Pesticides : la lutte kafkaïenne d’un malade de Parkinson contre le système agricole
ParStéphane Horel
Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 10h34
ENQUÊTE
En dépit de la reconnaissance de sa maladie professionnelle, Bernard Blanquart, ancien cultivateur d’endives, doit se battre pour faire valoir ses droits.
« Agriculteurs intoxiqués » (2/4). « Et hop. » Bernard Blanquart s’encourage à voix basse avant d’entreprendre la traversée de sa salle à manger. Pendant deux longues minutes, ses semelles patinent au ralenti sur le carrelage et, alors qu’il atteint la porte, un violent tremblement l’empêche de tourner la poignée. Clang-clang-clang, fait la porcelaine qui tressaute dans le creux de sa main. « Si ça, ça ne nécessite pas plus que 20 % d’IPP, je n’y comprends plus rien », dit-il.
Depuis 2009, ce cultivateur du Pas-de-Calais âgé de 68 ans est malade des pesticides. Il souffre de la maladie de Parkinson. Voilà près d’une décennie que son incapacité permanente partielle (IPP) est fixée à ce taux qui ne correspond plus à son état.
Au-delà des tremblements et des mouvements, lentement mais sûrement compromis, Parkinson, c’est aussi la douleur des muscles qui se crispent s’il reste trop longtemps immobile. Des symptômes aggravés à la moindre émotion. « Par exemple, vous raconter mon histoire, ça m’ankylose », explique-t-il. Calé dans une chaise qu’il a bricolée pour pouvoir s’en extirper, mais seulement avec l’aide de son épouse Marie-Josèphe, M. Blanquart est un peu solennel et très remonté.
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Une administration mangeuse de paperasse
Alors que la maladie étend son emprise, explique-t-il, il doit aussi lutter contre une administration mangeuse de paperasse qui, jamais rassasiée, retarde l’accès à ses droits et son apaisement. Depuis mai 2021, il demande une revalorisation de son taux : il faut dépasser ces 20 % d’incapacité pour toucher une rente. « Ce n’est pas excessif, comme réclamation », estime-t-il. Il peine à sourire mais manie couramment la dérision. Ce sont les yeux qui pétillent. « Et puis, si on ne réclame pas, on n’obtiendra jamais ce qui nous est dû », ajoute « Marie-Jo », face à la pile de papiers. Posée devant lui sur la nappe striée de marques de repassage, une chronologie méticuleuse retrace son « parcours du combattant » – même si, à la métaphore qu’il emploie, il faudrait sans doute préférer celle de « chemin de croix » ; les combattants partent au front en forme.
Comme tous les salariés et non-salariés de l’agriculture, l’assuré Louis-Bernard Blanquart dépend d’un régime de protection sociale parallèle, réservé à la profession, la Mutualité sociale agricole (MSA), dont il veut aujourd’hui décrire les dysfonctionnements. Ses « mésaventures »,comme il les appelle. Prendre la parole dans un milieu où se dire malade revient à déclarer la guerre au système agricole intensif, et donc à ses voisins ou à ses propres frères, n’est pas chose aisée.
Difficile pour lui de dire exactement quand la maladie a commencé. Parkinson peut évoluer en sourdine pendant des années avant que le premier signe extérieur ne se manifeste. « J’ai commencé par trembler quand il faisait froid et quand j’étais ému », se souvient-il. Sa femme repère des tremblements intermittents en 2009. Il a alors 55 ans. A l’époque, il se fait aider par une association, la Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés, pour surmonter la bataille de documents. « Un an de galère avec la MSA », qui leur demande « des factures à remonter à vingt ou trente ans » pour documenter tous les produits utilisés au cours de sa carrière. Heureusement, il a tout gardé : « On n’avait pas le temps de ranger les papiers, raconte-t-il. Celui qui n’a pas ça, je crois bien qu’il est chocolat. »
« Des têtes de mort sur le bidon »
Dans le brouillard moite de la salle d’endives, qu’il a cultivées pendant dix-sept ans, papillonnait l’odeur du diméthoate, un « insecticide tous azimuts » et organophosphoré interdit en Europe depuis 2019, pulvérisé « selon les règles qu’ils nous prescrivaient ». « On dosait la quantité homologuée avec un petit capuchon gradué. Puis on mettait dans le pulvérisateur à dos et on traitait les endives ensilées. » Avait-il conscience de manipuler un produit dangereux ? « Oui, assure-t-il, il y avait des têtes de mort sur le bidon. » Il portait gants, blouse, bottes et masque, même si « c’est très encombrant ». « Disons que je faisais partie des exceptions qui traitaient avec un masque. Mais peut-être que les galettes [des filtres] n’étaient pas changées assez souvent ? », se demande-t-il.
« Abuser de la personne handicapée pour lui rajouter des louches de paperasse et l’empêcher de toucher ses droits, c’est un cynisme incroyable », Bernard Blanquart
Il obtient la reconnaissance en maladie professionnelle en janvier 2012, année où Parkinson devient officiellement une pathologie liée à la manipulation des pesticides dans le régime agricole. Il travaille encore cinq ans, les médicaments étouffent les manifestations extérieures de la maladie. « Et disons que je ne reculais pas facilement devant le travail », dit celui qui assure n’avoir jamais pris un jour d’arrêt. Mme Blanquart revient des confins de la grande ferme en brique, une photo à la main. C’est son mari, dix ans plus tôt, méconnaissable. Il a comme fondu, rétréci.
Au début de l’année 2021, il se renseigne sur les démarches à effectuer mais, échaudé, il le fait auprès de Claire Bourasseau, chargée de mission pour l’aide aux victimes à Phyto-Victimes. Créée en 2011, l’association assiste les agriculteurs malades des « produits phytopharmaceutiques » dans leurs démarches pour faire valoir leurs droits auprès de la MSA. Les pièces à fournir ? « Il faut redonner tous les renseignements qu’on leur a déjà donnés plus de vingt fois, qu’ils connaissent par cœur, qu’ils ont déjà dans leur ordi », soupire Mme Blanquart. Visite chez le médecin traitant pour « un certificat comme quoi il y a effectivement une aggravation depuis dix ans » de la maladie dégénérative.
Le dossier est envoyé par recommandé avec avis de réception le 10 mai 2021. La MSA l’égare. « Après l’intervention de Mme Bourasseau, ils le retrouvent subitement. » A force de relances, un rendez-vous est arraché, en septembre, par la chargée de mission, avec le médecin-conseil à Aire-sur-la-Lys, « c’est-à-dire à 40 kilomètres de chez nous, alors qu’on est à 10 kilomètres de la MSA. Une heure de route ».
Une chaîne entière de dysfonctionnements
30 septembre 2021 : courrier au Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, créé en novembre de l’année précédente. 20 octobre 2021 : la MSA envoie un protocole de soins à remplir. C’est quoi un protocole de soins ? « Ben, un tas de feuilles », lâche Mme Blanquart, dépitée. 9 novembre 2021 : un troisième courrier expédie les papiers réclamés. Plusieurs relances téléphoniques, ensuite, « pour avoir des nouvelles ».Mais « depuis ce temps, c’est silence radio ». Ce jour-là, nous sommes le 20 janvier 2022.
« Abuser de la personne handicapée pour lui rajouter des louches de paperasse et l’empêcher de toucher ses droits, c’est un cynisme incroyable », déplore Bernard Blanquart, qui a cotisé 43 % de ses revenus à la MSA. « Toute ma vie, toute ma carrière. »
« Parfois, ils meurent avant d’avoir obtenu quoi que ce soit, constate Claire Bourasseau, 28 ans, à ce poste depuis 2017. La MSA ne semble pas comprendre qu’elle fait face à des malades, et pas à des assurés. » La jeune femme décrit une chaîne entière de dysfonctionnements, des médecins censés établir les certificats médicaux initiaux qui ne sont pas formés sur les effets des pesticides aux lenteurs vertigineuses de la MSA.
Elle cite les cas de deux agriculteurs dont la maladie professionnelle a été reconnue en 2014 et 2016, mais qui n’avaient toujours perçu aucune indemnité en 2020. « Je suis intervenue sur beaucoup trop de dossiers pour qu’on me dise que le système fonctionne », assure-t-elle. Son métier, « remplacer un service public défaillant, dit-elle, ne devrait pas exister ». « Sans Mme Bourasseau, on aurait abandonné depuis longtemps », acquiesce M. Blanquart.
Un « programme de lion »
Un rayon de soleil vient crever le ciel du Nord et illuminer l’astucieuse salle de sport qu’il a aménagée dans une dépendance de la ferme. Il a pas mal lu sur sa maladie. Pour endiguer la progression de Parkinson, l’American College of Sport Medicine recommande, chaque semaine, des exercices d’assouplissement, marche, endurance et équilibre. Deux heures de chaque. Alors il s’est composé un « programme de lion »,auquel il a ajouté yoga et tai-chi-chuan. Il tient à faire une démonstration. Là, dans un froid de gueux, le corps comme un fil dans son pull rouge, Bernard Blanquart entame une chorégraphie chancelante que ni les photos ni les mots ne peuvent vraiment décrire.
En veut-il à quelqu’un ? A celui qui lui vendait les produits et qui, lui aussi, « respirait les phytos à longueur de temps » ? « Il est mort d’un cancer. » Aux fabricants ? « Je n’ai pas les moyens de les poursuivre. » Non, dit-il, « ce qui m’importe, c’est la reconnaissance de mon préjudice ».
Joint par Le Monde le 7 février, le directeur de la MSA Nord-Pas-de-Calais a avancé des difficultés liées « au Covid », et la « pénurie de médecins-conseils », puis reconnu « des délais », voire « une certaine lenteur », avant d’admettre : « Je ne vais pas vous faire de la langue de bois, on a été trop longs. » Le dossier est désormais débloqué. Pour cette procédure, le délai habituel est de trois mois.
Pesticides : les agriculteurs intoxiqués
L’enquête collaborative « Pesticides at Work » a été coordonnée par le réseau Investigative Reporting Denmark, éditée par Le Monde et la journaliste Katharine Quarmby, et réalisée en collaboration avec des journalistes du Monde en France, Knack en Belgique, Tygodnik Powszechny en Pologne, Ostro en Croatie et en Slovénie, IRPI en Italie, De Groene Amsterdammer aux Pays-Bas,Ippen Investigativ en Allemagne, Marcos Garcia Rey en Espagne et The Midwest Center for Investigative Reporting aux Etats-Unis. Ce travail a bénéficié du soutien de Journalismfund.eu et IJ4EU.
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