Environnement : le quinquennat de « petits pas » d’Emmanuel Macron
Emmanuel Macron a suscité beaucoup d’attentes lors de son arrivée à l’Elysée, en 2017, se posant en champion de l’écologie. Cinq ans plus tard, son bilan est jugé en décalage avec les enjeux.
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Nicolas Sarkozy avait eu la conclusion du Grenelle de l’environnement et ses participants tout sourire réunis dans la grandiose salle des fêtes de l’Elysée, en 2007. François Hollande, l’historique coup de marteau final de la COP21 donné par Laurent Fabius, à Paris, en 2015. Que restera-t-il du quinquennat d’Emmanuel Macron en matière d’environnement ? Des mesures à forte valeur symbolique, comme l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou de la zone commerciale EuropaCity, au nord de Paris ? L’expérience inédite de la convention citoyenne pour le climat ? Ou encore le recul sur la sortie annoncée du glyphosate, la relance in extremis de l’industrie du nucléaire ?
Pas familier des questions environnementales avant son élection, Emmanuel Macron crée pourtant, dès son intronisation, une forte attente. Il résume son ambition d’une formule : « Make our planet great again. » La première d’une longue série de déclarations imprégnées de l’urgence à agir contre la crise écologique.
« En même temps », celui qui revendique une approche « pragmatique » de l’écologie n’hésite pas à manier des symboles un peu usés, mais qui fâchent toujours. Le 14 septembre 2020, devant des chefs d’entreprise de la French Tech, à propos de la mise en œuvre de la 5G, il moque ceux qui voudraient « revenir à la lampe à huile » et lance une flèche qui sera reprise en boucle : « Je ne crois pas au modèle amish. » Aussitôt, une manifestation à la bougie est organisée non loin de l’Elysée. Son ancien ministre Nicolas Hulot lui envoie, le lendemain, un SMS : « Les amishs de mes amishs sont mes amishs. »
Hulot, une prise de guerre
A l’époque, l’ancien animateur reste le symbole de la promesse affichée au début du quinquennat. Une prise de guerre. Trois fois sollicité, il n’avait jamais accepté de participer à un gouvernement jusqu’alors. Il entre dans l’équipe d’Edouard Philippe, le 17 mai 2017. Un signal fort pour Emmanuel Macron, qui, de l’avis de son nouveau ministre d’Etat, avait un programme « quasi inexistant en matière d’écologie ». Pour convaincre l’icône écologiste, le chef de l’Etat lui confie : « Je ne suis pas à la hauteur, c’est pour ça que j’ai besoin de toi. »
Las. Le coup politique se transforme en échec, avec la démission du ministre de la transition écologique et solidaire, le 28 août 2018, seize mois après sa nomination. « On s’évertue à entretenir un modèle économique cause de tous ces désordres climatiques. (…) Nous faisons des petits pas, et la France en fait beaucoup plus que d’autres pays, mais est-ce que les petits pas suffisent ? La réponse est non », improvise Nicolas Hulot, sur France Inter.
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Trois ministres lui succéderont : François de Rugy, Elisabeth Borne, puis Barbara Pompili. Signe d’un changement de rythme, d’orientation ? Non, répond-on à l’Elysée. « S’il a fallu, au début, refonder l’ambition climatique exprimée avec l’accord de Paris [de décembre 2015], le cheminement sur la transition s’est fait tout au long du quinquennat, avec de multiples prises de parole du chef de l’Etat. »
Le tournant des « gilets jaunes »
La crise des « gilets jaunes », qui commence en octobre 2018 avec des premiers blocages, initialement contre la hausse des taxes sur le carburant, marque pourtant un tournant. Elle contraint le chef de l’Etat à renoncer à la hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques et laissera une forte empreinte. Au point que, lors de l’examen du projet de loi Climat et résilience – entre février et juillet 2021 –, certaines mesures seront étiquetées par les conseillers de la présidence du label « gilet jaune », c’est-à-dire susceptibles de mettre le feu aux poudres…
Pour sortir de la crise, le chef de l’Etat mise sur un grand débat national et la création, annoncée en avril 2019, d’une convention citoyenne pour le climat : 150 personnes tirées au sort travailleront durant neuf mois sur la feuille de route fixée par le chef de l’Etat : « Définir les mesures pour, dans un esprit de justice sociale, réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici à 2030 par rapport à 1990. »
Le dispositif, inédit, est audacieux. Les citoyens de la convention se prennent au jeu, formulent 149 propositions et évoquent, dans leur rapport final, « une expérience humaine inédite et intense, qui [les] a amenés à prendre conscience de l’impérieuse nécessité d’un changement profond de l’organisation de notre société et de nos façons de vivre ». Leurs travaux débouchent sur la tentaculaire loi Climat et résilience, soit 305 articles « pour assurer le dernier kilomètre de la transition écologique, le plus crucial : après le temps de la prise de conscience, après le temps des grandes trajectoires, elle change les modes de vie », revendique-t-on à l’Elysée.
Les désillusions de la convention citoyenne
Mais, très vite, c’est la désillusion. Alors qu’Emmanuel Macron avait assuré vouloir reprendre « sans filtre » les propositions des « conventionnels », nombre d’entre elles ne se retrouvent pas dans la loi, et beaucoup sont rabotées. Déçus, ceux-ci sanctionnent d’une très mauvaise note la reprise de leurs propositions par le gouvernement : 3,3 sur 10.
En mars 2020, le mouvement des « gilets jaunes » dure encore, quand la crise planétaire liée au Covid-19 vient percuter la vie quotidienne des Français et les deux dernières années du quinquennat. A partir de mars 2020, l’épidémie occupe tout l’espace et oblige notamment le gouvernement à soutenir l’économie. Lancé en septembre 2020, le plan de relance consacre 30 milliards d’euros à la transition écologique. Auxquels il faut ajouter les 30 milliards d’euros du programme France 2030 annoncé en octobre 2021, fléchés pour moitié vers la décarbonation de l’industrie notamment. « Les signaux envoyés au monde économique, c’est qu’on va les aider à faire les changements nécessaires. Le monde économique, ce ne sont pas seulement les très grosses entreprises, mais aussi les petites et les moyennes, et les ménages aussi, explique-t-on à l’Elysée. La transition écologique nous concerne tous. »
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Emmanuel Macron répète que « personne n’en a fait autant auparavant ». « La transition écologique est essentielle et on est les premiers à le faire. Moi, je n’ai pas de leçons à recevoir. Qui a arrêté Notre-Dame-des-Landes, la Montagne d’or [un projet minier en Guyane], EuropaCity ? »,s’emportait-il, dans une interview à Brut, le 4 décembre 2020. Outre les milliards de la relance, son entourage met en avant des lois « majeures » sur l’énergie, les mobilités, l’agriculture et l’alimentation, et bien sûr le climat.
Le message sévère des « décrocheurs »
« Depuis 2019, on est passé de 1 % à 2 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre par an. Il faut certes augmenter les efforts, passer de l’ADSL au très haut débit, défend la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili. Mais on ne peut pas dire que rien n’a été fait, au risque de désespérer ceux qui ont changé leur chaudière au fuel ou leur voiture pour un modèle moins polluant par exemple. Les ZFE [zones à faible émission] se sont multipliées, on ferme les dernières centrales à charbon, on a installé les menus végétariens dans les cantines, le nombre de vélos a explosé… »
L’Elysée complète : depuis un an, 500 000 ménages se sont lancés dans des travaux d’isolation de leur logement grâce au dispositif MaPrimeRénov’, ils seront 800 000 à la fin de l’année. Depuis le début du quinquennat, 840 000 primes à la conversion et 340 000 bonus écologiques ont été octroyés pour transformer le parc automobile, un tiers des voitures vendues sont électrifiées…
D’où vient, dès lors, que les associations de défense de l’environnement dénoncent quasi unanimement un « bilan catastrophique » ? « Le pire au regard de l’urgence climatique, qui n’a jamais été aussi forte », affirme même Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France. Pour dénoncer le « vide » de l’action climatique, dès février 2019, des militants décrochent les portraits du chef de l’Etat dans 151 mairies, un mode d’action inédit qui cible directement Emmanuel Macron. Les mots des militants peuvent être durs. Jean-François Julliard parle de « trahison » du chef de l’Etat. « Macron a formulé une promesse en avançant qu’il serait le grand défenseur de l’accord de Paris, estime-t-il. Cinq ans après, le bilan est très maigre et à mille lieues des promesses. » « Vous êtes un homme inadapté, un homme du passé, un homme dangereux », écrit, de son côté, la défenseuse des océans Claire Nouvian, dans une lettre ouverte au président, le 9 février 2022.
La trop lente baisse des émissions
Pour les militants écologistes, quelques pas en avant sont contrebalancés par trop de reculs. L’interdiction de la chasse à la glu pèse peu face au maintien de la chasse d’oiseaux menacés et à la division par deux du prix du permis de chasse. La création de nouvelles aires marines protégées – qualifiées d’« aires de papier » par France Nature Environnement – ne suffit pas à faire oublier l’inaction devant l’hécatombe des dauphins sur le littoral atlantique, ou l’appel à exploiter les minerais des grands fonds marins…
Le bilan est aussi à mettre en regard de l’urgence qui s’amplifie. « Emmanuel Macron fait des grands discours, il prend des mesures symboliques ou des demi-mesures, en laissant croire que le job est fait. Et une partie de la population croit qu’une politique écologique est effectivement mise en œuvre. C’est le plus grave », proteste Anne Bringault, coordinatrice des programmes du Réseau Action Climat (RAC).
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Au-delà du jugement sans appel des ONG, le bilan dressé par le Haut Conseil pour le climat dans son rapport annuel de 2021 pointe les « efforts actuels de la France insuffisants pour garantir l’atteinte des objectifs », à savoir la neutralité carbone en 2050 et une baisse des émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici à 2030 par rapport à 1990. Elles baissent, mais pas assez vite. Le rythme annuel de réduction des émissions devra pratiquement doubler, d’autant que l’Union européenne a relevé ses objectifs climatiques.
Le dogme de la croissance
Le 14 octobre 2021, le tribunal administratif de Paris a, en outre, ordonné à l’Etat de prendre « toutes les mesures utiles » pour réparer, d’ici à la fin 2022, le préjudice écologique causé par le développement illégal des budgets carbone entre 2015 et 2018 – sous la présidence Hollande, ne manque pas de souligner l’Elysée.
Les « petits pas » dénoncés par Nicolas Hulot suffiront-ils ? « Les petits pas, c’est bien quand ils se font au début du chemin, pas quand ils empêchent d’en effectuer un grand », note une ancienne conseillère du ministère de l’écologie. Au-delà des mesures allant dans le sens d’une transition écologique, le gouvernement n’a pas changé de logiciel. Il ne s’agit en aucun cas de « produire moins ni de consommer moins », rappelait Emmanuel Macron, le 9 décembre 2021, lors de la présentation des objectifs de la présidence française de l’Union européenne. La croissance économique reste la priorité absolue.
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« Le postulat est que l’action contre le changement climatique ne doit pas perturber profondément l’économie ni la société, analyse Michèle Pappalardo, ancienne directrice de cabinet de Nicolas Hulot, aujourd’hui consultante. Le positionnement environnemental n’était pas dans l’ADN d’Emmanuel Macron, et il a une vision plus “croissance verte” qu’une réelle compréhension de la dimension écosystémique de la lutte contre le changement climatique. »
Reculs sur le glyphosate et les néonicotinoïdes
« La crise sanitaire aurait dû être une occasion pour un redémarrage de l’économie avec d’autres paramètres, mais le gouvernement a choisi de renflouer le monde d’avant », déplore, de son côté, Anne Bringault. Durant cinq ans, le chef de l’Etat a pris soin de ne heurter aucun secteur économique. C’est particulièrement le cas des agriculteurs. Alors qu’il avait annoncé, en novembre 2017, la sortie de ce pesticide controversé dans les trois ans, quelques mois plus tard il renonce. L’utilisation du glyphosate n’a pas baissé durant le quinquennat. Autre mesure marquante, en 2020, les betteraviers sont autorisés à utiliser des pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles », interdits depuis 2018 en raison de leur dangerosité, pour éradiquer les pucerons. Une dérogation reconduite depuis.
Le président choisit souvent de ne pas choisir, au risque de déplaire tous azimuts. Dernier exemple en date, les réactions au discours prononcé à Metz, le 10 février, dans lequel le chef de l’Etat annonce miser sur l’énergie solaire et les éoliennes offshore, tout en relançant le programme nucléaire français, avec la construction de six à quatorze EPR d’ici à 2050. « Emmanuel Macron (…) a cédé aux industriels des énergies renouvelables en présentant un programme énergétique basé sur le développement massif des éoliennes et du solaire », estime la Fédération Environnement durable, hostile aux énergies renouvelables. Tandis que la responsable de la transition énergétique au Réseau Action Climat, Zélie Victor, estime qu’il « se fait le porte-parole d’une industrie nucléaire déjà sur le déclin au lieu d’envisager les véritables solutions que sont les énergies renouvelables et les économies d’énergie »
Le président remettra-t-il l’écologie à l’agenda du candidat ? A l’Elysée et dans la majorité gouvernementale, on a bien observé les gains de grandes villes, Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Poitiers… par les Verts lors des élections municipales de juin 2020, et la place de l’environnement parmi les préoccupations des Français. « Pour l’élection présidentielle, on aura besoin de l’électorat qui vote écologiste au premier tour », estime Barbara Pompili, qui ne désespère pas de convaincre que « beaucoup a été réalisé pendant ce quinquennat ». Sans que ces réalisations aient suffi à marquer les esprits.
Rémi Barroux(avec le service Planète)