L’Eglise orthodoxe russe soutient l’agression lancée par Poutine, présentée comme un combat métaphysique contre le mal et la dépravation morale occidentale

Eglise orthodoxe russe : « La guerre en Ukraine ne serait rien d’autre qu’un combat métaphysique contre une force du mal »

TRIBUNE

Veronica Cibotaru

Chercheuse en philosophie

L’Eglise orthodoxe russe soutient l’agression lancée par Poutine, présentée comme un combat métaphysique contre le mal et la dépravation morale occidentale. Dans une tribune au « Monde » la philosophe Veronica Cibotaru questionne cette dérive

Publié hier à 07h00, mis à jour hier à 15h35    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/20/eglise-orthodoxe-russe-une-ideologie-qui-est-en-partie-responsable-de-la-guerre-qui-sevit-actuellement-en-ukraine_6118318_3232.html

Tribune. De nombreuses personnes ont été surprises par le sermon du patriarche Kirill du patriarcat de Moscou datant du 6 mars dans lequel l’on peut lire, entre les lignes, une justification de la guerre en Ukraine : elle ne serait rien d’autre qu’un combat métaphysique, non pas contre un peuple ou un Etat, mais contre une puissance de nature morale, une force du mal. Ce mal résiderait dans la liberté illusoire caractéristique des sociétés occidentales, incarnée par les Gay Prides.

Toutefois, cette déclaration n’est surprenante que si l’on méconnaît l’idéologie anti-occidentale que les hiérarques de l’Eglise russe tâchent de propager depuis de nombreuses années en Russie, dans son espace canonique mais aussi dans le monde occidental. Pour cela l’Eglise russe dispose d’importants moyens médiatiques, tels que de nombreux réseaux sociaux et des émissions de télévision qui sont retransmises sur YouTube, et souvent aussi traduites.

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Ainsi, le patriarche Kirill n’a fait que reprendre dans son sermon du 6 mars cette dénonciation du monde occidental que l’on retrouve depuis plusieurs années par exemple dans les émissions hebdomadaires « L’Eglise et le monde » du métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou.

Une dimension défensive, et par là même guerrière

A titre d’exemple, dans son émission du 19 février, quelques jours avant le début de la guerre, le métropolite Hilarion a affirmé que les Russes devaient être protégés de la propagande des « valeurs » occidentales, la notion de valeur ayant été mise entre parenthèses. Ces « valeurs » résideraient dans un libéralisme sexuel immoral car allant contre l’ordre divin. Témoignent de cette dépravation sexuelle la propagande du mode de vie des personnes transsexuelles, homosexuelles et les Gay Prides.

Il est assez curieux que les hiérarques de l’Eglise russe aient une approche somme toute si réductrice de la question de la moralité, axée de façon presque obsessionnelle sur la sexualité, et notamment sur les formes de sexualité considérées comme étant déviantes. Ce qui ressort en tout cas de leur discours, ce n’est pas uniquement une dénonciation de ces « pseudo-valeurs », mais une véritable posture défensive : l’Eglise russe se doit de défendre la Russie ainsi que son espace canonique de cette destruction de l’ordre moral

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Si l’on a beaucoup critiqué depuis le début de la guerre en Ukraine l’idéologie impérialiste propre à l’Eglise orthodoxe russe contemporaine dite « idéologie du monde russe », l’on n’a pas assez insisté, à mon sens, sur la dimension défensive, et par là même aussi guerrière, de cette idéologie. Cette dimension est particulièrement dangereuse si l’on prend en compte les rapports étroits qui unissent l’Eglise russe et le pouvoir russe actuel.

Une église peut-elle être fondée sur le rejet de l’autre ?

L’on est ainsi en droit de se demander en quelle mesure cette idéologie est en partie responsable de la guerre qui sévit actuellement en Ukraine. Des nombreux prêtres et hiérarques, orthodoxes et catholiques, se sont exprimés depuis le début de la guerre en faveur de la paix, en appelant les fidèles à la prière, et même au jeûne. Ces appels sont certes très importants.

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Néanmoins il me semble qu’il est aujourd’hui également important que l’Eglise russe, et peut-être même toute la communauté orthodoxe, entame un travail critique de réflexion en s’interrogeant sur la responsabilité de son idéologie actuelle dans cette guerre, en s’interrogeant aussi sur le rôle que doit avoir l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui.

Une Eglise peut-elle être fondée sur le rejet de l’autre, que ce soit le rejet d’un groupe de personnes ou d’un espace culturel ? Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de développer une théologie orthodoxe de la paix qui puisse nous rendre vigilants face à tout ce qui peut mener vers de telles atrocités.

Veronica Cibotaru(Chercheuse en philosophie)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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