La dangereuse dérive de la droite républicaine
ÉDITORIAL
Le Monde
En reprenant, dimanche 13 février, des concepts comme le « grand remplacement » ou les « Français de papiers », Valérie Pécresse puise directement dans la sémantique d’auteurs xénophobes et passéistes et s’enferme dans la logique de l’exclusion et du rejet.
Publié le 15 février 2022 à 10h17 Temps de Lecture 3 min.
Editorial du « Monde ». Lors de son premier grand meeting de campagne, Valérie Pécresse a tenté, dimanche 13 février, au Zénith de Paris, de brosser le portrait de la « nouvelle France » qu’elle entend faire émerger une fois élue à la présidence de la République. Au-delà d’un discours résolument axé sur les thématiques régaliennes et identitaires, la candidate du parti Les Républicains (LR) a largement puisé dans le vocabulaire de l’extrême droite pour camper le futur du pays.
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S’interrogeant sur la place de la France à la fin de la décennie, Valérie Pécresse a affirmé que, sur cette question vitale, il n’y avait « pas de fatalité, ni au grand remplacement ni au grand déclassement », appelant les Français à un « sursaut ». L’expression « grand remplacement », n’a rien d’anodin, fût-elle utilisée pour prendre ses distances avec elle. La théorie a été popularisée par la figure de l’extrême droite identitaire Renaud Camus, reprise ad nauseam par Eric Zemmour et adoptée sur le tard par le Rassemblement national. Selon cette thèse raciste, des « élites mondialistes » organiseraient le remplacement de la population blanche par l’immigration venue d’Afrique, menaçant ainsi son identité.
Valérie Pécresse se justifie en disant vouloir ne pas se résigner aux théories d’extrême droite. Mais en affirmant qu’il n’y a pas de fatalité au « grand remplacement », la candidate laisse entendre que le risque existe bel et bien et qu’il est nécessaire de le combattre. Cette présentation contribue non seulement à banaliser l’idée complotiste de Renaud Camus mais aussi à lui donner une réalité politique, ce que son auteur n’aurait même jamais espéré il y a quelques mois encore.
Une faute personnelle et tactique
Les appels du pied à l’extrême droite ne se sont pas limités à cette seule expression. La candidate LR a également convoqué l’image maurassienne de la « France des cathédrales », puis elle a utilisé l’expression « Français de papier », qui n’auraient pas le même rapport à la Nation que les « Français de cœur ». Une sémantique puisée directement aux sources d’auteurs nationalistes, xénophobes et passéistes.
Cette dérive est inquiétante mais pas totalement nouvelle. Déjà, en 2012, lorsque Nicolas Sarkozy, sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson, avait fait de la frontière l’un de ses thèmes principaux de campagne. « Faites sauter les frontières de la France, et vous verrez les tribus imposer des comportements dont nous ne voulons pas sur le sol français », avait-il déclaré lors d’un meeting à Toulouse.
Coincée entre Emmanuel Macron d’un côté, Eric Zemmour et Marine Le Pen de l’autre, Valérie Pécresse sait que sa campagne ne peut réussir que si elle parvient à tenir la droite républicaine par les deux bouts. Après la défection d’Eric Woerth, le président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, parti rejoindre Emmanuel Macron, l’aile modérée attendait des gages. La candidate s’est au contraire enfermée dans la logique de l’exclusion et du rejet. Ce faisant, elle a commis une double faute, personnelle et tactique, car, sous prétexte de contenir ses concurrents, elle installe LR dans un match à trois qui tire le parti vers la droite la plus radicale.
Son choix est d’autant plus étonnant que, en 2019, cette chiraquienne de cœur avait démissionné de LR pour prendre ses distances avec la ligne « dure » incarnée par Laurent Wauquiez. De retour deux ans plus tard, elle est obligée de composer avec ce même courant, qui monte en puissance derrière Eric Ciotti. Adepte du rapprochement entre la droite et l’extrême droite, celui qui a créé la surprise lors de la primaire fait progresser ses idées. Au risque de signer l’acte de décès de LR.
Le Monde
« Français de papiers » : Valérie Pécresse reprend le refrain de l’extrême droite
La candidate LR à l’élection présidentielle 2022 a utilisé cette formule des milieux nationalistes qui distingue les « Français de souche » et ceux d’origine étrangère.
Temps de Lecture 3 min.
On n’avait pas entendu la formule en meeting depuis les envolées de Jean-Marie Le Pen. Au Zénith de Paris, devant 7 000 personnes, dimanche 13 février, Valérie Pécresse a clamé : « Je veux faire des Français de cœur, et pas seulement des Français de papiers ». Plus tôt, elle avait cité, dès la quatrième minute de son discours, la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement » – des expressions directement issues du registre de l’extrême droite, d’abord antisémite à la fin du XIXe siècle, puis xénophobe depuis les années 1920.
Cette formule, « Français de papiers », distingue Français dits « de souche » et citoyens naturalisés. Les milieux nationalistes l’utilisent plus largement contre les Français d’origine étrangère, soupçonnés d’être moins attachés à leur pays, dans une rhétorique qui oppose le « cœur », pour désigner le sentiment patriotique, et un état administratif supposé trompeur.
A l’origine, l’expression « Français de papier timbré » serait apparue sous la plume de l’essayiste Albert Monniot, collaborateur de La Libre Parole, le journal antisémite d’Edouard Drumont. Elle désignait alors les juifs d’origine étrangère ayant obtenu la nationalité après demande faite sur papier timbré, rappelle l’historien Emmanuel Debono. Dans son pamphlet antisémite La France juive, en 1886, Drumont décrit les juifs comme « Français de nom et non de cœur ». Charles Maurras, père du nationalisme intégral et de l’Action française, critique dans La Cocarde, journal dirigé par Maurice Barrès en 1894, « ce morceau de papier » qu’est « un diplôme de naturalisation ». Et présente les Français comme « la proie de tout barbare, de tout métèque à qui il plaira de se donner la peine d’entrer chez eux ».
« Pas d’âme, pas d’appartenance véritable »
En 1922, le journal nationaliste Le Journal relaie « le doute » pesant sur les nouveaux naturalisés d’Alsace-Moselle, décrits comme « des “Papierfranzosen”,des Français sur le papier » avec un « cœur resté allemand ». En 1927, Le Figaros’alarme qu’une loi facilitant la naturalisation des immigrés fabrique « des milliers de “Français de papier timbré” » : « l’étranger naturalisé devient un citoyen complet, peut-on lire ; il a sur la terre de nos aïeux les mêmes droits que nous ».
Dans Le Grand Remplacement, en 2011, l’idéologue d’extrême droite Renaud Camus, qui soutient Eric Zemmour, visait les musulmans qui « disent n’être pas français sinon de papiers, pas de cœur, pas d’âme, pas d’appartenance véritable, et se sentir plus ceci ou cela que français ». Il suggérait alors « que leurs vœux soient entendus, que leur situation administrative soit mise en accord avec leurs sentiments, que la nationalité française leur soit retirée ».
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Quand Jean-Marie Le Pen use de l’expression, c’est pour opposer les « vrais Français » à ceux qui auraient bénéficié d’une « naturalisation de complaisance » – il cite en exemple les joueurs de football noirs de l’équipe de France. Jordan Bardella, du Rassemblement national, y revient en mai 2021, lorsqu’il accuse le joueur franco-algérien Karim Benzema de ne pas respecter la France. « Il est français de papiers », avait réagi le sénateur Stéphane Ravier, qui vient de rallier Eric Zemmour.
Dans son livre La France n’a pas dit son dernier mot, Eric Zemmour prétend qu’« il y a deux types de Français, les Français de souche et les Français de branche », les seconds devant s’approprier l’histoire, la langue, les mœurs des premiers. Le candidat d’extrême droite, qui a fait du « grand remplacement » son thème central de campagne, s’est dit satisfait, dimanche au « 20 heures » de TF1 : « C’est moi qui ai imposé ce mot. Maintenant, même Valérie Pécresse emploie ces mots. »Lundi, la candidate LR a tenté de justifier sur RTL la reprise de l’expression, sans dire un mot des « Français de papiers ».