Guerre en Ukraine : en Allemagne, des experts soutiennent l’embargo sur les importations énergétiques russes
Critiquant l’avis du gouvernement, plusieurs experts estiment qu’un arrêt immédiat des importations d’hydrocarbures russes est impératif et « supportable ».
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Va-t-on bientôt grelotter dans les appartements allemands, faute de gaz pour les chauffer ? L’option est sérieusement discutée par les économistes et les experts en sécurité d’outre-Rhin, alors que la Russie a menacé, lundi 7 mars, de couper le gazoduc Nord Stream 1, qui approvisionne l’Allemagne par la mer Baltique. Pour l’instant rejeté par le gouvernement, un embargo volontaire immédiat sur les importations d’hydrocarbures russes serait la sanction la plus sévère contre Vladimir Poutine après l’invasion de l’Ukraine, et la plus lourde de conséquences pour l’Allemagne, dont l’approvisionnement en gaz dépend à 55 % de la Russie.
« Nos options sont limitées. Mais ce que nous pouvons faire, nous devrions le faire. Les Allemands ne sont montrés très solidaires vis-à-vis des Ukrainiens, ils seraient prêts à supporter d’avoir un peu plus froid chez eux », a déclaré à la télévision, mardi 8 mars, Christoph Heusgen, président de la conférence de Munich sur la sécurité et ancien conseiller diplomatique d’Angela Merkel. Pour Norbert Röttgen, député chrétien-démocrate et expert des questions de sécurité, « la question des livraisons de pétrole et de gaz est cruciale, car elle concerne la seule artère économique vitale du système Poutine », a-t-il écrit sur Twitter.
La veille, le chancelier Olaf Scholz avait précisé que le gouvernement avait sciemment évité que les sanctions contre Moscou touchent le secteur énergétique. « L’approvisionnement européen en énergie pour le chauffage, la mobilité, la production d’électricité et l’industrie ne peut pas être assuré autrement, il est d’une importance cruciale pour la vie de nos concitoyens », a-t-il déclaré. Le ministre de l’économie et du climat, Robert Habeck, un écologiste, redoute aussi qu’un embargo énergétique sur les livraisons russes remette en cause la paix sociale en Allemagne.
Intervenir rapidement
Son ministère a assuré que les réserves de gaz et de pétrole sont actuellement suffisantes pour que le pays tienne jusqu’à l’hiver prochain. Il a déclaré évaluer toutes les possibilités permettant de réduire le plus rapidement possible la dépendance aux énergies russes. Une des options envisagées, la prolongation des centrales nucléaires encore en fonctionnement, a finalement été écartée mardi matin. Après examen, les ministères concernés ont déclaré qu’une « prolongation de la durée de vie des centrales ne pourrait contribuer que de manière très limitée à la résolution du problème, et ce à un coût économique très élevé et en prenant des risques sur le plan du droit constitutionnel et de la sécurité ».
Evidemment, le prix à payer serait élevé, mais tolérable, selon un rapport publié par l’Académie des sciences Léopoldine
Pourtant, plusieurs économistes estiment que même sans relancer le nucléaire, l’Allemagne pourrait supporter un embargo immédiat sur les importations d’hydrocarbures russes. Pour l’économiste Veronika Grimm, membre du « conseil des sages », le conseil d’experts économiques du gouvernement fédéral, « si cela peut endiguer l’escalade et rendre la propagation de la guerre en Europe moins probable, alors nous devrions franchir le pas. Des conflits armés prolongés en Europe auraient des conséquences bien plus graves que l’arrêt des livraisons d’énergie », a-t-elle déclaré au Handelsblatt. Evidemment, le prix à payer serait élevé, mais tolérable, selon un rapport publié par l’Académie des sciences Léopoldine, à laquelle Veronika Grimm a participé. Elle recommande d’intervenir rapidement pour adoucir les effets de la hausse des prix pour les ménages… y compris en repoussant encore la date de retour à la limitation du déficit budgétaire, le « frein à l’endettement », imposé par la Constitution.
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Une étude menée par deux économistes de renom, parue mardi 8 mars, estime aussi que l’Allemagne pourrait supporter un embargo contre les importations d’hydrocarbures russes. « Les lumières ne s’éteindraient pas », précise au Monde Moritz Schularick, professeur à Sciences Po et coauteur de l’étude. « Il faudra s’attendre à une baisse du PIB de 1 % à 3 %. Le pétrole et le charbon peuvent être remplacés, le problème est le gaz. Mais environ 20 % du gaz utilisé pour produire de l’électricité peut être remplacé à court terme par du charbon. Ensuite, il manque encore environ 30 % du gaz précédemment disponible pour les ménages et l’industrie. C’est le choc d’adaptation qui nous attend. »
Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)