Mélenchon et les intellectuels : la recomposition permanente
21 mars 2022 | Par Mathieu Dejean
Depuis que les intellectuels organiques de La France insoumise ont produit le programme « L’Avenir en commun », certains sont partis ou ont été évincés, et d’autres sont apparus, plus distants. Une recomposition qui éclaire l’évolution du mouvement, tendu vers la conquête de l’appareil d’État.
Une salle attentive et plutôt jeune, un professeur de sociologie qui disserte en faisant les cent pas, et un sujet digne d’un cours d’économie politique – « En quoi la planification peut être une idée du XXIesiècle ? » Ce soir du 10 mars, dans l’arrière-salle pleine à craquer d’une pizzeria du XIXe arrondissement, il est question de Marx, des moyens de freiner la « rotation rapide des marchandises », de « poches d’anticapitalisme »sur lesquelles s’appuyer et d’une « philosophie intégrale » : « gouverner par les besoins ».
Si l’orateur, Razmig Keucheyan, ne parlait pas sous une myriade d’affiches de l’Union populaire de Jean-Luc Mélenchon, on pourrait se croire sur les bancs d’une université. Claire Lejeune, ex-secrétaire fédérale des Jeunes Écologistes, qui commence une thèse sur la planification écologique, prend le relais. L’oratrice de La France insoumise (LFI), Sarah Legrain, normalienne et candidate aux législatives dans cette circonscription de l’Est parisien, assure la médiation.
Dans cet espace intimiste, pas de hourras ni d’envolées lyriques : des démonstrations savantes et une volonté de convaincre par le raisonnement. Chez les Insoumis, à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, on croit en la force de la pédagogie, qu’on dit fondamentale dans les 19,6 % obtenus par Jean-Luc Mélenchon en 2017.
Le trio du jour est représentatif d’un mouvement qui a su nouer des liens avec la classe intellectuelle, à l’heure où celle-ci boude globalement l’univers partisan. « Jamais la politique électorale et le travail intellectuel n’ont été à ce point déconnectés l’un de l’autre », observe le journaliste Jean-Marie Durand dans son enquête Homo intellectus (La Découverte, 2019). Il explique ce phénomène par la subordination de l’exigence théorique et critique à « l’organisation stratégique de la conquête du pouvoir » par les partis.

Lors d’un meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Lyon, le 6 mars 2022. © Photo Olivier Chassignole / AFP
Le courant politique construit par Jean-Luc Mélenchon fait-il figure d’exception ? Amorce-t-il le début d’une réconciliation ? La philosophe Barbara Stiegler, qui a rejoint le Parlement de l’Union populaire (PUP), une assemblée de soutiens au programme L’Avenir en commun, veut le croire.
Si l’autrice du livre « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019) a accepté d’y participer (elle a co-rédigé une tribune et un rapport sur l’université et la recherche remis au candidat), c’est non seulement parce qu’à ses yeux LFI « est l’héritière d’une matrice historique française à laquelle [elle est] très attachée, le socialisme français républicain, celle justement que le PS a trahie depuis des années en se laissant gangrener par le néolibéralisme », mais aussi parce qu’elle a perçu dans le travail de son groupe parlementaire, qui l’a auditionnée, la possibilité pour les chercheurs d’être entendus.
« Il y a un divorce inquiétant entre le monde intellectuel et le monde politique, estime-t-elle. Des intellectuels médiatiques expliquent que le militantisme dévoie la science, ils s’appuient sur le concept de “neutralité axiologique” en faisant une interprétation malhonnête d’une conférence de Max Weber, mais ça traduit surtout une dépolitisation du milieu universitaire, qui devient un instrument passif du pouvoir politique dominant, dont il n’est plus capable de produire une critique. »
Une trentaine d’économistes et de hauts fonctionnaires (dont certains ne s’affichent pas en raison de leur devoir de réserve) ont aussi formé un pôle au sein du PUP pour conseiller la direction de la campagne. À l’instar d’Éric Berr, ex-membre des Économistes atterrés, de Stefano Palombarini, co-auteur de L’Illusion du bloc bourgeois (Raisons d’agir, 2017), ou de Cédric Durand, auteur de Technoféodalisme (La Découverte, 2020), ils appréhendent l’économie « sous l’angle de la satisfaction des besoins, et pas de la croissance », et ont participé au chiffrage du programme.
Le temps des intellectuels organiques
Mais la proximité de ces universitaires avec Jean-Luc Mélenchon n’est pas aussi forte qu’il y a cinq ans, ou qu’à l’époque où celui-ci fondait son propre parti en rompant avec le Parti socialiste (PS). La plupart d’entre eux interviennent désormais en périphérie, voire de l’extérieur de l’organisation et non plus en son cœur. Dans l’intervalle, une grande recomposition a eu lieu dans la famille insoumise.
L’économiste Jacques Généreux, coresponsable du programme de LFI en 2017, se souvient que, dès la création du Parti de gauche (PG, ancêtre de LFI) en 2008, plusieurs universitaires et hauts fonctionnaires ont mis la main à la pâte pour tout bâtir. Parmi celles et ceux qui ont joué un rôle important figurent la professeure de droit Charlotte Girard, l’écologiste radicale Corinne Morel Darleux ou encore le chercheur spécialiste de l’Amérique latine Christophe Ventura.
« La création du PG avait attiré des gens de très bon niveau parce qu’elle redonnait du sens à l’engagement politique progressiste, affirme Jacques Généreux, qui avait quitté le PS en même temps que Jean-Luc Mélenchon. Il s’agissait d’écrire des programmes, et pas d’éternels débats de congrès entre apparatchiks pour préparer les élections. »
Jointe par Mediapart, Corinne Morel Darleux, qui a quitté LFI au moment des élections européennes de 2019, se souvient aussi d’avoir connu un espace de débat politique stimulant :« On parlait de “parti creuset”, et il y avait de ça, c’était une vraie effervescence intellectuelle et on avait l’impression de fondre plusieurs matières ensemble pour créer du neuf, entre partisans d’une république sociale, syndicalistes, écologistes décroissants et même des transfuges de la CNT. On pensait vraiment créer un parti politique d’un nouveau genre. »
Elle a pu ainsi alimenter, dès 2009, la réflexion du PG sur l’écosocialisme, dont elle organisa les assises en 2012, en travaillant avec le sociologue anticapitaliste Michael Löwy, pionnier en la matière.
« Quand je rencontre Jean-Luc en 2009, il ne vient pas du courant écologiste, ce n’est pas sa culture politique, mais il est sincèrement convaincu de son importance, explique Corinne Morel Darleux. Il sait que s’il n’arrive pas à l’intégrer, il rate son projet, il ne sera pas en prise avec le monde qui l’entoure. Il va donc chercher des personnes qui vont l’aider à transformer cette intuition en projet politique, l’écosocialisme. Aujourd’hui je ne sais pas s’il est attentif à la métamorphose des réseaux militants et à l’essor remarquable de nouveaux champs intellectuels, autonomes et technocritiques notamment, ni s’il se laisse vraiment percuter par ce qui est en train de se passer. Mais il me semble que c’est l’ambition du parlement de l’Union populaire, et j’espère qu’il va fortement y contribuer. »
Depuis, alors que l’écosocialisme s’était imposé au cœur des réflexions et des formations du PG entre 2009 et 2013, il a en tout cas disparu des discours – même si des mesures « écosocialistes » demeurent dans le programme. Depuis 2017, de manière générale, l’enjeu du pouvoir a pris le dessus sur la bataille des idées.
Quand Charlotte Girard, corédactrice de L’Avenir en commun, a quitté LFI en 2019 pour des raisons de manque de démocratie interne, elle s’en expliquait aussi en regrettant l’époque où le mouvement « parl[ait] à l’intelligence » et s’occupait d’« éducation populaire ». Est-ce à dire qu’à LFI la stratégie électorale a fini par prendre le pas sur le travail doctrinal, nécessairement contradictoire, et donc coûteux en temps et en espace en interne ?
« Notre espoir en 2017, c’était que LFI devienne une organisation creuset, avec un élargissement et une démocratisation, et ce n’est pas du tout ce qu’on a constaté. Au début, il y avait des sensibilités différentes, et maintenant tout le monde s’est aligné », regrette l’historienne Stéphanie Roza, membre du conseil d’orientation scientifique du think tank Intérêt général.
De soudaines variations idéologiques
Pourtant, il y a bien eu des évolutions idéologiques à LFI depuis 2017, qui semblent coïncider avec l’évolution de la constellation intellectuelle du mouvement. Après le départ de Georges Kuzmanovic, ex-conseiller aux affaires internationales de Jean-Luc Mélenchon, fin 2018, l’exclusion du philosophe Henri Peña-Ruiz en août 2019, accusé de porter une ligne islamophobe, a été le symbole d’une grande transformation.
À l’époque, des militants antiracistes comme Taha Bouhafs et Youcef Brakni ont porté le fer contre cette tendance au sein de LFI, et ils ont eu gain de cause. Quelques mois après seulement, le 10 novembre 2019, Jean-Luc Mélenchon participait ainsi à la marche contre l’islamophobie.
« Je suis persuadé que l’affaire Peña-Ruiz a été une rupture, défend le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, soutien du candidat de l’Union populaire. Taha et Youcef ont forcé tout le monde à se positionner, on ne pouvait plus entendre ça à gauche [Henri Peña-Ruiz avait affirmé lors d’une conférence : « On a le droit d’être islamophobe » – ndlr]. »
Si les militants antiracistes se félicitent de ce tournant, de même que de l’absence de Jean-Luc Mélenchon à la manifestation policière du 19 mai 2021 (à l’inverse de ses rivaux à gauche), ils restent toutefois méfiants, estimant que cette inflexion idéologique pourrait masquer un ajustement électoral momentané.
« Il y a eu un travail militant énorme des antiracistes pour que Mélenchon et toute LFI fassent un virage à 180 degrés. Mais si demain le rapport de force change, et que le score à la présidentielle n’est pas à la hauteur, qui nous dit qu’ils ne vont pas revenir à la ligne de Peña-Ruiz ? Il faut rester sur ses gardes, rien n’est jamais acquis », estime Youcef Brakni.À lire aussiAux discours identitaires, Mélenchon oppose la «créolisation»Les intellos de gauche phosphorent sur la « zemmourisation » des esprits
Jean-Luc Mélenchon a aussi fait de la « créolisation » une des idées-forces de sa campagne pour combattre la vision du monde d’Éric Zemmour et de Marine Le Pen. Le sociologue Razmig Keucheyan estime pour sa part qu’il y a là les signes d’un vrai changement de bases : « Sa matrice était l’universalisme abstrait, très républicain, on la critiquait, car on trouvait qu’il ne prenait pas assez en considération la question des discriminations et du racisme en France. La créolisation est une manière d’exprimer le fait que la société française produit et reproduit des comportements de discrimination et de racisme. Sur le plan intellectuel, il a fait la démonstration de sa capacité à évoluer. »
L’orientation de LFI a donc varié sur certains sujets, comme on l’a vu encore récemment concernant l’invasion russe en Ukraine, malgré l’anti-impérialisme américain tenace de Jean-Luc Mélenchon. « Ces départs nous disent quelque chose des déplacements de sensibilité idéologique de LFI : les russophiles, laïcards et souverainistes ne sont plus là », résume le sociologue Manuel Cervera-Marzal, auteur du livre Le Populisme de gauche (La Découverte, 2021).
Depuis, il n’y a cependant pas de nouvelles figures de proue universitaires, aussi profondément engagées dans l’appareil insoumis que leurs prédécesseurs. Comme si, depuis le passage à ce que Jean-Luc Mélenchon a théorisé comme un « mouvement gazeux »en 2017, les intellectuels organiques ne trouvaient plus leur place.
« La structure de LFI permet d’avoir un rapport distendu, qui correspond à la crise des partis et à l’avènement des mouvements, constate Barbara Stiegler. Faut-il se réjouir de cette crise ? C’est une question compliquée, car si la souplesse a de bons côtés, la cohérence doctrinale implique un minimum de discipline. Pour ce qui concerne LFI, cette cohérence est donnée par son programme, un travail commun de très long terme, alimenté certes par la diversité des mouvements sociaux mais qui n’a rien d’un agrégat incohérent ou clientéliste. »
Même la philosophe belge Chantal Mouffe, dont on disait qu’elle avait influencé la stratégie politique du candidat en 2017, relativise aujourd’hui son rôle d’inspiratrice. Alors qu’elle venait de publier L’Illusion du consensus (Albin Michel, 2016), elle avait défilé avec Jean-Luc Mélenchon à Paris le 18 mars 2017, et avait débattu du « populisme de gauche » avec François Ruffin à l’université d’été du mouvement la même année. Jean-Luc Mélenchon semblait alors mettre sa théorie en pratique : il attaquait « la caste » et « le parti médiatique », et voulait « fédérer le peuple » plutôt que rassembler la gauche. Mais en constatant après coup que cette approche, pratique, était similaire à celle, théorique, de Mouffe et Laclau, qu’il n’avait pas lue avant de débattre avec eux après 2012.
L’intérêt supérieur du mouvement
Interrogée par Mediapart, Chantal Mouffe explique que l’ancien sénateur socialiste était déjà dans une démarche objectivement « populiste de gauche » sans la nommer : « En 2017, on disait que je dictais sa ligne politique, ce qui était complètement ridicule. Quand je l’ai rencontré, il avait publié L’Ère du peuple [sorti en 2014 dans sa première version – ndlr], il avait déjà une réflexion populiste de gauche, il construisait un antagonisme contre le néolibéralisme, et il n’a vraiment pas changé de ligne depuis. C’est la stratégie de l’Union populaire. »
Tout indique donc que celui qui se présente à la présidentielle pour la troisième fois agit avec une relative autonomie dans le domaine des idées, en intellectuel autodidacte, en mettant l’accent sur certains symboles idéologiques en fonction des contingences électorales.
En l’occurrence, la place accordée à l’altermondialisme est une nouveauté par rapport à 2012 et 2017 : du slogan de campagne, « Un autre monde est possible », à la « diplomatie altermondialiste » défendue par l’Union populaire. Jean-Luc Mélenchon n’est pas béotien en la matière : dès le début des années 2000, alors qu’il animait le courant Nouveau Monde au PS, il participait à titre individuel au Forum social mondial de Porto Alegre.
Cette tradition politique est bien représentée dans le Parlement de l’Union populaire : Aurélie Trouvé, ancienne porte-parole d’Attac, le préside. Susan George, la fondatrice d’Attac, Christophe Aguiton, membre historique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), le sociologue Razmig Keucheyan et l’économiste Cédric Durand, qui se sont connus à la LCR et qui sont remerciés comme de « formidables compagnons d’écriture » par Aurélie Trouvé dans son livre Le Bloc arc-en-ciel (La Découverte, 2021), en sont aussi membres.
Leur contribution semble toutefois rester symbolique, même s’ils donnent de leur énergie dans cette campagne : la nouvelle édition de L’Avenir en commun était déjà en cours d’impression au moment où le PUP était lancé.
L’économiste Jacques Généreux peut témoigner de cette déprise des intellectuels. Après avoir été l’une des têtes pensantes du PG, il dit avoir été « mis sur la touche » sans autre forme de procès. « À peine l’élection de 2017 terminée, LFI a fait comme si je n’existais plus, affirme-t-il. La mise à jour du programme a été confiée à Clémence Guetté [la jeune secrétaire générale de LFI – ndlr], qui ne m’a jamais rien demandé sur rien. Ça en dit long sur l’emprise du fonctionnement routinier d’un mouvement politique, une fois qu’il est institué. »
Cela témoigne aussi du « rapport générationnel » que Jean-Luc Mélenchon entretient avec la politique : « Il fait monter une nouvelle génération, puis il la détruit, et cela à intervalles réguliers », dit de lui un membre de son premier cercle, qui s’est confié à Manuel Cervera-Marzal dans Le Populisme de gauche.
Le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, soutien affiché du candidat, ne voit rien d’illogique dans cet éloignement. Maintenant que le « premier mouvement doctrinaire est arrivé à maturité » en aboutissant au programme L’Avenir en commun, « les intellectuels sont moins utiles », explique-t-il : « La conquête de l’appareil d’État répond à des objectifs stratégiques de communication, d’organisation et d’adresse aux jeunes qui ne nécessitent pas la présence d’intellectuels. Leur retour se fera après, dans l’élaboration des lois, mais le moment de la conquête du pouvoir n’est pas un moment intellectuel. »
Un penseur qui gravite depuis plusieurs décennies dans la galaxie de la gauche antilibérale, qui a souhaité rester anonyme, conclut, en pointant du doigt le risque d’instabilité généré par cette recomposition permanente : «Mélenchon est la personnalité incontestablement centrale à gauche. Mais qui est Mélenchon ? Le républicain ? Le populiste ? L’antisystème radical ? L’homme de la créolisation, ou celui qui passe son temps à parler de la laïcité, et de rompre avec le concordat ? Il peut être tout cela. C’est sa force : le point d’interrogation. »