Lutter contre le réchauffement, une question de survie
ÉDITORIAL
Le Monde
Les pénuries, la paupérisation, les famines et les déplacements forcés de populations causés par le dérèglement du climat ne peuvent que causer des tensions, voire générer des conflits. L’urgence des mesures destinées à lutter contre le réchauffement est aussi un enjeu de paix.
Publié hier à 13h20 Temps de Lecture 2 min.
Editorial du « Monde ». Qui aurait cru, voici quelques jours encore, qu’un conflit armé d’ampleur internationale ferait passer au second plan la catastrophe planétaire en cours du changement climatique ? Inévitablement, les conclusions du nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié lundi 28 février, risquent d’être éclipsées dans le contexte de sidération angoissée provoquée par le déclenchement, en Europe, d’une guerre, autre catastrophe conçue par l’homme.
Vertigineuse elle aussi pour l’avenir de l’humanité, cette synthèse, rédigée par 270 scientifiques sous l’égide des Nations unies sur les impacts concrets de la crise climatique, doit pourtant être diffusée, expliquée et prise sérieusement en compte, en particulier en France, à quarante jours du premier tour de l’élection présidentielle.
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Alors qu’en 2014 le GIEC concluait à une simple augmentation de la probabilité des dommages « graves, généralisés et irréversibles » causés par les émissions de gaz à effet de serre anthropiques, il juge désormais que le réchauffement climatique, en provoquant la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes (ouragans, inondations, sécheresses, etc.), a déjà entraîné des « effets négatifs généralisés » et causé des dégâts irréversibles à l’ensemble des sociétés et de la nature.
Montée des océans rendant les rivages inhabitables, pénurie d’eau potable consécutive aux infiltrations de sel dans les nappes d’eau douce ou à la disparition des glaciers. Les conséquences de ces phénomènes qu’il n’est plus question d’éviter, mais seulement de freiner – déplacements de populations, productions agricole et aquacole compromises, prolifération de maladies, disparition d’espèces animales… –, mettent en danger l’alimentation, la santé, voire la survie des habitants des zones les plus exposées.
Tel est le cas en particulier dans les zones où l’activité humaine détruit des écosystèmes protecteurs comme les coraux, les zones humides et les forêts. Sur les 7,9 milliards d’humains peuplant la Terre, précise le GIEC, entre 3,3 et 3,6 milliards vivent dans des « contextes (…) hautement vulnérables au changement climatique ». En France, près de deux habitants sur trois sont déjà exposés à des risques climatiques.
Les pays riches doivent tenir leur promesse
Ces perspectives inquiétantes se doublent d’une injustice fondamentale : alors qu’ils ne concourent que marginalement au réchauffement climatique, les pays déshérités sont et seront les plus affectés, faute des moyens d’atténuer ses conséquences ou de s’y adapter. Les pays riches doivent de toute urgence tenir enfin leur promesse, datant de 2009, de mobiliser 100 milliards de dollars par an pour aider les Etats en développement. Les dégâts irréversibles déjà causés par les sécheresses, inondations et autres cataclysmes climatiques doivent faire l’objet de compensations financières spécifiques – jusqu’à présent refusées – au profit des pays pauvres.
Simplement juxtaposés par les hasards de l’actualité, le retour de la guerre et la nouvelle alerte du GIEC sur le changement climatique ne constituent pourtant pas deux événements étrangers l’un à l’autre. Les pénuries, la paupérisation, les famines et les déplacements forcés de populations causés par le dérèglement du climat ne peuvent que causer des tensions, voire générer des conflits. L’urgence des mesures destinées à lutter contre le réchauffement est une question de survie, comme vient de le rappeler une nouvelle fois Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU. C’est aussi un enjeu de paix
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Le Monde
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Climat : le GIEC s’alarme des conséquences vertigineuses d’un monde toujours plus chaud
Les effets du réchauffement sont désormais généralisés et souvent irréversibles, alertent les chercheurs. S’adapter aux nouvelles conditions de vie est essentiel, mais le monde sera de plus en plus confronté à des dégâts auxquels il est impossible de remédier.
Temps de Lecture 9 min.

L’humanité et la nature sont en péril. Chaque jour davantage, elles sont poussées jusqu’à leurs limites, voire au-delà, par les impacts toujours plus ravageurs, généralisés et désormais souvent irréversibles du changement climatique d’origine humaine. Ces effets, qui affectent déjà les vies de milliards d’humains, vont s’accélérer quel que soit le rythme de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ils frapperont les sociétés de manière intolérable, multipliant les menaces sur la production alimentaire, l’approvisionnement en eau, la santé humaine, les infrastructures côtières, les économies nationales et la survie d’une grande partie du monde naturel.
Avec, à la clé, encore davantage de pénuries, de pauvreté, de famines ou de conflits. Sans mesures urgentes pour limiter la hausse du thermomètre à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, l’adaptation au dérèglement climatique deviendra plus coûteuse, limitée et, dans certains cas, tout simplement impossible.
Ce sombre bilan est dressé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), lundi 28 février, dans le 2e volet de son sixième rapport d’évaluation. Après un premier volet publié en août 2021 sur les bases physiques du changement climatique, l’instance onusienne s’est, cette fois, penchée sur les impacts, les vulnérabilités et l’adaptation à la crise climatique. Elle publiera ensuite un 3e volet en avril, consacré aux solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, avant une synthèse prévue pour septembre.
Le nouveau rapport, rédigé par 270 scientifiques du monde entier à partir de l’analyse de 34 000 études, est bien plus alarmant que le précédent qui datait de 2014. S’il se montre une alerte majeure pour les gouvernements, il risque toutefois de voir sa portée limitée, alors que les yeux sont rivés sur la guerre qui fait rage en Ukraine. « Les chercheurs ukrainiens sont restés impliqués tout au long des travaux et nous ont dit que le mieux que le GIEC pouvait faire, c’est de poursuivre son travail », relate Wolfgang Cramer, directeur de recherches (CNRS) à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale et l’un des auteurs du rapport.

Le résumé à l’intention des décideurs, négocié durant deux semaines par les représentants des 195 pays membres du GIEC, en collaboration avec les auteurs qui gardent le dernier mot, a été achevé avec du retard notamment parce que « certains pays souhaitaient que le message soit amoindri », indique M. Cramer. Les scientifiques ont toutefois tenu bon.
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Des impacts déjà irréversibles et généralisés
Ce document d’une quarantaine de pages, assorti d’études régionales, l’affirme sans ambages : le changement climatique, causé par les émissions de gaz à effet de serre anthropiques (principalement la combustion de charbon, de pétrole et de gaz), a déjà entraîné des « effets négatifs généralisés » et causé des dégâts irréversibles à l’ensemble des sociétés et de la nature, ce que l’on appelle les pertes et dommages. Le GIEC durcit son diagnostic puisque en 2014 il jugeait que la probabilité de ces dommages graves s’accroissait. Désormais, du sommet des montagnes aux profondeurs des océans, des villes les plus peuplées aux zones isolées, toute la vie sur Terre est devenue vulnérable au réchauffement, et en particulier aux événements extrêmes – vagues de chaleur, sécheresses, inondations ou incendies – dont la fréquence et l’intensité augmentent.
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Le changement climatique réduit la disponibilité de la nourriture et de l’eau, exposant des millions de personnes à une insécurité alimentaire aiguë, notamment en Afrique, en Asie, en Amérique centrale et du Sud, dans les petites îles ou en Arctique. Les événements extrêmes affectent également la santé dans toutes les régions du monde, provoquant une plus grande mortalité, l’émergence de nouvelles maladies ou le développement du choléra. Dans les villes, ils augmentent le stress thermique, réduisent la qualité de l’air et affectent les chaînes d’approvisionnement ou les réseaux de transport. Ils poussent les gens à quitter leur foyer et ils entraînent des préjudices économiques (pour l’agriculture, la pêche, le tourisme ou la productivité du travail en extérieur). Ils touchent aussi durement les espèces animales et végétales – la moitié de celles étudiées ont modifié leur aire de répartition et certaines espèces ont totalement disparu, faute de réussir à s’adapter.
Si personne n’est à l’abri, la vulnérabilité des habitants et des écosystèmes diffère toutefois grandement selon les régions, et est exacerbée par d’autres facteurs, tels que les inégalités de développement, la pauvreté ou l’accès limité aux services. Les communautés les plus fragiles et les moins responsables de la crise climatique sont affectées de manière disproportionnée. Au total, entre 3,3 et 3,6 milliards d’humains vivent dans des « contextes qui sont hautement vulnérables au changement climatique ». Cette vulnérabilité va s’accroître encore à l’avenir, en raison de la destruction accélérée, sous l’effet des activités humaines, des écosystèmes qui protègent les sociétés – coraux, zones humides, forêts, etc.
Encore plus de dégâts avec l’intensification du réchauffement
Le pire est encore à venir, et l’on ne peut que freiner le désastre. Contenir le réchauffement climatique à 1,5 °C – l’objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris – « réduirait considérablement les pertes et dommages », toutefois « sans pouvoir tous les éliminer », avertissent les scientifiques, qui évoquent une « hausse inévitable de multiples dangers ». En cas de dépassement de cette limite, les effets négatifs et les dégâts irréversibles « s’intensifieront encore, à chaque hausse du réchauffement ». Or, le thermomètre a déjà grimpé de 1,2 °C par rapport à l’ère préindustrielle et les engagements de court terme des Etats mènent la planète vers un réchauffement de 2,7 °C à la fin du siècle, voire davantage puisque les promesses ne sont, pour l’instant, pas tenues.
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Les conséquences d’un monde toujours plus chaud sont vertigineuses. A l’échelle mondiale, jusqu’à 4 milliards de personnes pourraient connaître une pénurie chronique d’eau en raison de sécheresses dans le cas d’un réchauffement de 4 °C, et entre 800 millions et 3 milliards à + 2 °C. Dans ce scénario, d’ici à 2050, 1,4 million d’enfants seraient atteints de retards de croissance sévères du fait de la malnutrition en Afrique, et jusqu’à 183 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de sous-alimentation dans les pays à faible revenu. Les habitants des petites îles et des régions qui dépendent des glaciers risquent de manquer d’eau douce si le réchauffement se poursuit au-delà de 1,5 °C. Et un milliard de personnes seront à risque sur les côtes au milieu du siècle dans tous les scénarios. En Europe, deux à trois fois plus de personnes seront exposées au stress thermique si l’on atteint 3 °C de réchauffement, comparé à 1,5 °C.
Le risque d’extinction des espèces uniques et menacées sera au moins 10 fois plus élevé dans un monde à + 3 °C, par rapport à 1,5 °C. Avec le franchissement de cette dernière limite, des écosystèmes entiers (polaires, montagneux, côtiers) seront irréversiblement perdus, alors que certains d’entre eux sont déjà à la limite de leur adaptation, comme les récifs coralliens.

Pour la première fois, les chercheurs mettent en garde contre les impacts du changement climatique qui s’avèrent, non seulement, « de plus en plus complexes à gérer », mais également qui se produiront de plus en plus simultanément, avec parfois des conséquences « en cascade » d’une région à l’autre. Par exemple, l’augmentation de la chaleur et de la sécheresse se conjugueront pour nuire à la production alimentaire et réduire la productivité de la main-d’œuvre agricole, ce qui entraînera une hausse des prix des aliments et une baisse des revenus des agriculteurs, d’où une augmentation de la malnutrition et des décès.
Une adaptation encore insuffisante
Face à ces risques toujours plus nombreux et inévitables, s’adapter au changement climatique est crucial, tout autant que réduire drastiquement et rapidement les émissions de gaz à effet de serre. Si le GIEC note des progrès, l’adaptation est actuellement insuffisante face à la rapidité des changements. « La plupart des mesures d’adaptation sont fragmentées, à petite échelle, progressives, adaptées aux impacts actuels et aux risques à court terme et focalisées davantage sur la planification que sur la mise en œuvre », écrivent les auteurs.
Les barrières restent nombreuses et diffèrent selon les pays. « En Europe, le sentiment d’urgence est faiblement ressenti, il y a un manque de volonté politique et des ressources financières et humaines limitées. Aux Etats-Unis, la désinformation joue, tandis qu’en Australie on a un problème de gouvernance », explique Gonéri Le Cozannet, chercheur au Bureau des recherches géologiques et minières et l’un des auteurs du rapport. Dans les pays en développement, la faible mise en œuvre des politiques d’adaptation est aggravée par le manque de moyens. Le GIEC note qu’à l’échelle mondiale, l’écart se creuse entre les fonds nécessaires et les montants alloués, qui sont « insuffisants ». Lors de la COP26, en novembre 2021 à Glasgow, les pays développés se sont engagés à doubler l’aide consacrée à l’adaptation, mais ils sont encore loin de respecter leurs engagements. Et ils ont refusé de consacrer un financement spécifique aux pertes et dommages.
Les exemples de bonnes pratiques d’adaptation, entraînant de multiples bénéfices, sont nombreux. « Dans l’agriculture, on peut mettre en place une meilleure gestion de l’eau et de l’irrigation, décaler les dates de semence, développer l’agroécologie ou utiliser des cultures adaptées à des chaleurs extrêmes », indique Delphine Deryng, chercheuse invitée à l’université de Humboldt, à Berlin, et l’une des autrices du rapport. Dans d’autres secteurs, le GIEC évoque la restauration des forêts et des écosystèmes naturels, l’arrêt de l’urbanisation dans les zones côtières ou la végétalisation des villes.
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Des limites à l’adaptation
Ces mesures doivent être mises en place le plus rapidement possible, sans quoi il sera trop tard. Le rapport souligne que des limites « souples » de l’adaptation ont déjà été atteintes. Des habitants des petites îles ne peuvent, par exemple, plus s’adapter à la montée des eaux sauf à surmonter un ensemble de contraintes, d’ordre financier, politique ou technologique. Une partie des écosystèmes, tels que certains coraux, forêts tropicales ou régions polaires, ont quant à eux atteint des limites « dures », c’est-à-dire un point de non-retour. Cette situation ne va qu’empirer avec le changement climatique.
Même avant d’atteindre ces limites, « l’adaptation ne peut pas empêcher tous les pertes et dommages », préviennent les auteurs. Ils mettent également en garde contre les « maladaptations », les problèmes entraînés par une mauvaise adaptation. « Sur le littoral, les digues protègent les personnes et les biens à court terme, mais elles empêchent les transferts de sédiments et dégradent les écosystèmes naturels », explique Gonéri Le Cozannet.
Les auteurs estiment qu’un développement résilient au changement climatique est possible, sur la base de l’équité et de la justice. « Mais cela deviendra de plus en plus difficile, voire impossible dans certains endroits, si l’on tarde à agir et si le réchauffement se poursuit, notamment au-delà de 1,5 °C », prévient Wolfgang Cramer.
« Ce rapport du GIEC est un atlas de la souffrance humaine et une accusation accablante de l’échec du leadership climatique, a réagi Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU. Les plus grands pollueurs du monde sont coupables de l’incendie criminel de notre seule maison. » Comme il le fait régulièrement, M. Guterres appelle les pays à sortir du charbon, à faire une transition vers les énergies renouvelables et à financer l’adaptation à hauteur de 50 % des fonds climat. « Au fur et à mesure que les impacts climatiques s’aggraveront, l’augmentation des investissements sera essentielle à la survie. »
Audrey Garric
« Plus d’excuses ni de greenwashing » : après le rapport du GIEC, de nouveaux appels au sursaut
Les pays vulnérables ont appelé lundi à la mise en place urgente de nouveaux financements pour s’adapter aux effets désastreux du changement climatique.
Temps de Lecture 5 min.

« Tableau désastreux », « risques terribles », « conséquences catastrophiques », « situation désespérée ». Les réactions au nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié lundi 28 février, ont donné lieu à une profusion d’adjectifs pour tenter de résumer la réalité décrite par les scientifiques : des impacts toujours plus ravageurs, généralisés et souvent irréversibles entraînés par le changement climatique d’origine humaine, qui poussent les sociétés et la nature jusqu’aux limites de leur capacité d’adaptation.
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« J’ai vu de nombreux rapports scientifiques dans ma vie, mais rien de comparable à celui-ci », a réagi le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, décrivant « un atlas de la souffrance humaine ». « Près de la moitié de l’humanité vit dans la zone de danger – maintenant. De nombreux écosystèmes ont atteint le point de non-retour, maintenant. Les faits sont indéniables », a-t-il martelé.
Les conclusions du rapport ressemblent à un « cauchemar », mais elles sont une « réalité quotidienne » pour les familles du Kenya et plus largement des pays du Sud, avertit Susan Otieno, directrice exécutive d’ActionAid Kenya : « Plus de 1,4 million d’animaux sont morts à cause de la sécheresse actuelle, privant les éleveurs de leur seul moyen pour subvenir aux besoins de leurs familles. Nous craignons que bientôt ce soit les enfants qui meurent de soif et de faim. »
Effet domino
« Si vous vouliez une bonne nouvelle pour changer, regardez ailleurs », a lancé Dave Reay, directeur du Climate Change Institute, de l’université d’Edimbourg (Ecosse). Utilisant la métaphore de l’effet domino, il juge que le changement climatique du XXIe siècle « menace de détruire les fondements de la sécurité alimentaire et en eau, de la santé humaine et des écosystèmes et, finalement, d’ébranler les piliers mêmes de la civilisation humaine ».

Après le constat, les appels se sont multipliés en faveur d’une action urgente. D’abord pour s’adapter aux impacts, mais aussi pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, notamment des principaux pays pollueurs, puisque le rapport montre que l’adaptation ne suffira pas. « La science du climat est unanime depuis des décennies : nous devons cesser de brûler des combustibles fossiles », rappelle Olha Boiko, coordinatrice du Climate Action Network Europe de l’Est, qui ajoute qu’avec la guerre en Ukraine, « nous voyons aujourd’hui comment la dépendance aux combustibles fossiles et les conflits sont imbriqués ».
« Il y a trois mois, à Glasgow, lors de la COP26, toutes les grandes économies sont convenues de renforcer leurs ambitions. Alors que nous entrons dans la zone de danger climatique, il est essentiel qu’elles présentent de nouveaux plans ambitieux en 2022. Il n’y a plus d’excuses ni de greenwashing », avertit Laurence Tubiana, l’une des architectes de l’accord de Paris sur le climat de 2015.
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« Le déni et l’attente ne constituent pas des stratégies, mais une recette pour le désastre », a prévenu, quant à lui, John Kerry, envoyé spécial des Etats-Unis pour le climat. Jusqu’à présent, les efforts ont été « trop limités et trop fragmentés » pour répondre à l’ampleur des impacts actuels et à venir, indique-t-il, en écho au GIEC. Pour non plus « éviter la crise, mais ses pires conséquences », l’ancien secrétaire d’Etat appelle à « investir dans les communautés, construire des systèmes résistants au climat et préserver les écosystèmes essentiels au cours de cette décennie décisive ».
Promesse non tenue
Si cette adaptation n’est pas à la hauteur des défis du changement climatique, c’est à cause des pays riches, critique Mohamed Adow, directeur du think tank Power Shift Africa. « Les pays du Nord et pollueurs ont modifié la planète en brûlant des énergies fossiles et refusent à présent d’aider ceux qui en subissent les conséquences », regrette-t-il.

Les pays les plus vulnérables, les plus touchés par les impacts du changement climatique, demandent alors aux pays riches, majoritairement responsables de la crise climatique, de rembourser leur dette. Les pays développés n’ont en effet toujours pas tenu leur promesse, pourtant faite il y a douze ans, de mobiliser 100 milliards de dollars (89 milliards d’euros) par an à partir de 2020 pour aider les pays en développement à s’adapter au changement climatique et à réduire leurs émissions. Madeleine Diouf Sarr, présidente du groupe des pays les moins avancés (PMA), qui représente 46 des pays les plus pauvres, leur demande de« combler de toute urgence » ce « manque à gagner ».
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Alors que les systèmes de financement actuels sont « insuffisants » mais aussi « inaccessibles » pour la majorité des petits Etats insulaires en développement, « il est primordial que les nations développées respectent l’engagement de doubler l’aide consacrée à l’adaptation » pris lors de la COP26, estime de son côté Gaston Browne, premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, qui représente le groupe des îles. Aujourd’hui, seulement 25 % des fonds vont à l’adaptation, contre 65 % à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Les pays en développement ont, en outre, de nouveau réclamé un financement spécifique des « pertes et dommages », c’est-à-dire les dégâts irréversibles causés par le changement climatique auxquels il n’est plus possible de s’adapter, que le rapport du GIEC met en lumière.
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En France, Clément Sénéchal, chargé de campagne climat pour Greenpeace, demande, lui aussi, un « partage de l’effort efficace et équitable », en mettant d’abord à contribution ceux qui émettent le plus de gaz à effet de serre, notamment les plus riches et les multinationales. Le WWF appelle les candidats à l’élection présidentielle à « tirer les leçons » de ce rapport et propose l’instauration d’un « passe climatique » à l’Elysée, afin d’« assurer que toutes les prochaines décisions soient adaptées à la crise écologique ».
Du côté des candidats à l’élection présidentielle, absorbés par la guerre en Ukraine mais aussi par le Salon de l’agriculture, seuls trois d’entre eux avaient réagi lundi en fin de journée sur Twitter. Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts) a indiqué que « nous devons agir, dès maintenant », tandis que Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) écrivait : « La guerre au pire moment, quand il faudrait s’unir face au chaos climatique. Enième alerte du GIEC : il faut bifurquer d’urgence. » « Sortons de l’inaction climatique et agissons urgemment pour protéger notre biodiversité », a pour sa part écrit Anne Hidalgo (Parti socialiste).
Audrey Garric
Changement climatique : la France, peu préparée, devra « éviter l’ingérable » et « gérer l’inévitable »
Des spécialistes regrettent que la réponse aux événements extrêmes ne se traduise que par des « actions dispersées », sans vision globale.
Temps de Lecture 3 min.
La France n’est toujours pas prête à faire face à la crise climatique. Ni aux événements extrêmes, comme les canicules, les sécheresses, les incendies ou les submersions marines, ni aux stress chroniques, tels que la baisse de disponibilité de l’eau ou la montée du niveau des mers. C’est le constat tiré par plusieurs think tanks, qui appellent le gouvernement à mettre en œuvre d’urgence une véritable stratégie d’adaptation au risque climatique. Ils font écho au rapport publié par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), lundi 28 février, sur les impacts et l’adaptation face au changement climatique.
« Le changement climatique s’intensifie et s’accélère. Même une baisse immédiate des gaz à effet de serre n’empêcherait pas des effets à des échelles millénaires », rappelle Alexandre Magnan, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales. Il faudra donc à la fois « éviter l’ingérable » et « gérer l’inévitable ». Autrement dit, diminuer les émissions et s’adapter, c’est-à-dire réduire la vulnérabilité face aux conséquences du réchauffement. Près de deux tiers des Français sont déjà exposés à des risques climatiques de manière forte ou très forte. Ceux-ci affectent la santé, les écosystèmes, les activités économiques (agriculture, tourisme, etc.), le bâtiment ou encore les infrastructures
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Or, le Plan national d’adaptation au changement climatique actuel « n’a pas réussi à incarner une réelle politique publique d’adaptation », estiment, dans un billet publié vendredi, Alexandre Magnan, Vivian Depouès et Morgane Nicol, experts à l’Institut de l’économie pour le climat, et Magali Reghezza, maîtresse de conférences à l’Ecole normale supérieure et membre du Haut Conseil pour le climat. « L’adaptation y reste cantonnée à des mesures sectorielles et à des actions dispersées, essentiellement réactives et curatives, sans vision globale et sans prise en compte des cobénéfices ou des risques de mal-adaptation. »
Depuis un an, les « choses évoluent » et les acteurs économiques et territoriaux sont « de plus en plus matures », reconnaît M. Depouès. La question de l’adaptation était au centre du Varenne agricole de l’eau, des assises de la forêt et du bois, du plan Avenir montagnes ou encore de la réforme de l’assurance des récoltes – adoptée par le Parlement jeudi 24 février – afin de mieux indemniser les agriculteurs touchés par les aléas climatiques. Plusieurs articles de la loi Climat et résilience, promulguée en août 2021, abordent également l’enjeu du recul du trait de côte. Certaines grandes villes et régions prennent leurs dispositions, comme Paris, Lyon, Strasbourg, la Nouvelle-Aquitaine, la Bretagne ou le Grand-Est, et les stations de montagne réfléchissent à de nouveaux modèles pour pallier la réduction de l’enneigement.
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« Nous sommes cependant loin de l’ambition nécessaire pour répondre aux menaces d’un climat qui change », relèvent les quatre experts. Dans de multiples domaines, la question de l’adaptation « n’est simplement pas posée ou limitée à l’injonction incantatoire », ajoutent-ils, comme pour certaines infrastructures stratégiques (ports, réseaux ferrés, routes, assainissement) ou pour de nombreuses opérations d’aménagement ou de renouvellement urbain. Avec le plan de relance, le gouvernement investit par exemple 6,7 milliards d’euros dans la rénovation des bâtiments, « mais sans intégrer de manière systématique la question du confort d’été », qui permet de maintenir une température agréable sans climatisation, relève M. Depouès.
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« Au milieu du gué »
Sur le littoral, où la montée des eaux aggrave les risques de submersion et d’érosion, les solutions basées sur la nature, comme l’implantation de végétaux sur les dunes, restent « très marginales », alors qu’elles sont plus durables et moins chères que les ouvrages en dur (digues, enrochements, etc.), indique Jill Madelenat, chargée d’études à La Fabrique écologique. Entre 5 000 et 50 000 maisons sont menacées d’ici à 2100, pour une valeur de 1 à 8 milliards d’euros, mais « on n’a pas encore trouvé de mécanisme pour financer la relocalisation des victimes de l’érosion », explique-t-elle.
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Les think tanks appellent à intégrer l’adaptation à tous les secteurs (sécurité civile, politique sanitaire, gestion de la ressource en eau, urbanisme, politique agricole, etc.) et tous les ministères. La nouvelle Stratégie française énergie-climat, en cours d’élaboration, qui comprendra notamment une loi de programmation énergie-climat et le Plan national d’adaptation au changement climatique révisé, devra être le moment d’une « ambition accrue », d’un « pilotage fort de l’Etat », et d’une programmation budgétaire.
« On est encore au milieu du gué », reconnaît le sénateur écologiste Ronan Dantec, auteur d’un rapport sénatorial sur l’adaptation en 2019. Le président du comité d’orientation de l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique appelle à dimensionner toutes les politiques publiques autour du scénario d’une hausse du thermomètre de 3 °C en France, et à les décliner au sein des collectivités locales.
Audrey Garric