Lundi 28 février 2022
https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-du-lundi-28-fevrier-2022
Dimitri Bortnikov à l’heure ukrainienne
32 minutes
Il est écrivain, né en ex-Union Soviétique et vivant en France depuis plus de vingt ans. Ce matin, il est venu nous parler de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Dimitri Bortnikov est l’invité d’Augustin Trapenard.
Dans son dernier roman « L’agneau des neiges« , paru à la fin de l’été dernier, il raconte en français, l’histoire d’une femme embarquée dans le tourbillon de la grande histoire, sur fond de famine en Ukraine et d’invasion nazie. Un livre sur lequel plane le spectre de la guerre, plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Dimitri Bortnikov est dans Boomerang.
Extraits de l’entretien
Dimitri Bortnikov :
Quand on dit guerre en russe, même les gens chauves ont les cheveux qui se dressent. La guerre c’est le sang, c’est l’odeur terrible, les bombardements, les cris des enfants, le meurtre. Et beaucoup d’entrailles, beaucoup d’entrailles
« Ce qui se passe en Ukraine me terrorise, mais m’inspire aussi une sorte d’espoir : le peuple ukrainien continue à résister. »
« On ne se bat jamais pour des symboles ; on peut commencer la guerre pour un symbole, mais on ne meurt pas pour un symbole. Dans la guerre, on meurt pour les proches et pour la terre. »
« Un écrivain peut condamner la guerre et réfléchir sur lui-même. Mais pour chaque être humain, la guerre est un tunnel où il peut se transformer. Au moment de périr, l’homme faible se révèle fort, et l’homme fort se révèle faible. »
Le langage humain et le toucher sont les seules choses qui nous restent pour soigner les blessures – celles de la guerre, celles de la vie, celles des malheurs. Il faut être à jamais inconsolable »
Carte blanche
Pour sa carte blanche, Dimitri Bortnikov a écrit deux textes inédits.
Le premier :
J’ai rêvé que je suis soldat.
« Que j’accompagne un homme à la potence. Les lacets de sa chaussure gauche se sont défaits. Il s’arrête pour refaire le nœud, s’accroupit pour le refaire bien, comme on le fait tous les jours, nous. Je m’arrête aussi. Et puis l’homme se redresse, un moment, comme perdu, me regarde, et puis je vois la terrible grimace sur son visage. Ses larmes se sont mises à couler. Et puis il faut le pousser vers la corde. Je le pousse. Et il marche à petits pas… Il a été pendu comme ça. En pleurant. Sans un mot ni un cri. Je me suis réveillé le visage mouillé, mais alors complètement, comme si je m’étais lavé dans les larmes de cet homme. Parlez-moi un peu de dignité après ça… »
Le second :
« Frères humains, la voici l’heure la plus abandonnée !
Vous passez, vous passez comme les jours qui meurent, comme la neige qui tombe. Vous passez les yeux à terre comme devant celui qui doit avoir honte. Mais comment pourrait s’exercer l’amour du prochain, la pitié du prochain, s’il n’y a plus de mendiants, ni de pauvres, ni de fous, ni de ceux dont le cœur est à terre ? Vous dites — ce n’est pas mon prochain, celui-là. J’ai mon propre prochain à moi, moi ! À chacun son prochain — vous dites ! Et vous passez… Alors tuez-les, tuez-les tous, les pauvres, les étrangers, les mendiants, les clodos, les désespérés, les fous, les cœurs hurleurs, les cœurs muets ! Comme ça l’amour ne sera pas nécessaire… Et vous n’auriez plus honte pour votre prochain. Ça serait l’enfer, frères, ça serait l’enfer ! Et tout s’arrêterait. Alors… aimez votre frère qui tombe. Il faut beaucoup l’aimer. Beaucoup-beaucoup… »
Programmation musicale
- THE CRANBERRIES – ODE TO MY FAMILY
- MALIK DJOUDI – SAATCHI
Les invités