Chine et OMC: 20 ans pour créer la puissance économique de la Chine

OMC : les vingt ans qui ont consacré la puissance économique de la Chine

Par Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant)

Publié le 08 décembre 2021 à 01h16 – Mis à jour le 13 décembre 2021 à 11h33

https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/02/22/dans-le-labyrinte-de-l-acces-aux-etudes-de-sante_6114709_4401467.html

FACTUEL

« Chine et OMC : un roman de la mondialisation » (1/5).

Pays parmi les plus pauvres il y a un demi-siècle, la puissance asiatique devrait bientôt dépasser les Etats-Unis. Les Occidentaux pensaient que cette ouverture au monde s’accompagnerait d’une démocratisation. A tort.

Comment ne pas y voir un symbole ? Il y a exactement vingt ans, le 11 décembre 2001, la Chine devenait le 143e membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Loin de commémorer cet anniversaire, le président des Etats-Unis, Joe Biden, organise les 9 et 10 décembre un sommet des démocraties largement perçu comme « antichinois ».

Comment mieux illustrer le basculement du monde survenu ces vingt dernières années ? La Chine, un des pays les plus pauvres de la planète il y a moins d’un demi-siècle, est aujourd’hui perçue comme la principale menace par la première puissance mondiale.

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Au début du XXIe siècle, le produit intérieur brut (PIB) chinois par habitant était inférieur à 1 000 dollars (889 euros), trente-six fois moindre que son équivalent américain (36 334 dollars). Aujourd’hui, le premier atteint 10 500 dollars, et l’écart n’est plus que d’un à six. Autre comparaison édifiante : lorsque la Chine a adhéré à l’OMC, son poids économique était comparable à celui de la France. Aujourd’hui, elle pèse davantage que l’ensemble de la zone euro et devrait dépasser les Etats-Unis avant la fin de la décennie.

Résultat, alors que la démocratisation du pays espérée par les Occidentaux n’a pas eu lieu, la relation entre les deux premières puissances mondiales relève désormais moins de l’économie que de la géopolitique. Avec une conséquence majeure : pour les économistes, la coopération entre pays accroît la part du gâteau. Chacun peut y trouver son compte. En revanche, pour les experts en géopolitique, si un pays voit sa puissance s’accroître, c’est au détriment de ses rivaux. On ne souffle plus sur les bougies mais sur des braises.

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Personne, il y a vingt ans, n’avait prévu un tel développement, inédit dans l’histoire de l’humanité. Notant que, depuis 1978 et l’ouverture de son économie par Deng Xiaoping, la Chine se développait déjà à un bon rythme et attirait les investisseurs étrangers, l’économiste américain Nicholas Lardy, considéré comme un des meilleurs spécialistes de l’économie chinoise, s’interrogeait en mai 2001, dans une note de la Brookings Institution, sur l’intérêt pour la Chine d’adhérer à l’OMC : « Etant donné l’apparent succès de ce que l’on pourrait appeler l’intégration “light” [de l’économie chinoise], pourquoi les dirigeants [chinois] ont-ils décidé de supporter les coûts d’une ouverture bien plus profonde de leur économie au commerce et aux investissements internationaux ? » Car cette adhésion suppose, notamment, pour la Chine, de réduire drastiquement ses droits de douane et de cesser de soutenir ses entreprises publiques.

Volonté inébranlable des réformistes

Dans un rapport des Nations unies publié en novembre 2002, deux experts de Cambridge, Ajit S. Bhalla et Shufang Qiu, sont encore plus alarmistes. « Les bénéfices nets ne vont sans doute apparaître qu’à long terme. La Chine va faire face à d’énormes problèmes de restructuration de ses entreprises publiques, de ses banques, assurances et services financiers, entraînant des pertes d’emplois significatives. »

En Chine, le débat sur l’accession est d’une virulence aujourd’hui impensable. Fin 1997, des dirigeants d’entreprises publiques des secteurs supposés les plus menacés – l’automobile, l’agriculture, l’électronique, les télécommunications – et des responsables des régions les plus pauvres du pays signent une pétition demandant de repousser d’une dizaine d’années le processus d’adhésion. Après le bombardement par l’OTAN de l’ambassade de Chine en Serbie en mai 1999, Zhu Rongji, le premier ministre, est qualifié de « traître » pour ne pas avoir rompu les discussions avec Washington.

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Sans la volonté inébranlable de ce réformiste et celle de Jiang Zemin, à l’époque secrétaire du Parti communiste (PCC) et président de la République, Pékin ne serait sans doute pas allé au bout du processus. « La Chine était vraiment à la croisée des chemins. Le secteur privé n’en était qu’à ses débuts. Nombre d’entreprises publiques étaient inefficaces. Pour Zhu et pour les réformistes, adhérer à l’OMC était le seul moyen d’imposer à la Chine des réformes douloureuses mais nécessaires », se remémore Victor Gao, un diplomate qui a longtemps servi d’interprète d’anglais à Deng Xiaoping.

Signe de l’importance de l’enjeu, beaucoup de Chinois ne parlent pas de l’entrée de leur pays dans l’OMC mais « dans le monde ». Pour nombre de communistes et d’intellectuels, en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce, la Chine allait une fois de plus être la proie des Occidentaux. « Pour eux, les loups étaient aux portes du pays », résume Victor Gao.

« C’est nous qui avons changé »

De leur côté, la plupart des Occidentaux misaient sur l’inéluctable démocratisation d’une Chine devenue riche. Paradoxalement, les attentats du 11 septembre 2001 ont peut-être servi d’accélérateur au processus. Deux mois après, la communauté internationale avait besoin d’un symbole fort. Et ce d’autant plus que la réunion des ministres du commerce des pays membres de l’OMC avait lieu dans un pays arabe.

Le 11 novembre 2001, après quinze ans de négociations, l’accord est enfin signé. Il entrera en vigueur un mois plus tard. La télévision chinoise lui consacre des émissions entières. Le marteau de commissaire-priseur utilisé par le président de séance Yousef Hussain Kamal, ministre des finances, de l’économie et du commerce du Qatar, ainsi que le stylo utilisé par Shi Guangsheng, le ministre chinois du commerce, figurent aujourd’hui en bonne place au Musée national de Pékin, place Tiananmen, au milieu des reliques du PCC.Lire aussi Article réservé à nos abonnésLa Chine tisse sa toile commerciale à travers le monde

Dans son bureau de la tour Gateway, à l’est de Pékin, l’Allemand Jörg Wuttke, le président de la Chambre de commerce européenne en Chine, ne peut, rétrospectivement, s’empêcher de sourire. « Les Allemands ont une expression, “Wandel durch Handel”, qui signifie “changer grâce au commerce”. De fait, le changement a bien eu lieu. Mais, contrairement à ce que l’on prévoyait, c’est nous qui avons changé. Pas les Chinois. Désormais, on est comme eux : on parle de politique industrielle, de screening des investissements… »

Selon « Fortune », en 2020, 124 entreprises chinoises figuraient parmi les 500 premières groupes mondiaux. Elles sont désormais plus nombreuses que les nord-américaines (121)

M. Wuttke est partagé sur le bilan de ces vingt dernières années. « Il y a vingt ans, la chambre comptait 51 membres. Maintenant nous en avons 1 700. Sans l’OMC, jamais la Chine ne se serait réformée comme elle l’a fait. Mais on est passé d’une réforme à grands pas à une réforme à petits pas. Dans notre dernier document de position, nos groupes de travail font part de 930 recommandations. Un chiffre en augmentation. »

Présent en Chine, où il représente le chimiste allemand BASF, depuis un quart de siècle, Jörg Wuttke ne se plaint pas. C’est en Chine que le groupe possède son usine la plus rentable au monde. Pour BASF, la Chine est une success story, comme pour de nombreux groupes étrangers. La moitié de l’imposante tour Gateway est occupée par BMW. Il suffit de se promener en Chine pour constater l’omniprésence des groupes automobiles allemands et japonais, du luxe français, de Nike, Apple, McDonald’s, Starbucks, Decathlon, Ikea et de bien d’autres marques occidentales. En revanche, inutile de chercher une banque étrangère.

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« Dans le manufacturing, la Chine est même parfois plus ouverte que le Japon ou la Corée du Sud. En revanche, dans les services, le bilan est terrible. Les banques étrangères n’ont que 2 % du marché. Le danois Maersk, le géant du fret maritime, ne peut même pas acheminer un conteneur de Dalian à Shanghaï, alors que le chinois Cosco multiplie les acquisitions de ports en Europe », note M. Wuttke. Selon le magazine Fortune, en 2020, 124 entreprises chinoises figuraient parmi les 500 premières entreprises mondiales. Elles sont désormais plus nombreuses que les nord-américaines (121). Vingt ans plus tôt, elles n’étaient que dix.

Choc des reconversions atténué

Désormais premier ou deuxième partenaire commercial de dizaines de pays, la Chine est au cœur de l’économie mondiale, et la croissance spectaculaire de son économie a permis d’atténuer le choc des reconversions industrielles. « Deng Xiaoping a transformé les paysans chinois en ouvriers et Xi Jinping transforme les fils d’ouvriers en ingénieurs », notait récemment l’économiste David Goldman dans la revue Asia Times.

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En toute logique, la Chine aurait dû célébrer en grande pompe cet anniversaire qui, rétrospectivement, donne raison à ses anciens dirigeants. Et pourtant il n’en est rien. Dans un discours prononcé par vidéo lors de la foire aux importations de Shanghaï, début novembre, le président Xi Jinping s’est juste contenté d’indiquer que « la Chine respecte ses engagements sur tous les plans » et que « l’ouverture élargie de la Chine profite au monde entier ».

L’économiste Tu Xinquan, professeur à l’Université du commerce et de l’économie internationale de Pékin, précise : « Comme les Etats-Unis nous reprochent d’avoir tiré des avantages indus de notre adhésion à l’OMC, nous insistons moins qu’auparavant sur les bénéfices que celle-ci nous a apportés. Depuis quelques années, nos dirigeants préfèrent mettre l’accent sur les efforts accomplis par les Chinois. »

En fait, la lune de miel n’a pas duré très longtemps. Selon Jörg Wuttke, les premiers nuages sont apparus dès 2005. « Zhu Rongji a été remplacé par Wen Jiabao au poste de premier ministre en 2003. Autant le premier avait vraiment le feu sacré, autant le second était un gars normal. A partir de 2005, on a vu un changement s’opérer et les portes se refermer. Les Chinois ne se demandaient plus quelles promesses ils devaient tenir mais quels étaient leurs besoins. » Tu Xinquan, lui, fait remonter la défiance à la crise financière de 2008. « Cette crise a eu un impact significatif sur les Chinois. Les dirigeants et les universitaires ont compris qu’il ne fallait pas suivre aveuglément le modèle américain mais que la Chine pouvait avoir son propre modèle. »

Le fossé ne cesse de s’élargir

Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping à la fin de 2012, la situation ne s’est guère améliorée. Le président chinois a eu beau marquer les esprits au Forum de Davos de 2017 en tressant les louanges de la mondialisation, nombre d’étrangers ont le sentiment que la Chine se referme peu à peu. Déjà, les « nouvelles routes de la soie », lancées par Xi Jinping en 2013, marquaient un tournant avec une Chine affichant clairement sa préférence pour des accords bilatéraux, souvent opaques et déséquilibrés.

Depuis cette décision, consécutive au « pivot vers l’Asie » de Barack Obama – la priorité donnée par Obama à l’Asie pour y contrecarrer l’influence chinoise –, le fossé ne cesse de s’élargir entre les partenaires d’hier. La décision des Etats-Unis puis de l’Union européenne, en 2016, de refuser à la Chine le statut d’économie de marché auquel elle aspire tant, les sanctions commerciales lancées par l’administration Trump à partir de 2017 suivies immédiatement de contre-sanctions chinoises, celles de Pékin contre l’Australie en 2020 et tout récemment contre la Lituanie, à chaque fois pour cause de désaccord politique, confirment que le multilatéralisme est passé de mode.

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« Vingt ans après son adhésion à l’OMC, l’image de la Chine dans la perception populaire est que ce qui était la plus grande success story du commerce international est devenu son plus grand défi », résume Henry Gao, un universitaire basé à Singapour, spécialiste de ces questions. Il y a vingt ans, la Chine craignait d’être la proie des loups occidentaux. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui sont perçus comme des loups combattants.

Retrouvez tous les articles de notre série en cinq épisodes « Chine et OMC : un roman de la mondialisation »

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Frédéric LemaîtrePékin, correspondant

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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