L’objectif poursuivi par Xi Jinping, le numéro un chinois, est de défendre un Etat de droit « à la carte » pour son pays

« Tout se passe comme si la Chine voulait raboter les normes à peu près admises dans l’ordre du monde post-1945, pour imposer les siennes »

TRIBUNE

Jacques Gravereau

Président d’honneur de l’institut HEC Eurasia

Depuis son adhésion à l’OMC en 2001, la Chine n’a cessé de monter en puissance dans le commerce mondial, et l’objectif poursuivi par Xi Jinping, le numéro un chinois, est de défendre un Etat de droit « à la carte » pour son pays, explique, dans une tribune au « Monde », Jacques Gravereau, spécialiste du commerce extérieur et de la Chine.

Publié le 17 février 2022 à 09h00    Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/17/tout-se-passe-comme-si-la-chine-voulait-raboter-les-normes-a-peu-pres-admises-dans-l-ordre-du-monde-post-1945-pour-imposer-les-siennes_6114048_3232.html

Tribune. La Chine fut admise à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001 après quatorze ans de rudes négociations. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». On pensait que l’essor du commerce serait la clé de la paix mondiale. Sans même parler de la théorie de la convergence qui expliquait que les différents systèmes politico-économiques ne pourraient que s’aligner sur les « bonnes pratiques » censément universelles.

La prospérité générale serait sans nuages, la démocratie à l’occidentale s’imposerait logiquement partout. On sait aujourd’hui que cette théorie a disparu dans les tréfonds de la pensée magique. La Chine a progressé de façon fulgurante, comme chacun le sait. Son produit intérieur brut (PIB) est passé de 1 300 milliards de dollars en 2001 à 17 900 en 2021 (15 800 milliards d’euros). Les entreprises chinoises, qui ne comptaient pas dans le concert mondial, sont désormais majeures dans tous les domaines.

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Le texte de 800 pages signé par la Chine est un traité, concept juridique clair pour les Occidentaux. Mais, pour les Chinois, c’est un objet non identifié, bien loin de leurs traditions politico-culturelles. Il est pour eux impensable que la loi nationale puisse être coiffée par un texte supranational. Il va s’ensuivre une série de malentendus. L’entrée à l’OMC donne le départ d’une ample réduction des tarifs douaniers.

Dépendance pour les entreprises européennes ou américaines

Comme cela fonctionne dans les deux sens, c’est aussi un accélérateur pour les entreprises étrangères, lesquelles se mettent à vendre tant et plus sur le marché chinois. Aujourd’hui, les marques occidentales font partie du paysage chinois quotidien, de Starbucks à McDonald’s, d’Audi à BMW, de Nike à Louis Vuitton ou Gucci. Le marché chinois est devenu un moteur incontournable pour les entreprises-phares européennes ou américaines, dont elles ne peuvent plus se passer.

Dans l’autre sens, « l’usine du monde » chinoise a bénéficié d’un vigoureux appel d’air. Ses exportations de produits manufacturés sont passées de 4 % des ventes mondiales en 2001 à 20 % aujourd’hui. Faut-il s’en plaindre ? Sur le plan de nos balances commerciales, sûrement. Surtout pour la France, qui ne produit pas les machines-outils du Mittelstand allemand, indispensables à la Chine.

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Mais, pour les consommateurs occidentaux moyens, les bas prix des produits « made in China » ont été un coup de pouce notable à leur pouvoir d’achat. Les autres effets de l’OMC sont plus flous. La Chine aurait dû pratiquer l’ouverture aux entreprises étrangères à domicile. Dans l’électroménager, SEB a pu racheter en 2007 son homologue local Supor, non sans une longue bronca locale.

Transfert de technologies de pointe

Mais la Chine a toujours refusé d’ouvrir certains secteurs qu’elle estime stratégiques. Le constructeur automobile chinois Geely peut bien racheter Volvo en 2010, mais la réciproque est restée lettre morte. Dans les services, c’est encore pire : aujourd’hui, les étrangers ne représentent que 2 % du secteur financier chinois (banque, assurance…). Le secteur de l’Internet et ses dérivées (Google, Facebook, etc.) est carrément banni pour les étrangers.

L’obscur groupe chinois Midea a pu racheter en 2016 Kuka, le champion allemand du secteur hautement stratégique de la robotique industrielle. L’Europe, dessillée par l’affaire Kuka, a récemment admis sa naïveté et a commencé à établir des contre-mesures. Mieux vaut tard que jamais. Autre vice de forme, les entreprises étrangères sont en principe acceptées sur le marché chinois, mais à condition de transférer des pans entiers de leurs technologies de pointe, avec des clauses léonines ficelées tout exprès.

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L’alternative est redoutable : soit être absent de ce gigantesque marché, soit s’y implanter avec le risque de s’y faire piller. Que l’entreprise Framatome ait été un temps à la pointe du développement des centrales nucléaires chinoises pour ensuite y être réduite à la portion congrue et affronter ses anciens partenaires dans les appels d’offres mondiaux est une équation complexe à résoudre. Les subventions publiques sont en principe bannies des règles de saine concurrence.

Un contrat signé ne vaut pas grand-chose

Mais les âpres négociations internationales sur ce sujet s’étirent indéfiniment et les mastodontes chinois ont le loisir de pratiquer entre-temps le jeu du « pas vu, pas pris ». Les grandes entreprises d’Etat chinoises, peu rentables et lourdement subventionnées, ont pratiqué sans vergogne un dumping d’ampleur planétaire sur les productions de panneaux solaires ou d’acier, qui ont déferlé sur le reste du monde.

Les capacités de production d’acier chinois ont doublé entre 2008 et 2015, atteignant la moitié de la production mondiale et mettant à genoux les producteurs occidentaux. La protection de la propriété intellectuelle et des marques est un autre angle mort, bien que la Chine ait signé les conventions internationales en la matière, de façon cosmétique.Lire aussi   sPuces électroniques : l’acquisition du britannique ARM par l’américain Nvidia bloquée par les régulateurs

Que vaut un contrat signé ? Parfois pas grand-chose. Faisant fi du cadre juridique, en principe contraignant, le violent chantage exercé sur Danone par son « partenaire » local chinois Wahaha en 2007, par exemple, a évincé le groupe français du marché de l’eau en Chine. Le terme le plus galvaudé par Pékin de nos jours dans les relations internationales est celui de « gagnant-gagnant ».

Un rapport de force favorable à la Chine

Mais personne ne croit plus à cette rhétorique maladroite. La Chine a su se bâtir un appareil économique superlatif. Elle a grandement besoin des matières premières de la planète, lubrifiées par sa politique des « nouvelles routes de la soie ». Mais, à domicile, elle se raidit actuellement dans un nationalisme de plus en plus virulent. Les entreprises occidentales restent certes présentes en Chine, mais la pression s’accroît d’année en année pour les marginaliser, quand c’est possible. Une page se tourne sous nos yeux.

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La Chine se sent maintenant si sûre d’elle-même qu’elle considère ses obligations comme élastiques – voyez son piétinement de la charte de 1997 sur Hongkong − et pratique de plus en plus un Etat de droit « à la carte », aux incompréhensibles « caractéristiques chinoises », avec des institutions internationales également traitées « à la carte ».

Tout se passe comme si la Chine voulait raboter les normes à peu près admises dans l’ordre du monde post-1945, dans le but d’imposer les siennes. Elle compte sur son poids spécifique croissant dans l’économie et les affaires mondiales pour faire inéluctablement pencher le rapport de force de son côté. Au diable l’Etat de droit ! Nous sommes au cœur d’une tectonique des plaques entre grandes puissances où tous les coups sont permis.

Jacques Gravereau, président d’honneur de l’institut HEC Eurasia, conseiller du commerce extérieur de la France

Jacques Gravereau(Président d’honneur de l’institut HEC Eurasia)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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