Le mirage de « la finance verte »: quand vous achetez un produit vert vous financez, Total, Schell, BP…

Comment l’investissement responsable a été dévoyé

CHRONIQUE

auteur

Eric Albert

Londres, correspondance

Les maisons de retraite Orpea, au centre d’un scandale de maltraitance de personnes âgées, avaient pourtant parmi les meilleures « notes » de respect de normes sociales, relève, dans sa chronique, Eric Albert, journaliste au « Monde ».

Publié le 15 février 2022 à 05h30 – Mis à jour le 15 février 2022 à 06h42    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/15/comment-l-investissement-responsable-a-ete-devoye_6113711_3232.html

Chronique. Au départ, comme souvent en finance, se trouve une bonne idée. De plus en plus d’investisseurs souhaitent que leur argent se dirige vers des entreprises éthiques. C’est particulièrement vrai chez les jeunes générations qui ne veulent pas faire fructifier tabac, armes ou pollution.

De cette volonté, souvent sincère, est née une classification : des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) sont attribués aux entreprises. Progressivement, une véritable industrie a prospéré sur cette idée, déclinant de savantes études toujours plus sophistiquées sur les pratiques des sociétés, avec moult sigles, scores et tableaux comparatifs.

Jusqu’à 1 000 critères

Le MSCI World Index (anciennement Morgan Stanley Capital International), spécialisé dans la création d’indices boursiers, note l’ESG des entreprises de « CCC » à « AAA », sur un modèle rappelant les agences de notation. BlackRock, plus grande société d’investissement au monde, préfère attribuer des notes entre 0 et 40. ISS, une société de conseil, se vante d’analyser plus de 1 000 critères dans sa méthodologie.

La vacuité de ces classements est apparue avec le scandale des maisons de retraite Orpea. Le groupe est accusé de pratiques honteuses dans Les Fossoyeurs, le livre enquête de Victor Castanet (Fayard, 400 pages, 22,90 euros). Il y est question de personnes âgées laissées dans leurs excréments parce que les couches sont rationnées, de lits médicalisés défectueux, d’escarres grosses comme le poing, au nom d’une rentabilité financière effrénée.

Pourtant, dans son dernier rapport annuel, paru avant le scandale, l’entreprise se vantait de ses excellentes notes ESG. ISS lui donnait « C » alors que 75 % du secteur des maisons de retraite faisaient moins bien. Gaïa Rating lui attribuait 69 points, tandis que la moyenne du secteur était de 52. Comment Orpea a-t-il réussi ce miracle ? Le groupe expliquait « faire œuvre de transparence en répondant régulièrement aux questionnaires des agences de notation extrafinancières ». Il organisait aussi des visites des établissements pour les analystes ESG. Force est de constater que ceux-ci sont complètement passés à côté du problème.

Les fournisseurs de notes ESG n’utilisent pas toutes les mêmes critères ni les mêmes méthodes

Une bonne note ESG n’est pas un simple avantage marketing. Elle permet aussi d’attirer les investisseurs. Grâce à sa bonne note, Orpea s’est retrouvée présente dans toute une série d’indices boursiers soi-disant vertueux : FTSE4Good, Stoxx France 90 ESG-X, etc. Ces indices sont aujourd’hui très influents : un investisseur qui se veut « responsable » peut donner comme instruction d’y mettre son argent, sans nécessairement connaître dans le détail chacune des entreprises le composant.

Or, l’argent coule à flots dans ce secteur. Selon New Financial, un groupe de recherche indépendant, l’encours des fonds d’investissement ESG a été multiplié par quatre en cinq ans, à 1 800 milliards de dollars. En Europe, leader mondial dans le domaine, cela représente désormais 13 % des fonds d’investissements. Une bonne note ESG peut faire monter un cours de Bourse.

En décembre 2021, l’entreprise Scientific Beta a publié une étude dévastatrice sur le sujet. Elle a comparé les scores calculés par différents fournisseurs d’ESG. Résultat : ceux-ci sont très divergents d’un fournisseur à l’autre, y compris pour les mêmes entreprises, parce que « les objectifs, les méthodologies et les données »sont différents, mais aussi à cause de la « subjectivité inhérente » des critères. En clair, les notes vont dans tous les sens et n’ont guère de signification.

Lire aussi   « Un investisseur qui achète un produit vert a de fortes chances d’aider Total, Shell ou BP à se financer »

Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? De nombreux spécialistes ESG travaillent sincèrement à apporter d’autres indicateurs que la pure rentabilité financière, et c’est plutôt une bonne nouvelle. Utilisées à bon escient, avec suffisamment de recul et de scepticisme, ces notes peuvent sans doute aiguiller. Mais comme souvent en finance, l’idée de l’investissement responsable a été complètement dévoyée. L’ESG est devenu une industrie à part entière, un filon à exploiter. Avec des dérives comme celle mise à jour par le scandale Orpea.

Eric Albert(Londres, correspondance)

« Un investisseur qui achète un produit vert a de fortes chances d’aider Total, Shell ou BP à se financer »

CHRONIQUE

auteur

Eric Albert

Londres, correspondance

La « finance verte », soit les produits respectant les critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance, est le succès du moment sur les marchés. Au risque d’y mettre n’importe quoi, observe Eric Albert dans sa chronique.

Publié le 26 octobre 2021 à 06h00   Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/26/un-investisseur-qui-achete-un-produit-vert-a-de-fortes-chances-d-aider-total-shell-ou-bp-a-se-financer_6099885_3232.html

Petite devinette : quelles sont les entreprises qui utilisent le plus la « finance verte », ces produits estampillés ESG (respectant les critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance) ? Celles qui polluent ? Ou celles qui participent à la lutte contre le changement climatique ?

Les premières, bien sûr, comme le calcule une étude du cercle de réflexion britannique New Financial, qui doit être publiée mardi 26 octobre. Dans l’Union européenne, les sociétés pollueuses (essentiellement les compagnies pétrolières et minières) émettent 43 % des obligations vertes ; les entreprises « propres » en représentent 7 % – le reste vient d’entreprises qui ne sont classées dans aucune de ces deux catégories extrêmes.

Une croissance phénoménale

« En tant que tel, ce n’est pas une mauvaise chose, précise l’étude. Cela démontre que les marchés de capitaux peuvent aider les entreprises à réduire les problèmes environnementaux ou sociaux qu’elles créent. » Certes. Mais cela signifie aussi qu’un investisseur qui achète un produit vert en pensant mettre son argent au service de la lutte contre le réchauffement climatique a de fortes chances d’aider Total, Shell ou BP à se financer. Le financement ira bien entendu à un projet « vert », par exemple le développement d’un champ d’éoliennes, mais en faveur d’une major du pétrole… « Il y a un vrai risque que le label ESG offre à ces entreprises une opportunité de pratiquer le greenwashing – le verdissement de leur image », s’inquiète William Wright, le directeur de New Financial.

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Cette dérive était inévitable. La finance verte connaît une croissance phénoménale : les émissions d’obligations vertes à travers le monde ont quintuplé en cinq ans, à 569 milliards de dollars en 2020, tandis que les encours de fonds d’investissement ESG ont quadruplé à 1 800 milliards de dollars, selon New Financial. A cette échelle-là, seules les grandes entreprises peuvent fournir suffisamment de projets « verts », y compris les majors du pétrole.

Le risque est l’éclatement d’une bulle de « greenwashing », si cela se produit, tout le secteur en sortira terni

Cette crise de croissance donne aussi naissance à des produits financiers de plus en plus éloignés de la réalité des projets verts. L’ancien banquier Julien Lefournier et l’économiste Alain Grandjean décrivent dans leur livre, L’Illusion de la finance verte (L’Atelier, 243 pages, 21 euros), l’émergence de prêts et d’obligations « indexés sur la durabilité »(« sustainability-linked bonds – SLB »). En clair, l’investisseur prête de l’argent non pas pour un projet vert précis, mais à condition que l’entreprise réalise des progrès environnementaux ou sociaux. Problème : les objectifs à atteindre sont définis librement, « autoévalués sous le regard affectueux d’un tiers externe », accusent les auteurs. Et si l’entreprise ne les atteint pas ? « La pénalité est dérisoire (…), quelques points de base sur la marge totale du crédit. » La pire illustration est celle de TotalEnergies : en février, la major française a promis de n’émettre plus que des obligations de type SLB, ce qui signifie que ces produits prétendument « verts » lui permettront de financer toute son activité, y compris… son exploration pétrolière.

Tenter d’enrayer la dérive

L’affaire a comme un avant-goût du début des années 2000. A l’époque, l’invention des produits structurés sur la dette immobilière, notamment les fameux CDO (« collaterized debt obligations »), partait d’une bonne idée permettant de mieux répartir les risques. Progressivement, le marché s’est emballé, créant des produits de plus en plus déconnectés des réalités immobilières, menant à la grande crise financière de 2008. Cette fois-ci, le risque n’est pas celui de l’éclatement d’une bulle financière, mais d’une bulle de « greenwashing ». Si cela se produit, tout le secteur en sortira terni.

Pour tenter d’enrayer la dérive, la Commission européenne s’est lancée dans un vaste processus de « taxonomie », pour classer de façon plus stricte ce qui mérite le label ESG ou non. Les débats sont évidemment d’une complexité sans nom : faut-il y inclure le nucléaire ? Ou le gaz, qui est moins polluant que le charbon ? Comment mettre dans un même panier du vert, du social et de la gouvernance ? Pendant ce temps-là, la bulle gonfle.

Eric Albert(Londres, correspondance)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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