Les préférences partisanes exercées par les chaînes et certains journalistes. 

Audiovisuel : les biais politiques passés à la moulinette statistique

L’analyse de 6 millions d’émissions diffusées entre 2002 et 2020 affine une typologie des préférences partisanes exercées par les chaînes et certains journalistes. 

Par David LarousseriePublié le 28 février 2022 à 18h00, mis à jour hier à 03h53 

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2022/02/28/audiovisuel-les-biais-politiques-passes-a-la-moulinette-statistique_6115591_1650684.html

Yannick Jadot, candidat écologiste à la présidentielle 2022, sur LCI dans « Mission Convaincre » à Paris, le 23 février 2022.
Yannick Jadot, candidat écologiste à la présidentielle 2022, sur LCI dans « Mission Convaincre » à Paris, le 23 février 2022.  AGNES DHERBEYS / MYOP POUR « LE MONDE »

En ces temps de campagne présidentielle, une équipe de Sciences Po Paris et de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) apporte une pièce originale au débat en proposant de mesurer l’inclination politique des médias audiovisuels et d’en identifier les causes. D’éventuels biais seraient-ils propres à une chaîne ? Ou liés à des changements de propriétaire ? Ou encore aux propres choix des journalistes ?

« Nous ne sommes pas les premiers à nous intéresser aux biais politiques dans les médias mais souvent cela est fait par l’analyse du contenu à l’aide d’algorithmes, assez bons pour des pays politiquement bipolarisés comme les Etats-Unis mais moins adaptés à des pays plus divers politiquement comme la France », indique Nicolas Hervé, de l’INA. « D’où notre choix de le faire en recensant les temps de parole et la couleur politique des invités dans diverses émissions télévisées »,précise Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po (également présidente de la Société des lecteurs du Monde).

309 000 invités dans 6 millions d’émissions

L’équipe, complétée de Camille Urvoy (université de Mannheim) et Moritz Hengel (doctorant à Sciences Po), a donc puisé dans les archives de l’INA pour collecter les noms de plus de 309 000 invités distincts dans plus de 6 millions d’émissions de toute nature diffusées par 14 chaînes de télé et 8 radios entre 2002 et 2020. Plus de 67 000 hôtes invitants ont également été recensés, dont 25 000 journalistes environ (les animateurs d’émissions pouvant être également sportifs, artistes…). Ce corpus audiovisuel a été choisi parce que les chaînes sont soumises à des règles d’équilibre en matière de temps de parole, contrairement par exemple à la presse écrite.

Les hommes et femmes politiques ont ensuite été rangés dans une des six catégories politiques traditionnellement utilisées par les spécialistes (extrême gauche, gauche, Verts, libéraux ou « centristes », droite, extrême droite). En outre, l’équipe a attribué une étiquette politique aux invités dits « engagés », qui échappent aux comptages des régulateurs, comme ceux du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA, devenu l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique en janvier) : 21 300 invités ont ainsi été classés politiquement en fonction de leur soutien à des politiciens par des textes, des participations à des universités d’été ou à des cercles de réflexion.

Au bilan, les enseignements sont nombreux au fil des 53 pages, et autant en annexes, du preprint mis en ligne le 16 février. D’abord, les politiques représentent environ 25 % de tous les invités de ces émissions et les personnes « engagées », 2,6 %.

Déséquilibres nets

Ensuite, globalement, il existe des déséquilibres nets concernant les temps de parole. L’extrême gauche, l’extrême droite et les Verts sont sous-représentés par rapport aux autres catégories, avec moins de 10 % des temps de parole pour chacun sur l’ensemble de la période. Le déséquilibre est accentué si l’on tient compte de leur popularité mesurée dans les sondages. La gauche et la droite – auxquelles s’ajoute La République en marche (LRM), classé parmi les centristes, sur la dernière période – ne bénéficient pas des mêmes temps de parole, les uns supplantant les autres au gré des alternances des quinquennats, y compris en prenant en compte la règle du temps de parole « obligatoire » dévolu au gouvernement (un tiers du total).

Autre conclusion, tous les médias n’ont pas la même orientation et sont soumis à des biais en faveur de l’un ou l’autre camp, comme le montre une comparaison des parts d’invités de chaque étiquette, avec celles de France 2, utilisées comme référence. Ainsi, LCP-Public Sénat a environ 12 points de pourcentage de plus d’invités de droite comme de gauche que France 2. France Inter « aime » autant la gauche que France 2, mais moins la droite (9 points de pourcentage en moins). Arte est la chaîne qui a le plus grand pourcentage d’invités classés extrême gauche ou Verts (presque 5 points de plus que France 2).

Les extrêmes et les Verts sont sous-représentés par rapport aux autres catégories, avec moins de 10 % des temps de parole pour chacun sur l’ensemble de la période

C’est sur les radios (France Culture, RTL, Radio Classique), en plus d’Arte, que l’orientation est la plus marquée pour l’extrême gauche. Mais Radio Classique, RMC et BFM-Radio (devenue BFM Business en 2010) ont une préférence plus prononcée pour LRM que les autres médias audiovisuels sur la période récente. Les chaînes d’info en continu se distinguent avec BFM-TV, plutôt plus que les autres pour la gauche et la droite, LCI pour LRM, et CNews (anciennement i-Télé) pour l’extrême droite (5 points de plus que France 2).

Lire notre récit :  Une semaine à regarder uniquement CNews : mépris de la gauche, critique contre l’exécutif, sympathie pour Eric Zemmour

Pour CNews, l’étude montre l’évolution depuis la prise de contrôle de Vincent Bolloré en 2014. Alors qu’elle était orientée comme France 2 avant cette période, l’écart grandit jusqu’à plus de 20 points de pourcentage en faveur de l’extrême droite sur la période 2019-2020. « Nos calculs montrent qu’il y a un effet causal entre le rachat et ce biais, qu’on ne trouve pas par exemple chez BFM, pourtant rachetée [par Patrick Drahi] durant la période étudiée », indique Julia Cagé.

« Montrer l’effet d’un changement de direction sur la ligne éditoriale d’un média est très difficile à faire. Le résultat auquel parviennent les auteurs est assez impressionnant », témoigne Sylvain Parasie, sociologue, professeur au médialab de Sciences Po, qui n’a pas participé à l’étude. Le constat d’une dérive vers l’extrême droite d’une autre chaîne du groupe Bolloré, C8, rejoint celui, moins global, de l’historienne Claire Sécail, qui a étudié les interventions sur le talk-show « Touche pas à mon poste ! » entre septembre et décembre 2021.

Lire aussi   Vincent Bolloré s’est taillé un « ORTF privé de droite » à sa main

« Faiblesses de la régulation »

Un dernier résultat ouvre d’autres perspectives. Les chercheurs ont voulu savoir ce qui déterminait le plus la couleur politique des invités d’une émission : la chaîne, le journaliste ou animateur, le moment de la diffusion ou le propriétaire ? Tous ces facteurs comptent mais « les effets journalistes” sont plus “explicatifs” que les effets chaînes”, par exemple », indique Camille Urvoy.

Un graphique montre ainsi qu’il existe des journalistes et animateurs qui – une fois prises en compte les caractéristiques des médias pour lesquels ils travaillent, par exemple les préférences de l’actionnaire ou des téléspectateurs – reçoivent nettement plus d’invités de gauche que de droite, ou l’inverse, mais, surtout, que certains ont une propension plus grande à privilégier les invités d’extrême droite que d’autres. « Nous ne pouvons pas publier les noms, mais nous les connaissons et n’avons pas été surpris avec ce que nous connaissions du monde médiatique »,précise Julia Cagé.

Lire aussi   Bolloré, Arnault, Niel… Le Sénat auditionne les milliardaires des médias

L’équipe a l’intention de poursuivre son travail pour en corriger certaines limites, en estimant mieux les temps de parole (obtenu pour l’instant en divisant la durée de l’émission par le nombre d’invités) et en analysant le contenu des interventions pour mieux apprécier les thèmes discutés et leur coloration politique éventuelle. « Ce travail montre aussi les faiblesses de la régulation de ces chaînes, notamment parce qu’elle ne fait pas un suivi systématique aussi fin des invités et ne comptabilise pas comme “politique” les invités non membres d’un parti », souligne Sylvain Parasie. « Globalement, la prise en compte de ces personnalités engagées ne change pas nos principales conclusions, mais elle amplifie certains effets, notamment pour les chaînes d’information en continu »,indique Julia Cagé.

David Larousserie

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire