Sergueï Loznitsa : « La responsabilité des dirigeants européens est très importante »
Réalisateur de « Maïdan », « Donbass » ou encore « Babi Yar. Contexte », Sergueï Loznitsa est l’un des plus importants cinéastes ukrainiens. « L’Otan et l’Europe doivent accepter l’idée qu’ils ne vont pas pouvoir éviter une guerre plus large », estime-t-il. Rencontre.
14 mars 2022 à 16h40
Sergueï Loznitsa est une figure majeure du cinéma ukrainien, et l’ensemble de ses films – fictions, documentaires, montages d’archives – résonnent avec la situation présente, quand ils ne l’annoncent pas, depuis son premier film entièrement réalisé à partir d’archives, Blocus (2005), montrant les souffrances de la population de Leningrad pendant le siège de la ville entre 1941 et 1944, jusqu’à Donbass (2018), une fiction qui contient déjà l’impérialisme russe et l’ombre de la guerre généralisée en Ukraine.
« Beaucoup d’Européens n’ont pas voulu croire à cette guerre, parce qu’ils ont une image faussée de cette partie du monde, regrette-t-il aujourd’hui. Pourtant, si vous analysiez de façon systématique l’ensemble des éléments de la vie politique en Russie, tout menait à la guerre, pas seulement contre l’Ukraine, mais contre toute l’Europe. L’Ukraine n’est que la première ligne du front. En 2008, à propos de l’Ukraine, Poutine a déclaré qu’elle n’était pas un vrai pays mais un simple territoire. C’était il y a quatorze ans, et pendant ces quatorze années, les dirigeants européens n’ont rien fait pour empêcher ce qui était déjà explicite. Leur responsabilité est très importante dans la guerre qui se produit actuellement en Europe. »

Interrogé en marge de la présentation de son film, Mr Landsbergis, au Cinéma du réel, il juge que « l’Otan et l’Europe doivent accepter l’idée qu’ils ne vont pas pouvoir éviter une guerre plus large. Elle est inévitable. Si Poutine parvient à réduire à néant l’Ukraine, il ne va pas s’arrêter là. La carte de la menace atomique fait désormais partie du jeu et cette carte finira par servir. Or, face à une telle menace, la réponse européenne n’est que la peur ».
Sergueï Loznitsa pense que, s’il n’est pas arrêté, Poutine s’en prendra ensuite aux pays Baltes. Son film, Mr Landsbergis, un documentaire de plus de quatre heures, est un montage entre des images d’archives et un entretien-fleuve avec Vytautas Landsbergis, ce musicologue et artiste qui joua un rôle déterminant dans l’accession à l’indépendance de la Lituanie en 1990 et dut faire face aux chars russes, alors envoyés par Mikhaïl Gorbatchev, avant de devenir le premier chef d’État de la Lituanie post-indépendance.
Sans gloser sur les échos possibles entre Landsbergis et le président ukrainien Zelensky, tous deux issus de la société civile et projetés brutalement sur le devant de la scène en raison de l’agressivité russe, Sergueï Loznitsa explique que « la Russie contemporaine est l’héritière officielle de l’URSS. Elle applique les mêmes méthodes. Faire ce film sur Landsbergis était pour [lui] une manière de partager cette expérience positive de libération de la tutelle russe pour les autres peuples qui voudraient s’en libérer ou y résister ».
Le cinéaste veut ainsi garder espoir, au motif qu’« à partir du moment où Poutine a mis le pied en Ukraine, il a signé sa fin, même si on ne peut pas connaître le temps qu’il faudra pour qu’il tombe. On ne peut pas vaincre un peuple. La Russie finira comme la Corée du Nord. Tout cela finira mal pour la politique impérialiste russe et son gouvernement ».
Sergueï Loznitsa demeure convaincu que la force collective peut l’emporter sur les autocrates, comme il l’avait déjà documenté dans son documentaire de 2014, intitulé Maïdan, consacré à la lutte menée par le peuple ukrainien ayant abouti à la chute de Viktor Ianoukovitch.

Ainsi que le note un livre tout juste publié aux éditions Septentrion, intitulé Sergueï Loznitsa. Un cinéma à l’épreuve du monde, sous la direction de Céline Gailleurd, Damien Marguet et Eugénie Zvonkine, l’actualité « brûlante décrite avec Donbass, qui nous immerge dans le feu d’une guerre encore en cours, puise ses racines dans Maïdan (2014), documentaire également consacré à la situation politique de l’Ukraine qui montre l’Histoire en marche au moment même où elle s’écrit », et dans lequel il s’agissait de « donner à la foule le statut de personnage principal ».
Sergueï Loznitsa envisage-t-il alors déjà de faire un film sur la guerre en cours ? « C’est certain, mais je ne sais pas quand ni lequel, répond le cinéaste. La guerre va être longue. La Russie va détruire ville après ville. Les Russes pensaient que cela durerait trois jours, et on est déjà dans la troisième semaine. J’espère un jour filmer le procès des gouvernements russes qui ont décidé de cette guerre. »
Avant le 24 février dernier, le réalisateur prévoyait de tourner prochainement une fiction sur Babi Yar, le lieu du plus grand massacre de la « Shoah par balles », en Ukraine, un ravin de Kyiv (Kiev en russe) où près de 34 000 juifs furent assassinés par les nazis et leurs collaborateurs pendant deux jours de septembre 1941, auquel il a déjà consacré un film saisissant intitulé Babi Yar. Contexte (2021), entièrement fabriqué au montage à partir d’images d’archives.
Le mémorial marquant ce massacre a échappé de peu aux missiles russes ayant frappé la tour de télévision de Kyiv le 1er mars dernier, située à proximité. « Les Russes ne visaient pas le mémorial mais, symboliquement, c’est très fort, tant Babi Yar est central dans la mémoire et l’histoire de l’Ukraine. Cela montre aussi que les armes de visée russe peuvent se tromper de plusieurs kilomètres, ce qui doit nous inquiéter parmi plein d’autres choses », commente le cinéaste.
Sergueï Loznitsa termine aujourd’hui le montage d’un autre film intitulé Histoire naturelle de la destruction, consacré aux bombardements menés par les alliés sur les villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. « C’est un projet que j’ai commencé en 2018. Mais j’ai eu du mal à trouver des financements, parce que le sujet n’intéressait personne. Cela risque malheureusement de changer », poursuit-il.
Il espère que le film sera prêt à temps pour le Festival de Cannes, qui a annoncé récemment ne pas vouloir accueillir de délégations russes pour sa prochaine édition. Sergueï Loznitsa demeure toutefois très rétif face au boycott large des productions venant du monde artistique russe.
« Je suis contre cette arme de destruction massive que serait le boycott de toute la culture russe, notamment ses formes les plus absurdes, comme ces orchestres qui refusent de jouer Tchaïkovski ou Rachmaninov. En Russie, aujourd’hui, il y a des artistes qui risquent leur liberté et leur vie en s’opposant au régime de Poutine. Les boycotter reviendrait à les trahir. J’appelle à ne juger personne sur son passeport, lié au hasard de son lieu de naissance. Il suffit de relire Erich Maria Remarque [écrivain allemand naturalisé américain après avoir été déchu de sa nationalité allemande par le régime nazi en juillet 1938 – ndlr] pour se rappeler ce que signifie d’être assimilé à un ennemi de l’humanité dont on ne partage pourtant pas les valeurs. »
Joseph ConfavreuxBoîte noire
L’entretien avec Sergueï Loznitsa a été mené samedi dans les locaux du Cinéma du réel en compagnie d’autres journalistes. Le cinéaste était traduit par Eugénie Zvonkine.