Comment les campagnes de prévention contre l’alcool (le vin en particulier) ont été torpillées par l’Elysée

Les années Macron, un quinquennat rêvé pour le secteur alcoolier

Durant cinq ans, les tentatives des autorités sanitaires pour durcir les messages de prévention se sont heurtées à la résistance de la filière. 

Par Stéphane HorelPublié hier à 10h33  

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https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/03/21/les-annees-macron-un-quinquennat-reve-pour-le-secteur-alcoolier_6118424_4355770.html

Emmanuel Macron au Salon international de la restauration, de l'hotellerie et de l'alimentation, à Lyon, le 27 septembre 2021.
Emmanuel Macron au Salon international de la restauration, de l’hotellerie et de l’alimentation, à Lyon, le 27 septembre 2021.  LUDOVIC MARIN / AFP

Il vise un deuxième mandat, mais Emmanuel Macron a déjà gagné une élection au scrutin serré début janvier. Le président de la République s’est vu décerner, en sa présence, le prix de la Personnalité de l’année aux Trophées du vin 2022 de La Revue du vin de France« Je dois dire que ça me fait très plaisir », a confessé sur scène le chef de l’Etat.

« Vous choisir, vous, est une gageure, qui plus est en pleine campagne électorale, s’est amusé pour sa part Denis Saverot, le rédacteur en chef du mensuel. Pour la première fois depuis quarante ans, vous, président, avez eu l’audace d’affirmer haut et fort, avec d’Artagnan, avec Portos : “Je bois du vin tous les jours, midi et soir”Pour nous, c’est le meilleur des slogans. »

Le quinquennat s’est en effet déroulé sous les meilleurs auspices pour le secteur alcoolier. Il est inauguré, en mai 2017, par la nomination d’Audrey Bourolleau, déléguée générale de l’organisation de lobbying de la filière viticole Vin & Société, au poste de conseillère « agriculture, pêche, forêt et développement rural » du président. Un signal plus que rassurant pour les alcooliers, alors que les autorités envisagent de durcir les messages sanitaires à l’encontre de leurs produits.

Dix petits jours avant la prise de fonctions des équipes du nouveau président, l’Institut national du cancer (INCa) et Santé publique France (SPF) ont publié un avis d’experts qui a fort contrarié le l’organisation de lobbying. « Ce n’est pas l’“abus d’alcool” qui est à risque, mais une consommation même faible. L’avertissement actuel sanitaire réglementaire [“ l’abus d’alcool est dangereux pour la santé ”] est donc obsolète », a notamment conclu le rapport au vu de l’état de la science. Un avertissement revisité, suggère-t-il, pourrait dire : « Toute consommation d’alcool comporte des risques pour votre santé. »

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Les études montrent effectivement que les conséquences négatives de l’alcool s’installent dès les premiers verres. Un an plus tard, une publication dans la revue médicale réputée The Lancet annoncera que « le niveau de consommation d’alcool le plus sûr est : 0 ». Chaque année en France, plus de 15 000 décès par cancer sont imputables à l’alcool. Cancers de la bouche, du pharynx, du larynx, de l’œsophage, du côlon et du rectum, du sein et du foie tout particulièrement. Alors, quand ils lancent en septembre 2017 une campagne pour la prévention des cancers, le ministère de la santé et l’INCa recommandent « de limiter, voire d’éviter la consommation d’alcool ». Sur les affiches, le message s’attache à toucher le public : « Réduire sa consommation d’alcool diminue le risque de cancers. Franchement, c’est pas la mer à boire. » Mais l’image de tire-bouchon en T qui l’accompagne vaut déclaration de guerre.

Passes d’armes au sommet de l’Etat

Ni une ni deux, « sous le choc », les organisations de la production viticole écrivent au président de la République. Cette campagne, « sans doute la plus virulente depuis de nombreuses années », selon eux, « pointe clairement du doigt le métier de vigneron, avec cette image d’un tire-bouchon qui rappelle immédiatement nos vins », s’indignent-ils en chœur dans un courrier daté du 12 septembre, que Le Monde s’est procuré, auprès de l’Elysée, en s’appuyant sur le droit d’accès aux documents administratifs. « Personne ne pouvait envisager une telle stigmatisation de la part de votre gouvernement !, poursuivent les représentants de l’Association générale de la production viticole. Ainsi, nous vous demandons, Monsieur le Président, de bien vouloir intervenir afin que cette campagne soit retirée au plus vite et que ce type de communication ne puisse plus se reproduire dans l’avenir. »

Mais la campagne de prévention a eu le feu vert de la ministre de la santé, Agnès Buzyn, qui se trouve être aussi une ancienne directrice de l’INCa. Et la position de la professeure d’hématologie sur la question est aux antipodes de celle du chef de l’Etat.

L’Elysée met la balle au centre. Mi-octobre, la présidence invite les acteurs de la filière viticole à « s’investir dans la révolution de la prévention que monsieur Emmanuel Macron souhaite mener » et à « formuler des propositions concrètes aux deux ministres concernés pour une meilleure prévention » dans le cadre des Etats généraux de l’alimentation et de la stratégie nationale de santé. C’est le chef de cabinet du président, François-Xavier Lauch, qui signe la lettre. Qui, dans l’organigramme, l’a écrite ? La démarche de la filière, assure-t-il en tout cas, a été relayée auprès des « deux ministres » – Agnès Buzyn, bien sûr, mais aussi Stéphane Travert, chargé de l’agriculture, dont les prérogatives ne recouvrent pas la prévention en santé publique. Leur point de contact à l’Elysée ? Audrey Bourolleau, dont le numéro de téléphone direct est indiqué dans le courrier.

C’est le début de plusieurs mois de passes d’armes au sommet de l’Etat. « L’alcool est mauvais pour la santé », assène Agnès Buzyn sur France 2, début février 2018. Mais, en France, « l’industrie du vin laisse croire que le vin est un alcool différent des autres alcools, explique-t-elle. Or, en termes de santé publique, c’est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka ou du whisky ». C’est « en tant que médecin et en tant que femme politique » qu’elle dit s’exprimer : « Scientifiquement, le vin est un alcool comme un autre. »Lire aussi   Le vin est « un alcool comme un autre », n’en déplaise au ministre de l’agriculture

« Il faut arrêter d’emmerder les Français avec ça. » Fin février 2018, au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron lâche cette petite phrase restée dans les mémoires. Et « ça », c’est le vin français. « Tant que je serai président, il n’y aura pas d’amendement pour durcir la loi Evin [contre le tabagisme et l’alcoolisme, adoptée en 1991] », promet-il également. Le président donne le « la », mais on se querelle entre ministres par émissions de télévision interposées.

Recadrages humiliants

Un an après, le nouveau ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, réplique en différé à son homologue de la santé. « Je veux faire la différence entre les alcools, plaide-t-il. Je ne veux pas qu’on m’impose une société hygiéniste, une société où on ne peut plus rien faire, où on ne peut plus rire, on ne peut plus s’amuser, on ne peut plus manger ce que l’on veut ou boire ce que l’on veut. Tout cela avec modération. » Deux salles, deux ambiances.

Le vin est une spécialité made in France en termes de lobbying aussi. C’est le constat d’une équipe internationale de chercheurs, dans un article publié en janvier 2022 dans la revue Journal of Studies on Alcohol and Drugs. Si les« stratégies de lobbying des alcooliers sont très proches de ce que l’on constate à l’international », explique Karine Gallopel-Morvan (Ecole des hautes études en santé publique, à Rennes), qui a dirigé ces travaux, leur analyse du détricotage de la loi Evin met en évidence une douzaine de stratégies et d’arguments « spécifiques à la France ». « La mise en avant quasi systématique de la viticulture » se traduit par exemple par « le déploiement fréquent des arguments autour de l’œnotourisme ou des supposés “bienfaits” de la consommation modérée de vin ».

Entre les deux épisodes, la « révolution de la prévention » a occasionné quelques-uns de ces recadrages humiliants qui ponctuent l’activité gouvernementale. Contrainte à des séances communes d’échanges avec le ministre de l’agriculture et les représentants de la profession viticole dans le cadre du plan national de santé publique Priorité prévention, Agnès Buzyn doit se résoudre à cosigner des communiqués de presse comme celui du 12 avril 2018, qui indique que « la consommation de vin fait partie du patrimoine gastronomique français et du rayonnement des produits des territoires français à l’international ».

En juin 2018, les alcooliers sont venus présenter aux ministres et au président les trente propositions de mesures pour le plan Priorité prévention dont l’Elysée leur avait passé commande. Destinées à lutter contre « les consommations excessives d’alcool », elles ont été élaborées par Krystel Lepresle (la remplaçante d’Audrey Bourolleau à la tête de l’organisation Vin & Société), l’Association des brasseurs de France, la Fédération française des spiritueux et celle des vins d’apéritif, ainsi que l’organisation de lobbying Avec modération ! (désormais Prévention et modération).

Lire notre enquête :  Comment le lobby de l’alcool sape toute prévention prônant l’abstinence

Pour Nathalie Latour, à l’époque déléguée générale de la Fédération addiction, il s’agit là d’un épisode-clé de ces « cinq ans d’un blanc total, voire de recul » « Un symbole qui montrait la volonté du gouvernement de traiter l’alcool uniquement du côté de l’économie et sans équilibrer questions de santé et questions économiques. » Les courriels obtenus par Le Monde montrent d’ailleurs que Krystel Lepresle et Audrey Bourolleau sont à l’origine de cette invitation.

Un « Dry January » sans les pouvoirs publics

Mais c’est à l’automne 2019 que la discorde va être consommée sans modération. La perspective de la campagne « Dry January », « Le Défi de janvier », qui consiste à faire une pause d’un mois sans alcoolhérisse tant l’organisation de lobbying Vin & Société. que ses pressions vont entraîner la défection des pouvoirs publics.

Dès le début du mois d’octobre 2019, les Brasseurs de France, la Fédération française des spiritueux et la Fédération française des vins d’apéritif écrivent au premier ministre, Edouard Philippe. Inquiets d’un « revirement de la politique de santé publique, sans débat ni concertation », les alcooliers affirment, dans cette lettre obtenue par Le Monde, que « l’abstinence est une posture erronée et créatrice d’effets pervers. Dans les pays où [ces dispositions] ont été mises en œuvre, l’alcool est devenu quasi exclusivement un support d’ivresse et de transgression ».

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Dix représentants du secteur viticole, dont Vin & Société, choisissent plutôt l’Elysée pour condamner la substitution de « la notion d’abstinence à celle de modération ». C’est d’ailleurs le président du Syndicat général des vignerons de la Champagne, Maxime Toubart, qui annonce à la cantonade, en sortant d’un déjeuner étoilé avec le président de la République à la mi-novembre : « Vous pouvez faire savoir qu’il n’y aura pas de “Janvier sec”. » Il aura bien lieu, mais sans logo officiel. Alors que tout, jusqu’au dossier de presse, est prêt à SPF et au ministère de la santé, l’opération « Dry January » a perdu le soutien des autorités.

Bataille du millimètre pour les femmes enceintes

La crise due au Covid-19 et les aléas climatiques finissent de sceller le sort de la prévention : on ne tire pas sur un secteur touché de plein fouet par la fermeture des cafés et des restaurants, suivie d’un épisode exceptionnel de gel. Au Sénat, on remet sur la table la proposition récurrente d’une réautorisation de la vente d’alcool et de la publicité pour l’alcool dans les enceintes sportives. Les aides pleuvent : 270 millions de fonds européens et nationaux pour soutenir la filière, puis, en avril 2021, un milliard d’euros pour le plan Gel.

Les conclusions de l’expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) « Réduction des dommages associés à la consommation d’alcool », en mai 2021, ne font pas le poids. « Il est désormais établi que toute consommation est nuisible pour la santé », écrivent pourtant les scientifiques. D’autant plus pour les femmes enceintes, ou plutôt les enfants qu’elles attendent, sans doute les petits perdants de ce quinquennat de triomphe alcoolier.

Selon l’Inserm, en effet, 20 % d’entre elles déclarent avoir bu pendant la grossesse. Or l’amélioration de la visibilité du pictogramme préventif « Femme enceinte » sur les bouteilles est dans le fossé depuis septembre 2017. Alors que le ministère de la santé souhaite l’affichage d’une silhouette en noir et blanc et d’un cercle barré rouge à l’arrière des bouteilles, les alcooliers y sont farouchement opposés. Une question de taille. Le premier veut l’augmenter pour qu’elle atteigne 12 à 15 millimètres ; les seconds restent intraitables, retranchés derrière une concession maximale de 8 millimètres.

En parallèle, à l’automne 2019, Vin & Société a lancé sa propre campagned’« information » sur le sujet. Une stratégie des plus classiques, selon l’équipe de Karine Gallopel-Morvan, qui consiste à proposer codes volontaires et campagnes alternatives pour rendre caduques les ambitions régulatrices. Comme si la reprise de l’alcool relevait de l’automatisme après la naissance de son enfant, l’organisation de lobbying l’assure : « Un bon vin peut bien attendre neuf mois. »

Stéphane Horel

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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