« C’est sidérant » : l’Antarctique touché par une vague de chaleur exceptionnelle
Des températures jusqu’à 40 °C supérieures aux normales de saison ont été enregistrées la semaine dernière sur le continent blanc.
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Coup de chaud sur la région la plus froide au monde. En fin de semaine, l’est de l’Antarctique a connu un épisode de chaleur sans précédent qui a choqué la communauté scientifique, avec des températures jusqu’à 40 °C supérieures aux normales de saison dans une zone connue pour être des plus inhospitalières.
« C’est sidérant, et c’était totalement inconcevable jusqu’à la semaine dernière »,réagit Gaétan Heymes, météorologue à Météo-France. Le scientifique, qui a passé un an en Antarctique, compare l’amplitude du phénomène à celle du dôme de chaleur qui avait touché le nord-ouest du continent américain en juin 2021, avec près de 50 °C au Canada. « Cet événement totalement inédit change définitivement ce que nous pensions être possible en matière de climat antarctique », abonde Jonathan Wille, chercheur postdoctorant étudiant la météorologie polaire à l’Institut des géosciences de l’environnement, à Grenoble.
Il faut s’imaginer un instant l’intérieur du continent blanc battu par des vents glacés, à plus de 3 000 mètres d’altitude, où les températures oscillent entre – 50 °C et – 55 °C à cette période de l’année. Le 18 mars, elles ont atteint – 11,5 °C sur la base scientifique franco-italienne Concordia et – 17,7 °C sur la base russe Vostok. De quoi battre très largement (de 15 degrés) les précédents records pour le mois de mars ; mais il s’agit également du maximum jamais enregistré, toutes saisons confondues, à Concordia.
Sur le littoral, où le climat est plus doux, le thermomètre a grimpé jusqu’à 4,8 °C sur la base française de Dumont-d’Urville, et 5,6 °C à la station australienne Casey, un record également pour le mois de mars. « Toutes ces températures sont dignes du milieu de l’été austral, alors qu’en ce moment, au contraire, le thermomètre chute et qu’on va se diriger vers la nuit polaire », note Gaétan Heymes.
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Une « rivière atmosphérique » en cause
Au même moment, à l’autre extrémité du globe, l’Arctique a également connu des records de chaleur, avec des températures supérieures de 30 degrés aux normales de saison, en raison d’une forte dépression qui a pompé l’air chaud provenant du sud. Le pôle Nord se réchauffe en moyenne trois fois plus vite que le reste du monde sous l’effet d’un cercle vicieux appelé « amplification arctique » : en fondant, la glace et la neige, très réfléchissantes, sont remplacées par de l’océan ou de la végétation, plus sombres, qui absorbent davantage les rayons du soleil. Il en découle une hausse des températures de l’air et de l’eau qui, à leur tour, accélèrent la fonte. « Il y a beaucoup moins de boucles de rétroaction en Antarctique, et la tendance des dernières décennies y a plutôt été celle d’un refroidissement dans l’est du continent blanc », rappelle Gaétan Heymes.
And just to leave this satellite image from today of the atmospheric river spreading clouds over East Antarctica https://t.co/OdAy1Li6sS— JonathanWille (@Dr. Jonathan Wille)
Comment expliquer alors cette vague de chaleur ? Elle a été entraînée par ce que les scientifiques appellent une « rivière atmosphérique », un étroit corridor chargé en vapeur d’eau qui circule entre 5 000 et 8 000 mètres d’altitude et qui a traversé l’océan austral depuis l’Australie, avant de toucher un tiers du continent antarctique. « La vapeur, un gaz à effet de serre, a augmenté la chaleur au-dessus du continent. Cela a été accentué par la présence d’un dôme de chaleur, un blocage anticyclonique qui a isolé la masse d’air », explique Gaétan Heymes. Les très fortes chaleurs de la mi-mars dans l’ouest de l’Australie ont « probablement renforcé » la « rivière atmosphérique », ajoute-t-il.
Ce phénomène est survenu alors que la banquise de l’Antarctique a atteint fin février sa superficie la plus petite enregistrée depuis le début des mesures satellites, en 1979. « Il faudra étudier s’il y a une corrélation, mais la disparition de la glace de mer réduit l’effet albédo [le réfléchissement des rayons du soleil] et augmente les échanges de chaleur entre océan et atmosphère », indique encore Gaétan Heymes. La vague de chaleur a pris fin lundi 21 mars, avec des températures qui sont restées élevées sans être extrêmes.
Pluies et chutes de neige
Il est encore trop tôt pour établir un lien avec le changement climatique. « Nous cherchons à savoir si cela restera un événement anormal, qui arrive de temps à autre, ou si cela préjuge du futur dans un monde réchauffé », expose Jonathan Wille. A l’avenir, une atmosphère plus chaude pourra contenir plus d’humidité, ce qui pourrait se traduire par des « rivières atmosphériques » plus nombreuses ou plus intenses.
La vague de chaleur n’a pas eu de conséquence négative au-delà d’accroître les pluies et les chutes de neige. Elle a touché l’est de l’Antarctique, une région moins sensible au réchauffement que l’ouest du continent, où des glaciers géants sont au bord de points de bascule. « Mais avec la hausse des températures, des rivières atmosphériques pourraient engendrer plus de fonte que de chutes de neige et entraîner un bilan de masse négatif de la surface de l’Antarctique, comme c’est le cas au Groenland », prévient Jonathan Wille.
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« Les modèles climatiques ne saisissent toujours pas l’ensemble des mécanismes qui sous-tendent les phénomènes météorologiques extrêmes et leur lien avec le changement climatique, explique le climatologue Michael Mann, directeur du Earth System Science Center de l’université d’Etat de Pennsylvanie. Nous continuons donc à voir des surprises comme celle-ci, des surprises malvenues. »
Audrey Garric