antoine Nivière, professeur à l’université de Lorraine, spécialiste d’histoire culturelle et religieuse russe, « au sein de son Eglise, en Russie, il n’y a que lui qui s’exprime officiellement depuis un mois ». Début mars, près de trois cents prêtres avaient bien rédigé une lettre ouverte pour appeler à l’arrêt des combats, mais depuis, rien. Or beaucoup d’évêques sont d’origine ukrainienne, ils sont donc bien informés de la réalité des événements.

Préserver « l’unité spirituelle de notre peuple »

Le 18 mars, Kirill a réuni le haut conseil de son Eglise à propos de « ce qui se passe en Ukraine ». Il a insisté sur la nécessité de préserver « l’unité spirituelle de [leur] peuple – des Russes et des Ukrainiens – car il s’agit bien d’un seul peuple ». Il a aussi vanté l’utilité de ses « contacts personnels » avec d’autres chefs religieux chrétiens comme le pape François et Justin Welby, l’archevêque de Canterbury, avec qui il avait parlé par visioconférence deux jours auparavant. « Nos interlocuteurs ne se sont pas éloignés de nous, a-t-il dit à son haut conseil, ils ne sont pas devenus nos ennemis, ce qui veut dire que le contexte politique, grâce à Dieu, ne détruit pas les liens que nous avons créés avec nos confrères (…) malgré les violentes critiques d’une certaine aile de notre communauté ecclésiale. (…) Notre Eglise serait complètement isolée sans ces contacts. »

Cette insistance était une réponse aux courants ultraconservateurs du clergé russe, qui se montrent très hostiles aux relations avec les autres confessions chrétiennes considérées comme hérétiques et qui lui avaient reproché sa rencontre avec le pape François, en 2016.

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« Il avait très peur d’être mis à l’écart du christianisme mondial, analyse Antoine Nivière. Il montre sa satisfaction de ne pas être isolé sur le plan international, à la différence de Vladimir Poutine. L’œcuménisme lui permet aussi de démontrer à ce dernier qu’il a un rôle à jouer auprès des dirigeants religieux étrangers pour rallier les thèses du Kremlin sur ce conflit. »

En Ukraine, les relations du métropolite Onuphre avec Kirill, initialement bonnes, se sont tendues. Le 28 février, le synode des évêques d’Ukraine a déploré « la guerre », a rappelé son soutien à « la souveraineté de l’Etat et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine » et a demandé à Kirill « d’appeler les dirigeants de la Fédération de Russie à arrêter immédiatement les hostilités ». Seize des cinquante-trois évêques, surtout dans les diocèses de l’ouest du pays et du sud de Kiev, a compté Antoine Nivière, ont annoncé qu’ils ne mentionneraient plus le nom du patriarche dans les célébrations, mention importante puisqu’elle manifeste le lien canonique de subordination.

Dans les pays ex-soviétiques, l’attentisme prévaut

« Le premier à protester a été l’évêque de Soumy,observe l’universitaire. Mais Kirill lui a tout de suite fait savoir qu’une telle décision était une porte ouverte au schisme et qu’il aurait à en répondre au Jugement dernier et même avant, ici-bas. » Le monastère de la Laure des Grottes à Kiev, le siège officiel du métropolite Onuphre, « semble aussi très divisé ».

« A Odessa, le diocèse a financé une campagne d’affichage sur les grandes artères de la ville, avec des panneaux représentant une icône de la Vierge Marie sur fond de drapeau ukrainien et pour slogan : Vierge Marie, protège l’Ukraine », ajoute le chercheur. L’évêque du lieu, le métropolite Agathange, déjà en place à l’époque soviétique, lui-même Russe d’origine et farouchement attaché au maintien de l’Ukraine dans le giron du patriarcat de Moscou, a donné son accord. Tout récemment, a-t-il appris, les membres du clergé de trois diocèses ukrainiens (Kiev, Soumy et Volhynie) ont écrit à leurs évêques respectifs (pour Kiev c’est le métropolite Onuphre), leur demandant de convoquer un concile général de l’Eglise d’Ukraine du patriarcat de Moscou pour y proclamer l’autocéphalie et couper ainsi tous les liens de dépendance canonique avec le patriarche Kirill et l’Eglise de Russie.

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La juridiction canonique du patriarcat de Moscou ne se limite pas à la Russie et à l’Ukraine. Dans les pays ex-soviétiques, l’attentisme prévaut. On notera cependant que le métropolite de Vilnius, Innocent, a été plus audacieux. Le 17 mars, il a « fermement » condamné « la guerre de la Russie en Ukraine ». Sa déclaration, consultable sur le site Orthodoxie.com, ajoute : « Le patriarche Kirill et moi avons des opinions politiques et des perceptions différentes des événements actuels. Ses déclarations politiques sur la guerre en Ukraine expriment son opinion personnelle. Nous, en Lituanie, ne sommes pas d’accord avec cela. »Innocent était lui aussi absent du Saint-Synode du 24 mars.

Dans les autres pays, où les paroisses initialement fondées par des exilés qui fuyaient la révolution russe sont désormais presque toutes revenues dans le giron du patriarcat de Moscou, la prudence est l’option choisie pour tenter de préserver l’unité. Mais cela n’exclut pas les tensions.

A Amsterdam, la paroisse Saint-Nicolas, a décidé, samedi 26 mars, en assemblée générale, de quitter le patriarcat de Moscou et de rejoindre le diocèse de Belgique et des Pays-Bas du patriarcat de Constantinople. « Tout le clergé a voté pour cette décision ainsi qu’une majorité de fidèles, et ce malgré la venue de deux évêques du patriarcat de Moscou à l’assemblée, celui des Pays-Bas et celui de Belgique, qui ont en vain essayé de les empêcher de faire ce choix », précise Antoine Nivière.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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