EELV: les tenants d’une ligne pacifiste heurtés par les postions de Jadot sur la guerre en Ukraine

Jadot, l’Ukraine, et l’adieu au pacifisme des écologistes

Les positions portées par le candidat écologiste à l’élection présidentielle depuis le début de l’invasion russe heurtent les tenants d’une ligne pacifiste dans son propre camp. Ils lui reprochent une surenchère, au risque de rompre avec l’identité de non-violence des Verts. 

Mathieu Dejean

3 mars 2022 à 07h48

https://www.mediapart.fr/journal/france/030322/jadot-l-ukraine-et-l-adieu-au-pacifisme-des-ecologistes

« Où avez-vous vu une polémique ? » Le 28 février, dans son QG de la Cité d’Antin (IXarrondissement de Paris), Yannick Jadot feint d’ignorer les crispations générées par ses prises de position sur l’invasion russe en Ukraine. Il les balaye d’un revers de main, en les réduisant aux protestations de Jean-Luc Mélenchon, son adversaire désigné depuis le premier jour du conflit.

Le candidat de l’Union populaire avait qualifié de « bêtise » l’exigence, formulée par Yannick Jadot le 24 février, d’envoyer des « livraisons d’armes pour que les Ukrainiens puissent se défendre ». Delphine Batho, la porte-parole du candidat écologiste à l’élection présidentielle, avait répliqué en estimant qu’il n’était « jamais en retard d’une complaisance envers Poutine ».

Mais si Yannick Jadot préfère regarder ailleurs, le fait est que le malaise s’immisce aussi dans les rangs des écologistes, alors qu’il multiplie les déclarations maximalistes sur les sanctions à prendre à l’égard du régime de Vladimir Poutine.

Yannick Jadot au micro, le 24 février 2022, lors d’un rassemblement à Paris, à l’appel de l’Union des Ukrainiens de France. © Photo Thomas Coex / AFP

Interrogé le 28 février sur l’opportunité d’envoyer directement des militaires se battre en Ukraine, il ne tranchait ainsi pas complètement : « Le “jamais” est toujours un terme compliqué dans ces situations de crise. Aujourd’hui, l’Europe n’a pas la politique de défense suffisante pour intervenir militairement. En revanche, parce que nous n’envoyons pas de soldats, notre soutien sur les autres dimensions doit être total. »

Les tenants d’une ligne pacifiste, très ancrée dans l’identité écologiste, peinent à s’y retrouver. S’ils soutiennent évidemment la solidarité avec le peuple ukrainien, ils cherchent désespérément les mots « désescalade » et « cessez-le-feu » dans les interventions du candidat. « La notion de désescalade est cruciale car il ne faut pas entrer dans une logique de guerre tout en n’écartant pas la possibilité d’être contraints d’y entrer », affirme ainsi le conseiller écologiste de Paris, Jérôme Gleizes, co-auteur d’un billet de blog sur Mediapart, qui se félicite que Yannick Jadot ait « nuancé » sa position depuis ses premières déclarations.

Dans le fond, leur crainte est que la stratégie inverse, bien que légitime au nom de la défense du peuple ukrainien, génère une escalade de la violence : « Intervenir militairement ou envoyer des armes offensives, c’est prendre le risque de s’engager dans une guerre mondiale, totale, avec la probabilité assez réaliste que la dimension nucléaire soit utilisée », résume l’économiste Claude Serfati, spécialiste de l’industrie d’armement. 

En 2014, le parti avait pris une résolution sur la paix en Ukraine qui témoignait de sa diplomatie irénique.

« La proposition de livrer des armes m’a beaucoup heurtée par sa précocité : avant d’appeler à envoyer des armes, il faut appeler au cessez-le-feu et rappeler les propositions des écologistes pour aller vers la paix », soutient ainsi Bénédicte Monville, élue écologiste à Melun (Seine-et-Marne), membre de l’aile gauche d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), et néanmoins soutien de Jean-Luc Mélenchon, très remontée contre l’attitude « belliciste » de Yannick Jadot.

« On peut considérer que nos fondamentaux sont réinterrogés par le conflit en Ukraine – je ne suis pas un pacifiste béat –, mais là, on ne fait aucune proposition, à part la guerre », abonde Alain Coulombel, membre du bureau exécutif d’EELV.

En 2014, le parti avait pris une résolution sur la paix en Ukraine qui témoignait de sa diplomatie irénique. Il affirmait notamment que les pressions de l’Union européenne sur la Russie « ne peuvent prendre qu’une forme diplomatique, politique et économique, et non militaire pour éviter toute escalade », et précisait que « l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN doit être proscrite de façon explicite ».

Depuis, l’agression militaire russe est passée par là, emportant sur son passage la grille de lecture habituelle des Verts. « Il n’y a pas de combat écologique possible sous l’ombrelle atomique de Poutine. Les circonstances sont trop particulières pour que l’on se contente de bêler qu’on est pacifistes. Et le pacifisme n’est pas la soumission face à tous les arbitraires », estime le philosophe Dominique Bourg, membre d’Urgence écologie.

En utilisant l’argument militaire, Jadot renvoie dans le camp de l’obsolescence aussi bien Mélenchon que Macron.

Vanessa Jérôme, politiste

Autre signe que les temps changent : les Verts allemands, traditionnellement plus pacifistes que les écologistes français, adhèrent globalement au revirement militaire de leur pays face au risque d’embrasement de l’Europe. « Si notre monde est différent, notre politique doit l’être aussi »a déclaré la cheffe de la diplomatie, l’écologiste Annalena Baerbock.

« Des basculements s’opèrent chez les écologistes européens sur des positions qui n’étaient pas les leurs il y a quinze ans, convient Alain Coulombel. Mais il faut avoir le débat. Or, comme on est en période électorale, on ne peut pas montrer de divergences d’approche sur le sujet. »

Yannick Jadot, qui alerte de longue date sur la nécessité de « faire reculer l’influence des régimes autoritaires », et qui s’était félicité de pouvoir « relancer enfin le dialogue transatlantique » après l’élection de Joe Biden, semble en effet jouer une partition singulière. Afficher une prescience en matière géopolitique, et jeter par la même occasion l’opprobre sur la pusillanimité de ses rivaux pourrait lui être profitable électoralement, lui qui peinait jusqu’à présent à être clivant – donc audible – dans cette campagne. 

« En utilisant l’argument militaire, Jadot renvoie dans le camp de l’obsolescence aussi bien Jean-Luc Mélenchon qu’Emmanuel Macron, perçu comme celui qui a maintenu le plus longtemps l’option diplomatique. C’est une manière de dire que le temps de la diplomatie est terminé », analyse la politiste Vanessa Jérôme, spécialiste du parti écologiste.À LIRE AUSSIUkraine : Jadot et Hidalgo ouvrent un front anti-Mélenchon

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La présence de partis situés à la droite d’EELV, comme Génération écologie (GE), dans les composantes du « pôle écologiste » dont Yannick Jadot est le candidat, n’est pas non plus étrangère à cette tendance lourde dans sa campagne.

Delphine Batho, l’ancienne « madame sécurité » du Parti socialiste (PS), coordinatrice de GE et porte-parole de Yannick Jadot, est ainsi revenue sur le devant de la scène depuis le début de la crise – invisibilisant de fait Sandrine Rousseau, plus mesurée sur la question. « Delphine Batho renforce la position de Yannick, qui est déjà très interventionniste », observe Alain Coulombel.

La proximité de Yannick Jadot avec son collègue au Parlement européen, Raphaël Glucksmann (Place publique), connu pour son « atlantisme », achève de le situer dans le champ des relations internationales. 

Mais au sein d’un parti historiquement pacifiste, l’acte de décès unilatéral de la diplomatie ne passe pas sans résistances. « Dans la culture des militants verts, il y a le pacifisme, l’idée de la priorité à la non-violence, à la résolution pacifique des conflits, et la construction de la paix durable : c’est dans leur ADN », rappelle Bernard Dreano, militant associatif sur les questions de désarmement, proche des écologistes.

Cette doctrine ouvre ainsi la porte à des mesures moins spectaculaires, mais tout aussi importantes à ses yeux : « Au lieu de demander des armes, Jadot ferait mieux de dire qu’il ouvrirait des bureaux pour soutenir les pacifistes russes, car aider à ce que les contacts entre pacifistes d’un côté et de l’autre soient maintenus est essentiel. »

Des lignes de fracture au moment de la guerre du Kosovo

Par le passé, ce pacifisme avait permis de souder le parti écologiste. Le journaliste Arthur Nazaret rappelle, dans Une histoire de l’écologie politique (La Tengo, 2019), que les Verts ont voté à l’unanimité moins une abstention un texte, en 1990, condamnant l’intervention de Saddam Hussein au Koweït, tout en prônant des négociations sous l’égide de l’ONU, et le rejet de la guerre.

Des lignes de fracture sont cependant apparues au moment de la guerre du Kosovo, dont la population était réprimée dans le sang par le président serbe Slobodan Milošević, en 1998-1999. Lors de la campagne des élections européennes de 1999, Daniel Cohn-Bendit (qui était tête de liste) avait fait applaudir l’intervention militaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – d’autres cadres du parti s’étaient aussi déclarés favorables à l’option militaire en dernier ressort, dont Dominique Voynet, Yves Cochet et Noël Mamère.

Jean-Luc Bennahmias, secrétaire national de l’époque, lui avait reproché de « jouer les va-t-en-guerre », tout comme la députée écologiste Marie-Hélène Aubert. Un terme qu’utilisent aujourd’hui les contempteurs de la ligne jugée « belliciste » de Yannick Jadot. 

« Le pacifisme des écologistes a toujours souffert des exceptions : l’emploi de la force peut se justifier si c’est le moyen de prévenir des violations aux droits de l’homme, et si le conflit dans lequel on s’engage permet d’en prévenir d’autres qui seraient plus dévastateurs. C’est dans la lettre idéologique verte », explique la politiste Vanessa Jérôme.

Être neutre en situation d’injustice, c’est prendre parti pour l’oppresseur.

Julien Bayou, secrétaire national d’EELV

L’agression russe en Ukraine est-elle en train de modifier définitivement le centre de gravité des écologistes sur le sujet de la guerre, au point de les rendre « réalistes » dans le domaine des relations internationales ? C’est ce que craignent les tenants de l’aile gauche.

« Le pacifiste que je suis répugne à l’écrire, mais il convient de se préparer à d’autres offensives et donc à pouvoir nous en défendre. L’ère dans laquelle nous entrons est pleine de périls et nous ne pouvons pas espérer nous y préparer à la manière de l’autruche »écrivait le 25 février l’ex-secrétaire national d’EELV, David Cormand, dans une sorte d’adieu contraint au pacifisme.

Pour Bénédicte Monville, ce tournant correspond à une stratégie délibérée de la direction d’EELV, qui souhaiterait s’assurer de « récupérer des voix auprès d’électeurs sociaux-démocrates » « Mais c’est une stratégie qui nous fait perdre notre âme, et qui nous permettra au mieux de remplacer le PS », estime-t-elle.

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La politiste Vanessa Jérôme relativise ce sentiment de bifurcation, car au-delà des petites phrases qui permettent à Yannick Jadot de se déterminer politiquement par rapport à Jean-Luc Mélenchon, il y a des fondamentaux qui demeurent : « Il y a bien une forme de virage sur le pacifisme, mais qui n’est pas tant dû à la position des écologistes, qu’au contexte en lui-même. Dans le discours de Jadot il y a d’ailleurs une continuité : renforcer les organisations internationales de contrôle et de maintien de la paix, et compter sur l’Europe et les tribunaux internationaux plutôt que sur l’Otan. »

Julien Bayou, le secrétaire national d’EELV, assume pour sa part l’orientation prise par Yannick Jadot, et s’étonne de la conception du pacifisme de certain·es de ses camarades : « Je ne crois pas que le pacifisme consiste à laisser l’agresseur flinguer l’agressé. Être neutre en situation d’injustice, c’est prendre parti pour l’oppresseur », oppose-t-il, paraphrasant le Prix Nobel de la paix décédé en 2021, Desmond Tutu. Un argument d’autorité qui ne permettra sans doute pas à EELV de faire l’économie d’un débat sur sa ligne. 

Mathieu Dejean

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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