Parentologie : les ruses du « papatriarcat »
CHRONIQUE
Nicolas Santolaria
Et si se concocter une aura de super-papa était devenu la tactique ultime du patriarcat, le moyen de continuer à ne pas lever le petit doigt ?
Publié aujourd’hui à 00h23, mis à jour à 17h05 Temps de Lecture 6 min.

Parfois sonne l’heure cruelle de l’autocritique. Ainsi dois-je confesser qu’un des principaux biais de ma chronique est que ma femme y apparaît très peu, au regard de la place réelle (incommensurable) qu’elle occupe dans la vie de notre famille.
Au départ, il est vrai que l’idée de ce rendez-vous éditorial était d’explorer le point de vue d’un papa sur l’éducation et, de ce fait, j’ai opté pour une plongée introspective dans mes propres joies, tâtonnements et tourments. C’est aussi parce que je ne me sentais pas habilité à parler à la place de ma compagne, ni à juger, en bien ou en mal, ses différentes actions, qu’elle ne fait que d’occasionnels caméos en toile de fond de cette saga éducative bimensuelle.
Mais cela n’est pas lui rendre justice, car elle se retrouve ainsi apparentée au personnage non joueur (PNG) des jeux vidéo, qui sert à peupler le décor, mais ne semble pas prendre véritablement part au déroulement de l’action. Or, s’il y a bien quelque chose que ma femme n’est pas, c’est un PNG. Elle aurait plutôt, pour continuer à filer la métaphore vidéoludique, un côté Sonic, avec du piquant mais sans les piquants. Aurais-je dû alors lui tresser de semaine en semaine des lauriers en raison de l’énergie décuplée et de l’intelligence sensible qu’elle déploie pour l’éducation de nos enfants ? Peut-être, mais je crois que j’aurais alors eu le sentiment gênant de me transformer en acteur hollywoodien hurlant, sur le canapé d’Oprah Winfrey, d’impudiques « She’s amazing ! » (« elle est incroyable »).
Pour toutes ces raisons, ma compagne s’est donc trouvée quelque peu invisibilisée dans le flot de ma production éditoriale, pendant que je braquais une loupe ultra-grossissante sur mes propres activités, pas toujours les plus énergivores (indication d’ambiance sonore à ce stade de la chronique : bruits secs d’autoflagellation). Cette invisibilisation n’est-elle que la résultante d’un embarras de ma part, d’une difficulté à faire vivre à l’écrit un autre point de vue que le mien ? Ou le signe d’autre chose ? Alors que je me posais cette question depuis un petit bout de temps déjà, je suis tombé sur un terme qui m’a fait tilter : « papatriarcat ».
Recomposition des rôles
Ce néologisme accrocheur a été imaginé par le thérapeute Cédric Rostein, qui a ainsi nommé un blog, un compte Instagram et une série de podcasts. Egalement auteur de l’ouvrage Tu vas être papa (illustré par Blachette, Ed. First, 192 pages, 12,50 euros), ce néodaron girondin spécialiste de programmation neurolinguistique semble habiter une sorte de ville nouvelle de l’intersectionnalité, où les inégalités de genres résonnent avec la répartition différentielle de la charge éducative dans le couple.
Vous l’aurez compris, Cédric Rostein, père d’une jeune Sarah, n’est pas du style à se demander comment il va pouvoir ruser pour s’offrir une énième soirée bière-foot avec les potes (« Je pars couper du bois, chérie ») alors que sa femme s’occupe de la marmaille.
Être mollement présent à l’aire de jeux, pendant que sa nana mouline les purées de panais en backstage, propulse n’importe quel papa mal peigné au firmament de la nouvelle économie symbolique
Sur la page d’accueil de son blog, on découvre qu’il est affilié au mouvement #ChAP, acronyme signifiant « Coopération des hommes pour l’Abolition du Patriarcat ». (Notez le petit h pour les hommes.) Sous ses diverses formes, et bien qu’un peu caricatural à force de trop de dichotomies (les femmes qui souffrent vs les mecs qui en profitent), le propos de Cédric Rostein se révèle intéressant à d’autres égards, car il éclaire certaines zones d’ombre de la parentalité telle qu’elle s’envisage à l’aune de la recomposition des rôles.
Concrètement, qu’est-ce que le papatriarcat ? S’il n’en donne aucune définition précise, on comprend, en creux, qu’il s’agit de la survivance, voire du réenracinement, d’un certain modèle patriarcal au cœur de la parentalité.
Comprenez : comme il est devenu plus difficile de se valoriser en tant qu’homme (se prétendre le seul à pouvoir tondre le gazon est devenu une posture intenable), l’individu de genre masculin se ferait désormais mousser en tant que papa, écharpe de portage ostensiblement en bandoulière, doudou lapin dans la poche arrière du jean, IPA à la main. Alors que les femmes sont sans cesse remises en question dans leur quotidien éducatif (le fameux syndrome du Mom Shaming), il suffirait à l’inverse aux hommes, nous dit Rostein, de lever le petit doigt pour se trouver encensés. Etre mollement présent à l’aire de jeux, pendant que sa nana mouline les purées de panais en backstage, propulse n’importe quel papa mal peigné au firmament de la nouvelle économie symbolique. Cédric Rostein appelle ça le Dad Blessing, soit la louange du père, ici considérée comme abusive.
Une répartition réelle inégalitaire
« Sur les réseaux, tu verras des papas qui se mettront en avant en train de juste faire leur boulot de père et qui seront acclamés pour ça. Quand ils changent la couche, vont chercher l’enfant à la crèche, réussissent un nœud d’écharpe de portage… Dans ces cas-là, demande-toi si tu as déjà vu des mères mettre en avant ces mêmes actions de cette manière. Je peux déjà te dire que ce n’est pas le cas », écrit Cédric Rostein dans son livre.
Vu sous cet angle, la célébration du papa nouveau style – livré avec barbe de trois jours et roulement de tambours à chaque prise d’initiative – ne serait alors qu’une énième ruse des tenants du patriarcat pour continuer à faire perdurer une conception inéquitable de la charge parentale. Si la figure du père est certes plus positive depuis qu’il vit des émotions avec ses enfants, la répartition réelle des tâches, elle, reste effectivement inégalitaire.
« Aveuglés et autocentrés, de nombreux pères ne perçoivent pas la détresse des mères qui partagent leur vie », assène Cédric Rostein
D’après une enquête de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), parue en 2013, les mères, avec une heure et demie quotidienne, consacreraient en moyenne deux fois plus de temps aux activités parentales que les pères. Si l’on en croit une étude américaine publiée dans le Journal of Family Issues, en juillet 2019, les hommes seraient généralement moins stressés et fatigués que leur femme car, non contents d’en faire moins, ils s’octroient aussi les missions éducatives les plus gratifiantes. « Aveuglés et autocentrés, de nombreux pères ne perçoivent pas la détresse des mères qui partagent leur vie », assène Rostein.
En lisant cela, on en vient à se demander si les figures de style classiques du patriarcat ne vont pas finir par avoir leur décalque dans le papatriarcat. L’homme qui expliquait la vie à sa femme (on appelle ça le mansplaining) pourrait ainsi, une fois devenu père, verser dans le « papasplaining » : « Chérie, je suis désolé, mais tu t’y prends comme un manche pour le câlin peau à peau. Regarde comment il faut faire… » Dans ce nouveau contexte, le « manterrupting », mauvaise manie consistant à interrompre les femmes, pourrait alors se transformer en « papaterrupting » : « Je te coupe, mais il faut éteindre le chauffe-biberon, sinon ça va être brûlant… » A l’autre bout du spectre émerge la figure positive des « papallaitants » (titre d’un blog), qui s’impliquent de façon redoublée dans la gestion du foyer pour faciliter l’allaitement par leur compagne.
En fin de compte, si cette notion de papatriarcat se révèle intéressante, faut-il pour autant tout analyser en termes de domination ? N’est-ce pas appliquer une grille de lecture qui rabougrit le réel, le résume à une seule prise d’intérêts d’une catégorie de population sur une autre ? Enfin, sans avoir répondu aux précédentes, concluons par une meta-question : critiquer la domination masculine quand on est un homme, ne serait-ce pas une nouvelle ruse du patriarcat, le moyen ultime de se faire bien voir et de continuer à trôner au sommet de la pyramide symbolique ? Car souvenez-vous ce qu’avançait le sociologue Pierre Bourdieu dans son ouvrage Ce que parler veut dire : derrière l’autocritique pourrait se cacher « la forme suprême de l’autocélébration ».
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