Pénurie de soignants : Catherine Deroche juge « ubuesque » que le ministère n’ait pas de données en temps réel
La rapporteure (LR) de la commission d’enquête sénatoriale sur la situation de l’hôpital et du système de santé a pointé le décalage entre la masse de données à la disposition du ministère des Finances et le manque de tableau de bords actualisés au ministère de la santé. Les sénateurs auditionnaient la direction générale de l’offre de soins.
LE 17 FÉV 2022
Par Guillaume Jacquot @Algdelest
5mn
La situation ne s’annonce guère réjouissante pour les Français qui auront besoin de consulter des professionnels de santé dans les années à venir. Auditionnée ce 17 février par la commission d’enquête du Sénat sur la situation de l’hôpital et du système de santé, la directrice générale de l’offre de soins au ministère de la santé (DGOS) fait part de sa préoccupation sur l’évolution de la démographie médicale à moyen terme, et donc par ricochet, sur la prise en charge des patients. « Nous voyons bien que nous avons une question démographique au moins jusqu’en 2030, s’agissant des personnels médicaux. » Julienne Katia se réfère notamment aux données publiées l’an passé par l’Observatoire national de la démographie des professions de santé ou encore aux chiffres de la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (Dress). Les mêmes travaux font une projection d’une hausse de 14 % des besoins dans les formations médicales « au cours des cinq prochaines années ».
D’ici à ce que le nombre de médecins augmente, le creux démographique risque de donner des sueurs froides aux prochains gouvernements. « Nous allons devoir adapter notre organisation pour y faire face », avertit Julienne Katia. D’autant que les difficultés concernent également le nombre de personnels paramédicaux, c’est-à-dire les infirmiers et les aides-soignants. « La crise a laissé des marques, avec des professionnels qui ont quitté l’hôpital dans des proportions que nous avons du mal encore à mesurer », reconnaît la directrice générale de l’offre de soins. Certains étudiants ne parviennent même pas au terme de leur formation, dans les Institut de formation en soins infirmiers (IFSI). « Certains établissements nous remontent de vraies difficultés », confie-t-elle.
Pas de remontée automatique des postes vacants
Cette pénurie de soignants est l’un des principaux problèmes auxquels s’attelle la commission d’enquête. Celle-ci a été lancée en novembre après l’enquête du Conseil scientifique, qui a constaté 20 % de lits fermés dans les hôpitaux. Le ministère de la Santé a fait état en décembre d’un nombre de lits « globalement » en recul de 2 % sur un an (soit 5 700 lits), après avoir mené une enquête auprès de 1 100 établissements de santé.
Julienne Katia est pour le moment dans l’impossibilité de fournir des chiffres exhaustifs sur les personnels non médicaux, en dehors des grandes enquêtes menées par la Dress. Pas de données par catégories de spécialistes. « Nous n’avons pas de système d’information qui permette de dire, à tout moment, quels sont les vacances de postes, le nombre de professionnels, ça, nous ne l’avons pas […] Quand nous souhaitons avoir des éléments, nous conduisons des enquêtes, avec les établissements de santé et leurs représentants, qui nous permettent de remonter des données. »
La rapporteure Catherine Deroche (LR) n’a pas caché son étonnement. « Ça me paraît un peu ubuesque. Comment se fait-il que la DGOS ne puisse pas avoir des tableaux de bord actualisés du nombre de personnes ? » Elle ajoute : « Bercy sait tout, sur tout le monde, et nous, en santé, on ne sait pas combien il y a de personnels manquants, on ne sait pas quel est le flux des personnels, où passent nos étudiants en médecine quand ils ont terminé leurs études ? […] À un moment, il va falloir qu’on arrive à des indicateurs actualisés, réguliers, sans passer par de grandes études, des organismes… » Bernard Jomier, président de la commission d’enquête (apparenté PS), ajoute malicieusement : « ou par des cabinets privés ». « Ou par des cabinets privés, ça, c’est un autre sujet, une autre commission d’enquête », poursuit Catherine Deroche, en référence aux travaux d’Éliane Assassi (PCF) et Arnaud Bazin (LR).
« Vous êtes directrice générale de la DGOS, vous n’êtes pas en situation de décrire le mode de travail des ARS ? »
« Vous n’êtes pas en situation de décrire le mode de travail des ARS ? »
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Pas plus que des chiffres actualisés, les sénateurs n’ont pas obtenu de réponses sur les rouages des décisions dans les agences régionales de santé (ARS), dans l’évaluation des besoins en santé. « On a beaucoup constaté que différents acteurs ne comprenaient pas comment s’élabore cette décision. Le travail des ARS n’est pas public », fait remarquer Bernard Jomier. Bref, comment se construisent les schémas régionaux d’organisation des soins ?
L’administration centrale s’est montrée peu disserte sur les arcanes des ARS. « Je ne sais pas comment concrètement travaillent les ARS avec les uns et les autres dans l’élaboration de ces schémas », reconnaît la directrice générale de la DGOS. « Les élus ne savent pas non plus. Vous êtes directrice générale de la DGOS, vous n’êtes pas en situation de décrire le mode de travail des ARS ? » s’étonne Bernard Jomier. Julienne Katia précise que le rôle de son administration est de « construire des outils juridiques en matière d’autorisation, d’organisation des soins, des outils financiers ». Charge ensuite aux ARS de les « décliner ». « Mon rôle, c’est de donner la boîte à outils », résume-t-elle.
Quant au « temps de trajet maximal acceptable » d’une population pour rejoindre une maternité, autre question concrète des sénateurs, là aussi, la DGOS renvoie la balle aux échelons inférieurs. « Cela peut être différent d’un territoire à l’autre. Le rôle de l’administration n’est pas de construire un jardin à la française en imposant des règles uniformes sur tout le territoire, c’est de construire des obligations minimales. »
Publié le : 17/02/2022 à 16:41 – Mis à jour le : 17/02/2022 à 16:41
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*« Des départs massifs de soignants » : la commission d’enquête du Sénat face à la déliquescence de l’hôpital
La commission d’enquête sur la situation de l’hôpital et le système de santé en France a débuté ses premières auditions. Les représentants des personnels soignants et des praticiens ont été entendus sur leur quotidien et les causes des dysfonctionnements qu’ils ont identifiés.
LE 09 DÉC 2021
Par Guillaume Jacquot @Algdelest
5mn
La nouvelle commission d’enquête du Sénat n’ignore rien des difficultés profondes que traverse l’hôpital. C’est d’ailleurs sa raison d’être. Le chiffre choc de l’enquête du Conseil scientifique – un lit sur cinq fermé dans les grands établissements de santé, faute de personnel en nombre – a catalysé sa création le mois dernier. Il n’empêche, à chaque fin d’intervention des différents représentants des soignants ce 9 décembre, la présidente Marie Mercier (LR) accuse le coup. Lors de cette première audition, elle évoque des « propos accablants », un « constat de désastre », bref, une « sensation de gâchis ».
C’est le Collectif Inter-Hôpitaux, né six mois avant le début de la crise du covid-19 en France, qui ouvre le bal. « Nous sommes aujourd’hui dans une situation que je dirais catastrophique », lâche le docteur Véronique Hentgen, pédiatre au Centre hospitalier de Versailles. Thierry Amouroux, du syndicat national des professionnels infirmiers, fait état d’un dangereux « cercle infernal » à l’œuvre. « Plus il y a de départs, plus les conditions de travail se dégradent pour ceux qui restent. Et plus les conditions de travail se dégradent, plus vous avez de nouveaux départs. » Ce représentant syndical décrit des professionnels « laminés », « broyés par le système ».
Les causes de ce mal-être sont plurielles et viennent de loin. Elles couvaient bien avant la pandémie. « On assiste à des départs massifs de soignants, écœurés par leurs conditions d’exercice », relate Véronique Hentgen.
« Toujours faire plus, avec toujours moins »
Pour le docteur Jean-François Cibien (président de l’intersyndicale de praticiens Avenir hospitalier), c’est notamment le manque de financement chronique et la logique de tarification à l’acte (T2A) qui ont « organisé le délitement de l’hôpital ». « Il manque 150 milliards d’euros dans le budget hospitalier sur les 15 dernières années », estime-t-il. Véronique Hentgen parle d’un « couple mortel ». « Toujours faire plus, avec toujours moins. »
Thierry Amouroux considère que le covid-19 aurait pu provoquer une forme de prise de conscience. Les espoirs ont été « douchés ». « Nous pensions vraiment qu’il y allait avoir un monde d’après, au moins pour la santé. Dès le 11 mai [2020], nos bureaucrates sont revenus avec leurs petits tableaux de bord pour reprendre les plans d’économies là où ils étaient ». Le mouvement s’est poursuivi, en pleine année de crise sanitaire, avec la fermeture de 5 700 lits, selon une étude du ministère de la Santé. « Nous sommes le seul pays au monde à avoir fermé des lits en période épidémique pour des raisons économiques », s’énerve l’infirmier.
« Le seul pays à avoir fermé des lits en période épidémique pour des raisons économiques »
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C’est toute l’organisation de l’hôpital qui est pointée du doigt. Le professeur Patrick Goudot, vice-président de l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers déplore les « effets délétères » de la loi HPST (Hôpital, patients, santé et territoires) de 2009. Selon lui, elle a « déséquilibré » la gouvernance des établissements et a instauré « l’ère des chefs en tout genre ». Carole Poupon (présidente de la confédération des praticiens des hôpitaux) appelle à « remédicaliser » les instances de gouvernance. Dénonçant le « pilotage à vue des équipes de direction », le docteur Jean-François Cibien considère qu’un « potentiel existe » dans les établissements, « si les soignants reprennent le pouvoir ». Véronique Hentgen regrette que les décisions soient prises « par des non-soignants ». « Les considérations financières priment toujours sur celle de la bonne prise en charge des malades. »
« Une infirmière hospitalière n’est pas une technicienne spécialisée dans une usine à soins »
En attendant, Thierry Amouroux expose la dure réalité de ses collègues, celle d’infirmières « sans cesse sur le qui-vive » par la multiplication des tâches, rappelées pendant leurs congés en cas d’arrêts maladies, « déplacées comme des pions » sur le planning. « Il y a une vraie perte de sens », résume-t-il. « Une infirmière hospitalière n’est pas une technicienne spécialisée dans une usine à soins. Elle est là aussi pour prendre soin, accompagner, faire de l’éducation thérapeutique… »
Véronique Hentgen du Collectif Inter-Hôpitaux alerte sur le fait que la sécurité même des patients est aujourd’hui mise en danger, ou du moins affectée par une perte de chances. « Une étude scientifique a démontré que la mortalité des patients augmentait dès qu’une infirmière devait s’occuper de plus de 6 patients. Dans nos hôpitaux, il n’est pas rare qu’une infirmière doive s’occuper de 16 patients en journée, voire 24 la nuit. »
Les 9 milliards d’euros de revalorisations salariales historiques du Ségur de la Santé n’y auront rien changé, le mal-être était trop profond pour une partie du personnel soignant. « La réponse est partielle, financière », résume Véronique Hentgen. « Elle est insuffisante sur un problème beaucoup plus général ». Thierry Amouroux, représentant les infirmiers, souligne que les 183 euros mensuels en plus sur la feuille de paye restent encore décalés par rapport au salaire moyen des infirmiers en Europe.
Ségur : « On a cru que l’hôpital d’après ne serait pas comme l’hôpital d’avant. Non, non, il n’est pas tout à fait comme avant. Il est pire… » lâche le professeur Patrick Goudot, vice-président de l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers pic.twitter.com/VhkYrzgSAa— Public Sénat (@publicsenat) December 9, 2021
L’augmentation n’a pas permis d’enrayer les départs. Selon le Syndicat national des professionnels infirmiers, 7 500 postes vacants d’infirmiers étaient recensés en juin 2020, en septembre 2020, ils étaient 34 000 (la France compte de l’ordre de 700 000 infirmiers et infirmières). Aujourd’hui, ce sont 60 000 postes qui manquent selon Thierry Amouroux. Et l’enjeu va donc être de faire revenir au moins un tiers des 180 000 professionnels qui ont cessé d’exercer et qui ont changé de voie. « Ce sont les conditions de travail qui sont la première raison du mal-être » des soignants, tient à rappeler le professeur Patrick Goudot (Intersyndicat national des praticiens hospitaliers).
« Une direction qui s’est permis de faire venir des comédiens » pour jouer les patients mystères
Et puis, il y a ce symbole qui a particulièrement hérissé le Syndicat national des professionnels infirmiers. « La communauté hospitalière a été particulièrement interpellée par ce qu’il s’est passé à Brive, avec une direction qui s’est permis de faire venir des comédiens pour tester les soignants en plein pic Covid », s’indigne Thierry Amouroux, qui n’hésite pas à parler d’illustration de la « maltraitance institutionnelle ». Comme le relate La Montagne, la direction a employé deux acteurs afin de jouer les patients mystères. L’un d’entre deux, qui a été trop loin dans son rôle, a été démasqué.
Les actions à entreprendre sans tarder, Véronique Hentgen (Collectif Inter-Hôpitaux) en formule quelques-unes : « Reconquérir » les démissionnaires et surtout, « maintenir » le personnel présent. Ce maintien des forces passera par des « actes forts », notamment avec la promesse de « ratios soignants-patients » minimaux et des plannings « stables et décents ». « Si l’hôpital public s’effondre, tout le système de santé s’effondre », met-elle en garde.
Auditionnés dans la foulée, les représentants des différentes fédérations d’établissement ont fourni quelques chiffres sur la réalité de la pénurie de personnels. « Dans beaucoup d’établissements, les fermetures de lits dépassent les 6 % en moyenne. C’est déjà énorme, ça peut monter bien au-delà », expose Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France, le secteur public. Son homologue de la Fédération de l’hospitalisation privée, préfère chiffrer le manque d’infirmières : elles sont 10 % à manquer à l’appel, selon Lamine Gharbi.
Aucun secteur n’est épargné. « Il y a également des réductions d’activité en Ehpad, en SSIAD [les services de soins infirmiers à domicile, ndlr], il y a moins de patients suivis à domicile », témoigne également Marie-Sophie Desaulle, à la tête de la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne (FEHAP). Or, ceci pourrait avoir des répercussions en cascade chez les autres soignants. « Le secteur hospitalier va devoir prendre des personnes qui avaient une autre modalité d’accompagnement », redoute-t-elle. La commission d’enquête du Sénat dispose de six mois pour étudier le phénomène et fournir des recommandations pour améliorer l’organisation du système de santé.
Publié le : 09/12/2021 à 21:33 – Mis à jour le : 09/12/2021 à
**« Nous sommes tous en train d’y laisser notre peau » : l’appel au secours des urgentistes au Sénat
Nouvelle audition pesante devant la commission d’enquête du Sénat sur la situation de l’hôpital et du système de santé. Durant deux heures, les sénateurs ont recueilli les témoignages lourds des médecins urgentistes.
LE 16 DÉC 2021
Par Guillaume Jacquot @Algdelest
5mn
Tout est parti de là, des urgences. La crise de l’hôpital s’était manifestée de manière visible dans ces services, avec plusieurs mois de grève en 2019. « De la médecine d’urgence, nous sommes passés à la médecine de catastrophe. La catastrophe est permanente, le flux ne s’arrête jamais. » Entre les murs du Sénat ce 16 décembre, François Escat, un médecin urgentiste dans une clinique au sud de Toulouse lance un nouvel « appel au secours ». « Le système de soins est au bord de l’implosion et ce n’est plus une figure de style. Nous sommes tous en train d’y laisser notre peau. » Plusieurs médecins urgentistes, de divers horizons, praticiens d’établissements publics, du privé, dans des grandes métropoles ou des territoires ruraux, ont livré des témoignages forts ce 16 décembre sur la situation de leurs services.
Pour sa deuxième journée d’audition, une semaine après la table ronde accablante des soignants et des praticiens, la commission d’enquête sénatoriale sur la situation de l’hôpital et le système de santé en France a choisi d’entendre des responsables de services d’urgences. Ces urgentistes « illustrent de manière assez emblématique les tensions que connaît notre système hospitalier et les répercussions sur l’hôpital d’un certain nombre de dysfonctionnements dans l’organisation des soins », a introduit le président de la commission, Bernard Jomier (apparenté PS).
Tour à tour, ils mettent des mots sur leur quotidien et relatent leur détresse, physique mais aussi morale. Caroline Brémaud, jeune cheffe du service des urgences du Centre hospitalier de Laval, évoque son équipe de 5 personnes (équivalent temps plein), alors qu’il en faudrait « entre 16 et 18 pour fonctionner correctement », dans un établissement sous-dimensionné pour la demande locale. « Je crois que le mot indigne est le plus simple et le plus parlant pour tout le monde. On peut attendre plusieurs heures avant d’être pris en charge. Cette semaine, j’ai une dame de 95 ans qui est restée 36 heures dans le couloir des urgences », relate-t-elle.
« Une dame de 95 ans qui est restée 36h dans le couloir des urgences »
10:40
« La réalité, c’est que les urgences sont la seule lumière allumée »
Le contexte de la cinquième vague de covid-19 ajoute une difficulté supplémentaire aux urgences, qui fonctionnent déjà à flux tendu en temps normal. « Il y a une vraie inquiétude pour les fêtes de fin d’année parce qu’on a un tiers des services qui sont en énorme difficulté avec l’impossibilité de finir toutes les lignes de garde », s’inquiète le professeur Louis Soulat, chef des urgences du Centre hospitalier universitaire de Rennes.
Ce médecin, qui est également à la tête du Samu de l’Ille-et-Vilaine explique que la suractivité des services est à la racine des problèmes, plutôt que les effectifs. Les urgences sont devenues la porte d’entrée du système de soins. « Les patients viennent parce qu’ils n’ont plus accès à leur médecin traitant […] La réalité, c’est que les urgences sont la seule lumière allumée », résume le médecin. Beaucoup d’actes se sont reportés sur les urgences. Louis Soulat évoque notamment le tournant de 2002, année durant laquelle la permanence des soins assurée par les médecins de ville a commencé à être assurée sur le volontariat. « Il y a un effet domino quand ça ne va pas. Les dominos retombent toujours sur les urgences », ajoute Caroline Brémaud. « Les médecins généralistes sont débordés ? Les urgences. Un cabinet fermé ? Les urgences. Le centre 15 débordé ? Les urgences », énumère François Escat qui a trouvé un sigle à son quotidien : les « 3 T ». « Tout, tout le temps, tout de suite. »
Les difficultés concernent aussi « l’aval », selon le jargon des urgentistes : que deviennent les patients à leur arrivée aux urgences ? Benoît Doumenc, chef des urgences à l’hôpital Cochin à Paris estime qu’il faut que les différents services spécialisés dans les hôpitaux « prennent conscience de la nécessité de se réorganiser ». « Il faut qu’on ait la possibilité que nos patients, qui sont aux urgences, puissent monter, lorsque le lit est libre, rapidement dans les étages. » Le médecin fait part d’une organisation qui commence à faire ses preuves dans son établissement : une « cellule de gestion des lits » ou encore une équipe mobile de gériatrie. « Vous allez vous dire, enfin vous avez un urgentiste qui vous semble heureux et content. C’est vrai mais là il y a des limites. Avec la fermeture des lits qui est liée au manque de personnels, très clairement, avec une organisation aussi bonne soit elle […] le système ne fonctionne pas », prévient-il.
En Mayenne, un département touché par la pénurie de professionnels de santé, le centre hospitalier de Laval en est un parfait exemple. « En 18 mois, on est passés de 340 à 280 lits », témoigne Caroline Brémaud. Benoît Doumenc, avec sa « machine de guerre » pour assurer au mieux la répartition des patients, peut compter sur une administration à l’écoute. Fréquemment, c’est sur ce point que le corps médical ou paramédical identifie des blocages à ce niveau. « Des solutions existent. On est toujours force de proposition dans les réunions. On a beaucoup d’idées, mais on a des contraintes, des lourdeurs administratives qui nous empêchent d’avancer vite », regrette Caroline Brémaud.
Les blocages proviennent même parfois des confrères eux-mêmes. François Escat, l’urgentiste libéral du sud toulousain partage aux sénateurs ce que lui a répondu le directeur départemental de l’ordre des médecins, lorsqu’il a tenté d’ouvrir un centre de consultations non programmées. « Cela fait 3 ans que l’on n’a pas exercé la médecine générale parce que tu es dans un service d’urgence, il faut que tu fasses un stage chez un médecin généraliste… » Le médecin soupire en signe de fatigue.
« Vous n’avez pas entendu les messages »
Pour réguler les accès aux urgences, beaucoup comptent sur un nouveau dispositif : le Service d’accès aux soins (SAS), mesure phare du Pacte de refondation des urgences voulu par le gouvernement. Ce service de prise en charge des patients, joignable par téléphone, est censé apporter une réponse 24 heures sur 24 à toute demande de soins urgents ou non programmés. Il fait également le pont entre médecine de ville et hôpital. Le professeur Louis Soulat rappelle au passage que l’expérience d’un numéro unique pour les urgences, tel que le prévoit la récente loi Matras, risque d’alimenter la confusion entre soins d’urgence et secours.
Tarik Boubia, médecin urgentiste au centre hospitalier de Clamecy, en pleine zone rurale de la Nièvre, croit lui aussi que le SAS est « une solution ». En revanche, il fait part de ses doutes sur l’efficacité des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), une autre innovation législative de ces dernières années. Ces structures doivent servir à mieux coordonner les services de soin de proximité entre eux. « Si cela permet une fluidité des relations avec la médecine de ville, c’est l’idéal. Sur le principe théorique, c’est bien. J’attends que ce soit réévalué sur les zones rurales ».
Le bilan des dernières lois de santé risque fort d’être un angle de travail important de la commission d’enquête. Au fil des réponses des urgentistes, de nouvelles idées de personnalités à auditionner ont germé dans l’esprit de la rapporteure Catherine Deroche (LR). Nul doute que les préconisations l’an prochain de la commission d’enquête seront examinées avec attention par les urgentistes. Voix la moins alarmiste de la table ronde, Benoît Doumenc a fortement insisté sur la responsabilité politique de cette crise hospitalière. « Les urgences sont devenues un signe avant-coureur de ce qu’est devenu l’hôpital. Les politiques, vous en êtes responsables. Vous n’avez pas entendu les messages, peut-être pas toujours très bien exprimés. »
Publié le : 16/12/2021 à 18:06 – Mis à jour le : 16/12/2021 à 18:06