Les agriculteurs rechignent à se plaindre et sont abandonnés à leur sort- L’inefficacité des dispositifs des équipements de protection des agriculteurs. 

« Agriculteurs intoxiqués » : « Les malades ont une réticence à se plaindre ou à porter plainte »

Le chercheur Jean-Noël Jouzel, spécialiste des controverses liées aux enjeux de santé environnementale, analyse, dans un entretien au « Monde », la culture du silence autour des maladies provoquées par les pesticides

Propos recueillis par Stéphane HorelPublié hier à 06h00, mis à jour hier à 11h54  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/02/17/pesticides-et-sante-les-agriculteurs-malades-ont-une-reticence-a-se-plaindre-ou-a-porter-plainte_6114019_3244.html

Jean-Noël Jouzel, en 2022.
Jean-Noël Jouzel, en 2022.  JNJ

« Agriculteurs intoxiqués » (4/4). Jean-Noël Jouzel, directeur de recherche (CNRS) au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po Paris), est spécialiste des controverses liées aux enjeux de santé environnementale. Auteur d’un livre majeur sur la question des pesticides (Pesticides. Comment ignorer ce que l’on sait, Presses de Sciences Po, 2019), il a particip é en 2021 à l’expertise collective de l’Inserm sur leurs effets sanitaires, ainsi qu’à un groupe de travail de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail sur les expositions professionnelles.

Longtemps négligés, les risques liés à l’exposition des travailleurs agricoles aux pesticides sont désormais avérés. Quels sont-ils ?

On sait de manière de plus en plus nette que l’exposition professionnelle aux pesticides, en agriculture comme ailleurs, est un facteur de risque pour des pathologies graves comme la maladie de Parkinson ou les cancers du sang. Ce ne sont pas des élévations de risque démentielles, comme avec la cigarette ou l’amiante, par exemple, où le risque va jusqu’à doubler. Cependant cela dessine une situation très préoccupante, surtout si on la compare à l’espèce de garantiequ’était censé apporter le système d’autorisation de mise sur le marché des pesticides. Manifestement, il y avait des trous dans la raquette. Des produits sont passés. Cela ne serait pas arrivé si l’on avait eu un plus grand souci de la préservation de la santé des exploitants et des salariés agricoles.

Votre livre décrit la mise en place relativement fluide de normes encadrant la mise sur le marché des pesticides. En revanche, la reconnaissance des dégâts causés par les ratés de ces règles semble complètement grippée.

La création des tableaux de maladies professionnelles donne lieu à des discussions de marchands de tapis. Plusieurs parties prennent part aux négociations : des représentants des employeurs de main-d’œuvre agricole, des salariés, mais aussi des exploitants – le principal d’entre eux étant la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) –, le ministère de l’agriculture et quelques experts. La Mutualité sociale agricole (MSA) ne vote pas mais donne son avis.

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Une fois que tous ces acteurs sont d’accord sur le fait même de créer un tableau, reste à déterminer quelles pathologies, quels facteurs d’exposition, quel type d’exposition aux pesticides mettre dedans. Et puis il y a aussi les fameux délais de prise en charge, c’est-à-dire le temps maximal qui peut s’écouler entre la fin de l’exposition et la survenue de la maladie.

Quels enjeux se logent-ils dans ce délai de prise en charge ?

Ce délai est également négocié. Il n’est pas toujours aussi haut que ce que demande l’expert, il n’est pas aussi bas que ce que demande la FNSEA, il se situe quelque part entre les deux. Mais il n’est sûrement pas fixé en fonction du seul état des connaissances scientifiques. C’est une espèce de calcul au doigt mouillé du coût final, pour les exploitants notamment, car ces derniers financent leur propre protection.

« Ce n’est pas évident d’aller contre tout un encadrement institutionnel, économique et politique de l’agriculture, qui est le fruit d’une construction historique de long terme »

Quand le tableau de la maladie de Parkinson a été adopté, en 2012, le délai de prise en charge avait été fixé initialement à un an, à l’issue d’une discussion de chiffonniers. Concrètement, cela voulait dire que, si vous n’étiez plus agriculteur depuis un an ou plus, parce que vous étiez à la retraite par exemple, votre maladie de Parkinson ne pouvait plus être reconnue au titre du tableau. Il fallait passer par la voie complémentaire, qui est beaucoup plus compliquée.

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Pourquoi la prévention n’est-elle pas un sujet majeur dans la profession agricole ?

Les étiquettes d’instruction d’usage sont respectées davantage que par le passé, mais ce n’est pas la panacée pour autant. Il y a quinze ans, elles étaient d’autant moins respectées que la MSA, qui gère la protection des travailleurs sur le plan des maladies professionnelles et des accidents du travail, n’avait pas un discours très alarmant. Jusqu’aux années 1990, ces sujets n’étaient pas une préoccupation majeure pour cet organisme. En outre, les agriculteurs, les exploitants en particulier, sont très mal couverts : ils n’ont pas de médecine du travail obligatoire, ne sont pas très exposés à tous ces discours de prévention. Résultat : les pratiques de beaucoup d’entre eux étaient loin des standards fixés par les étiquettes.

Lire aussi  Pesticides et santé : les conclusions inquiétantes de l’expertise collective de l’Inserm

Alors, quand la maladie survient, le moment où l’on se reconnaît victime est souvent précédé d’une phase où l’on se dit, comme un réflexe : « Mais oui ! En fait, c’est moi qui ai merdé, j’ai mal fait. Je n’ai pas bien fait comme sur l’étiquette. » Et c’est vrai : très souvent, ils n’ont pas fait « comme sur l’étiquette ».

Vous avez mené de nombreux entretiens avec des agriculteurs malades. Comment expliquez-vous cette culture du silence autour des maladies liées aux pesticides et la grande réticence à s’en plaindre ?

C’est une réticence à se plaindre, mais aussi, éventuellement, à porter plainte d’une manière ou d’une autre. Ou, en tout cas, à se dire : ce n’est pas uniquement ma faute, la responsabilité d’un tiers ou de plusieurs tiers est engagée – que ce soit l’industriel qui a fabriqué le produit, la coopérative qui l’a vendu ou l’administration publique qui a autorisé sa commercialisation. Mais il y a aussi une difficulté à penser avoir droit éventuellement à quelque chose du fait de la maladie. C’est un cheminement qui a été souvent assez long pour les agriculteurs.

Au sein du milieu agricole, on met peu en question les causes structurelles de cette situation. Pourquoi cet angle mort sur la question de la responsabilité ?

Il n’y a pas de règle générale, mais la plupart des agriculteurs qui se sont identifiés comme victimes des pesticides ont le profil type de l’exploitant de 50 ans qui n’a pas raté sa vie. Du point de vue matériel, il a accès à des conditions de vie qui ne sont pas comparables à celles de ses parents. Il a repris l’exploitation familiale et, souvent, il l’a fait grandir, l’a rendue plus productive et a généré des revenus supplémentaires. Et ses enfants ne sont pas nécessairement destinés à la reprendre ou, s’ils le font, c’est après un cursus très technique. Ces familles ont accédé en réalité à une forme de classe moyenne, ce qui était un peu inenvisageable pour la génération de leurs parents.

Du point de vue politique, pour schématiser, ce sont des gens qui ne sont pas forcément hostiles au syndicat majoritaire, la FNSEA, voire qui y sont affiliés. Ils ne sont pas proches de la Confédération paysanne ou des « bio » du Larzac, et sûrement pas des sympathisants d’associations environnementalistes anti-« phytos ». Ils sont très loin de cet univers-là. Ils évoluent plutôt dans le monde d’une agriculture très technicisée, où ils ont su tirer leur épingle du jeu. Pour ceux qui se reconnaissent comme victimes, ce n’est pas évident d’aller contre tout cet encadrement institutionnel, économique et politique de l’agriculture, qui est le fruit d’une construction historique de long terme.

L’actualité est remplie de cette difficulté à se déclarer victime de violences, sexuelles par exemple. Peut-on dire qu’il est difficile de se reconnaître comme victime, quelle que soit la raison pour laquelle on l’est ?

Oui, c’est rarement facile de se dire victime et d’agir en cette qualité, à rebours de toute une littérature qui déplore la « société des victimes ». En matière de pesticides, cette difficulté est redoublée par le fait que les agriculteurs, quand ils sont exploitants, sont responsables de leurs conditions de travail, et qu’ils sont les pollueurs. De plus, puisqu’ils sont reconnus comme victimes des pesticides, ils sont sommés, symboliquement mais fortement, de changer de pratiques, ce qui est loin d’aller de soi.

Pesticides : les agriculteurs intoxiqués

L’enquête collaborative « Pesticides at Work » a été coordonnée par le réseau Investigative Reporting Denmark, éditée par Le Monde et la journaliste Katharine Quarmby, et réalisée en collaboration avec des journalistes du Monde en France, Knack en Belgique, Tygodnik Powszechny en Pologne, Ostro en Croatie et en Slovénie, IRPI en Italie, De Groene Amsterdammer aux Pays-Bas,Ippen Investigativ en Allemagne, Marcos Garcia Rey en Espagne et The Midwest Center for Investigative Reporting aux Etats-Unis. Ce travail a bénéficié du soutien de Journalismfund.eu et IJ4EU.

Retrouvez les autres articles de l’enquête :

Stéphane Horel

Dans toute l’Europe, les agriculteurs malades des pesticides sont abandonnés à leur sort

« Agriculteurs intoxiqués » (3/4). Atteints de maladie de Parkinson ou de cancers, les cultivateurs sont victimes de systèmes de reconnaissance et d’indemnisation défaillants. 

Par Stéphane HorelPublié hier à 06h00, mis à jour hier à 09h24  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/02/17/dans-toute-l-europe-les-agriculteurs-malades-des-pesticides-sont-abandonnes-a-leur-sort_6114022_3244.html

Temps de Lecture 7 min. 

Seules l’Italie et la France considèrent la maladie de Parkinson  comme une conséquence officielle du travail dans les champs. Ici, travail dans un champ de maïs dans le Calvados, en mai 2021.
Seules l’Italie et la France considèrent la maladie de Parkinson  comme une conséquence officielle du travail dans les champs. Ici, travail dans un champ de maïs dans le Calvados, en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

« C’est compliqué, en tant que professionnel, de se dire que pendant trente ou quarante ans, on a fait quelque chose qui nous a rongé la santé. Et d’ailleurs : est-ce que ça n’a rongé que la nôtre ? » Antoine Lambert, 52 ans, est cultivateur dans l’Eure. Depuis 2020, il est aussi le président de l’association Phyto-Victimes, jusqu’à récemment la seule organisation au monde de travailleurs agricoles malades des « produits phytosanitaires », avec le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest.

Sur le site de l’association, les membres du conseil d’administration se présentent sous leur nom et celui de leurs pathologies, aux désignations aussi compliquées que celles des pesticides qu’ils ont manipulés : « Lymphome non hodgkinien »« myélome multiple »… Etre malade des pesticides dans le monde agricole est un « tabou », explique M. Lambert. Mais c’est une réalité.

Des équipements inadaptés

La dangerosité des pesticides est désormais bien établie et six pathologies graves sont liées à une exposition professionnelle aux pesticides, a établi un rapport majeur de l’Inserm en juin 2021. Or, depuis le milieu des années 2000, un groupe de chercheurs français alerte sur les failles des équipements de protection individuelle vendus aux travailleurs agricoles : inadaptés, peu portés, chers, souvent inefficaces. Les combinaisons en particulier ne remplissent pas le rôle protecteur qui a été promis à la profession. Alors où sont les malades des « phytos » ? Et combien sont-ils ? En France, en Europe et ailleurs, il n’existe aucun chiffre.

Alors qu’un lien entre la maladie de Parkinson et l’exposition à un herbicide, le paraquat, a été établi dès 1985, seuls deux pays de l’Union européenne (UE) – l’Italie et la France – considèrent cette affection neurodégénérative comme une conséquence officielle du travail dans les champs. Et, même dans ces pays, le nombre de travailleurs agricoles qui bénéficient d’une reconnaissance en maladie professionnelle paraît largement sous-estimé. En Italie, entre 2016 et 2020, sur environ 19 000 reconnaissances de maladies professionnelles, seules dix personnes ont été indemnisées au titre de Parkinson.

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La situation n’est guère meilleure en France, premier pays à reconnaître la maladie de Parkinson comme maladie professionnelle en 2012. Sur une population agricole d’environ 1,2 million de personnes, 278 malades ont, depuis, obtenu cette reconnaissance, selon les chiffres que la Mutualité sociale agricole (MSA) a fini par communiquer au Monde – au terme de nombreuses relances. Les malades officiels d’hémopathies malignes sont, eux, au nombre de 159 depuis 2015. Le tableau de maladie professionnelle n° 61 pour le cancer de la prostate a, lui, été créé fin 2021, quelques jours avant Noël.

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Appels à l’aide de plus de 540 personnes

Pour la première fois, Phyto-Victimes a accepté de partager ses statistiques. Un décompte sinistrement assorti aux conclusions des études scientifiques. Entre 2012 et 2020, l’association a reçu les appels à l’aide de plus de 540 personnes – des hommes nés dans les années 1950 et 1960 pour la plupart. Près de 25 % souffrent de la maladie de Parkinson, et 18 % de cancers du sang (lymphome non hodgkinien, myélome multiple et leucémie lymphoïde chronique). Viennent ensuite les cancers de la prostate, de la vessie et du poumon, puis l’hypersensibilité chimique multiple et les maladies neurodégénératives.

Une majorité de travailleurs agricoles en Europe ne portent pas d’équipement de protection individuelle lorsqu’ils manipulent des pesticides. Ici, dans le Calvados,en mai 2021.
Une majorité de travailleurs agricoles en Europe ne portent pas d’équipement de protection individuelle lorsqu’ils manipulent des pesticides. Ici, dans le Calvados,en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Accablés par un sentiment de culpabilité les agriculteurs hésitent souvent à « quémander » ce qu’il est pourtant de leur droit de réclamer, raconte Claire Bourasseau, chargée de mission pour l’aide aux victimes à l’association. « Certains nous disent : “Je ne le fais pas pour l’argent.” Pourtant, ce n’est pas comme s’ils s’étaient levés un matin en se disant : “Tiens, je vais me provoquer un petit cancer et donner des pathologies à ma femme.” »

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Ces droits, c’est auprès de la MSA, le régime de protection sociale réservé à la profession agricole, que les malades doivent les faire valoir. Mais, bien souvent, décrocher une reconnaissance en « maladie pro » est un véritable cauchemar. L’association Phyto-Victimes les aide à se débattre avec les formulaires, certificats et vieilles factures. « Les agriculteurs doivent se battre non seulement contre la maladie mais aussi contre la Sécurité sociale », témoigne Mme Bourasseau, qui décrit une organisation si « dysfonctionnante » qu’elle en dissuade des personnes pourtant atteintes de pathologies graves d’effectuer les démarches. Est-ce également pour cela que les chiffres sont si bas ?

La défense du modèle productiviste

La Cour des comptes a, elle aussi, vertement critiqué la MSA pour sa gouvernance« atypique et peu adaptée à des évolutions indispensables », jugeait-elle dans un rapport de 2020. Manière de désigner, sans la nommer, la mainmise des délégués de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, défenseurs du modèle agricole productiviste gourmand en pesticides. Une meilleure prévention des conflits d’intérêts s’impose, soulignait la Cour dans son rapport, alors que la directrice de la communication, Emmanuelle Pabolleta, quittait la MSA pour l’organisation de lobbying de l’industrie des pesticides, l’Union des industries de la protection des plantes, dont elle est aujourd’hui directrice générale.

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Cette porosité se manifeste jusque dans la composition du conseil de gestion du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides que pilote la MSA depuis fin 2020. La loi y impose en effet la présence d’un représentant des fabricants de pesticides, en l’occurrence Bruno Baranne, président de Syngenta France, la firme qui commercialise depuis un demi-siècle le paraquat. Malgré cela, la France fait presque figure d’eldorado à côté de la plupart des autres pays européens. La prise en charge des travailleurs agricoles malades des pesticides est sujette à de grandes disparités, révèle notre enquête.

En Espagne, des données « inexactes »

Pas de chiffres en Espagne, pourtant premier utilisateur de pesticides en Europe. « Les données officielles sur la fréquence des accidents du travail et des maladies professionnelles sont inexactes et clairement sous-estimées dans l’agriculture », soulignait un rapport de l’Institut national espagnol de la sécurité et de la santé au travail de 2008. Pas de données, pas de problème ?

En Pologne, les autorités tiennent un compte méticuleux des morsures de tiques, qui représentent 80 % des indemnités versées au titre de maladie professionnelle. Mais il faut remonter à 2010 pour trouver le dernier cancer lié au travail. Les travailleurs agricoles se voient refuser une rente mensuelle si les autorités peuvent démontrer qu’ils n’ont pas utilisé d’équipement de protection individuelle.

En Allemagne, des documents gouvernementaux confidentiels que nous avons obtenus montrent que le Conseil consultatif médical d’experts pour les maladies professionnelles, qui dépend du ministère fédéral allemand du travail, envisage l’inscription de la maladie de Parkinson sur la liste officielle des maladies professionnelles causées par les pesticides… depuis plus de douze ans. Tant qu’elle n’y figure pas, les travailleurs ne peuvent toucher aucune indemnisation.

La santé des travailleurs s’est perdue dans les limbes de la construction européenne et ne relève pas de la compétence de l’Union européenne

Au Danemark, la branche Agriculture, jardinage et foresterie de 3F, le premier syndicat, n’a jamais entendu parler de blessures ou de maladies liées à l’utilisation de pesticides.

Alors que des procédures sophistiquées d’autorisation de mise sur le marché des pesticides ont été introduites au début des années 1990 pour répondre aux besoins du marché unique européen, la santé des travailleurs s’est perdue dans les limbes de la construction européenne et ne relève pas de la compétence de l’UE. « La reconnaissance et l’indemnisation des maladies professionnelles sont des prérogatives nationales et il n’existe aucun pouvoir au niveau de l’UE sur cette question », explique Tony Musu, chercheur à l’Institut syndical européen.

L’Europe est bien équipée d’une Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, EU-OSHA, à Bilbao (Espagne), mais il s’agit d’une agence d’information, pas d’une instance exécutive. Et, d’après un attaché de presse, elle n’est pas même « en mesure de fournir des informations sur les législations ou les normes nationales. A ce jour, précise-t-elle, même les statistiques de base ne sont pas comparables entre Etats membres ».

Minimisation de l’exposition aux produits

Bon indicateur des priorités politiques de l’UE, l’agence emploie 65 personnes, dont 40 agents temporaires. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), en comparaison, compte 450 employés. Ainsi, la responsabilité de l’exposition des travailleurs agricoles aux pesticides est de facto confiée à cette dernière, en tant qu’organisation officielle chargée de l’évaluation des risques liés aux pesticides.

Or, les modèles de prédiction des expositions aux pesticides employés par les autorités réglementaires en Europe présument que les travailleurs agricoles portent systématiquement des équipements pour s’en protéger. Les observations de terrain réalisées par une équipe scientifique française ont pourtant démontré il y a plus de quinze ans déjà que cette présupposition était fort éloignée des réalités de la vie en champs. Ainsi, les modèles minimisent les expositions.

Les agriculteurs « font plus attention aux bonnes pratiques environnementales qu’à leur propre santé », explique le président de l’association Phyto-Victimes, Antoine Lambert

« Lorsqu’elle s’intéresse aux travailleurs, l’EFSA exclut de sa réflexion une partie des données qui montrent de hauts niveaux d’exposition à des produits dangereux », explique Catherine Laurent, directrice de recherche à l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, spécialisée dans l’usage des connaissances scientifiques dans la prise de décision publique. « L’EFSA contribue ainsi à détourner les regards des victimes potentielles. C’est un problème. »

D’autant plus que les agriculteurs, explique le président de Phyto-Victimes, Antoine Lambert, « font plus attention aux bonnes pratiques environnementales qu’à leur propre santé ». Pour l’ergonome Alain Garrigou (université de Bordeaux), qui avait alerté sur la question dès 2007, il s’agit ni plus ni moins d’une « forme d’externalisation de la responsabilité sur lesvictimes ».

Pesticides : les agriculteurs intoxiqués

L’enquête collaborative « Pesticides at Work » a été coordonnée par le réseau Investigative Reporting Denmark, éditée par Le Monde et la journaliste Katharine Quarmby, et réalisée en collaboration avec des journalistes du Monde en France, Knack en Belgique, Tygodnik Powszechny en Pologne, Ostro en Croatie et en Slovénie, IRPI en Italie, De Groene Amsterdammer aux Pays-Bas,Ippen Investigativ en Allemagne, Marcos Garcia Rey en Espagne et The Midwest Center for Investigative Reporting aux Etats-Unis. Ce travail a bénéficié du soutien de Journalismfund.eu et IJ4EU.

Retrouvez les autres articles de l’enquête :

Stéphane HorelContribuer

Pesticides : la grande illusion des équipements de protection des agriculteurs

Par Stéphane Horel

Publié hier à 05h52, mis à jour à 11h51

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/02/16/pesticides-la-grande-illusion-des-equipements-de-protection-des-agriculteurs_6113855_3244.html

ENQUÊTE

Depuis quinze ans, un groupe de chercheurs alerte en vain sur l’inefficacité de ces dispositifs. Les normes, coécrites par les industriels, ignorent autant la réalité du métier que les données scientifiques.

« Agriculteurs intoxiqués » (1/4). Jean-Baptiste Lefoulon se tient en caleçon au milieu de la cour de sa ferme. Quatre mains enveloppées de plastique bleu l’habillent : tee-shirt à manches longues, culotte blanche à jambes longues, combinaison de travail zippée portant broderie d’une marque de machines agricoles, gants immaculés qui ne vont pas le rester, casquette. Geste précis et regard concentré, deux scientifiques collent sur lui des patchs de 10 × 10 centimètres qu’ils extraient du coffre de leur voiture.

Dans leur ferme de la Baucherie, sur la commune de Lingèvres, dans le Calvados, les Lefoulon, parents et fils, cultivent céréales et maïs sur cent hectares et élèvent 140 vaches laitières. Cette étude à laquelle le jeune homme participe volontiers, « pour faire avancer la science », s’intitule « Pestexpo » – pour pesticide et exposition. En cet après-midi de mai 2021, les deux scientifiques sont venus consigner chacune des actions de l’agriculteur dans son quotidien le plus banal, pendant le semis de maïs.

Sur la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, les patchs qui permettront aux scientifiques de mesurer son exposition aux pesticides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Sur la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, les patchs qui permettront aux scientifiques de mesurer son exposition aux pesticides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Les patchs à trois couches – gaze, aluminium, autocollant – vont recueillir particules et poussières chargées de pesticides. Au cas où les produits passeraient à travers, l’aluminium fera barrage. On équipe maintenant Jean-Baptiste d’une pompe bruyante, deux tuyaux sont fixés sur sa clavicule. En pyjama bizarre sous le ciel d’été, il a l’air prêt à partir dans l’espace.

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Un risque de pathologies graves

L’étude Pestexpo a débuté il y a plus de vingt ans en Normandie et dans la région de Bordeaux. De pionniers, ces travaux sont devenus une véritable bombe scientifique contre un pilier du modèle agricole intensif : le recours massif aux pesticides. Les chercheurs à l’origine de cette étude, devenus lanceurs d’alerte, n’ont eu de cesse de transmettre données et inquiétudes aux autorités françaises et européennes.

A force d’observation des conditions de travail réelles en grandes cultures, en maraîchage, sous serre, dans les pommeraies ou dans les vignes, l’équipe de Pestexpo a en effet démontré que les travailleurs agricoles étaient bien plus exposés aux pesticides qu’on ne le pensait. Pire encore : les équipements qu’ils sont censés porter pour se protéger ne remplissent tout simplement pas leur fonction. Dans certains cas, même, le port de combinaison ou de gants augmente leur exposition.

Dans le cadre de l’étude « Pestpexpo », Yannick Lecluse, technicien de recherche, et Jérémie Le Goff , ingénieur de recherche, préparent Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Dans le cadre de l’étude « Pestpexpo », Yannick Lecluse, technicien de recherche, et Jérémie Le Goff , ingénieur de recherche, préparent Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
Le technicien de recherche a fixé des patchs sur et sous la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, qui permettront de capter les particules de pesticides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Le technicien de recherche a fixé des patchs sur et sous la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, qui permettront de capter les particules de pesticides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Mais les efforts des scientifiques sont à ce jour restés vains ou presque. Face à eux, il y a toute l’inertie d’un système marqué par une coconstruction historique, de la part des industriels et des pouvoirs publics, des règles qui régentent l’usage des pesticides et qui semblent peser plus lourd que l’état de la science. Quelles conséquences sur la santé des millions de travailleurs agricoles potentiellement exposés en Europe, dont plus d’un million en France ? Avec quinze à vingt applications de produits phytosanitaires chaque année en moyenne, un travailleur peut être exposé à plus d’une centaine de pesticides au cours de sa vie professionnelle, estiment les chercheurs de Pestexpo.Lire aussi Article réservé à nos abonnésPesticides : l’exposition des Français est en baisse mais reste généralisée

Dans les « conditions normales d’utilisation », les pesticides ne présentent pas de risque pour la santé humaine, certifient aussi bien leurs fabricants que les autorités réglementaires. Au fil des deux dernières décennies, cependant, tandis que l’étude Pestexpo établissait que ces conditions prétendument « normales » n’existaient pas en France ni ailleurs, un corpus croissant de données scientifiques issues d’analyses toxicologiques et d’études épidémiologiques montrait que les pesticides étaient nocifs pour la santé.

L’« usage contrôlé », une pure « fiction »

En juin 2021, un important rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) est venu le confirmer : six pathologies graves au moins sont liées à une exposition professionnelle aux pesticides. Sur la base de plus de 5 300 rapports et études scientifiques du monde entier, un groupe d’experts pluridisciplinaire a conclu que les pesticides peuvent provoquer la maladie de Parkinson, des troubles cognitifs, le lymphome non hodgkinien et le myélome multiple – deux cancers qui affectent les globules blancs –, le cancer de la prostate ainsi que certains troubles respiratoires.

Un « usage contrôlé » des pesticides, comme les fabricants d’amiante prétendaient jadis que cela était possible avec leur fibre mortelle, n’est qu’une pure « fiction ». Ce sont les termes percutants que n’hésite pas à employer le sociologue Jean-Noël Jouzel, directeur de recherche au CNRS (Sciences Po Paris). « En théorie, tout est mis sur le marché avec l’idée que, utilisés dans les conditions prescrites sur l’étiquette du produit, les pesticides n’entraîneront pas d’effets indésirables, expose le chercheur. Mais dans la réalité, les choses ne se déroulent pas comme sur les étiquettes. »Lire aussi Article réservé à nos abonnésPesticides : « On ne s’intéresse aux effets chroniques des expositions de long terme que depuis peu de temps »

Nous sommes en 1999. Deux jeunes chercheurs assistent à un congrès d’épidémiologie en Bretagne. Ils entament une discussion qui scelle le début d’une profonde complicité intellectuelle, doublée d’une solide amitié. Isabelle Baldi et Pierre Lebailly s’interrogent : quelle est l’exposition réelle des agriculteurs aux pesticides ? Les informations disponibles sont quasi inexistantes : la plupart des études d’exposition ont été effectuées ou commanditées par les fabricants eux-mêmes et les données, considérées comme relevant du secret commercial, sont soustraites à l’examen du public et à celui de la communauté scientifique. Les chercheurs estiment que des données indépendantes doivent impérativement être collectées.

Le « niveau acceptable d’exposition »

Dangereux par essence, les produits phytosanitaires, dits « phytos », sont conçus pour tuer le vivant : insectes, champignons ou adventices – les « mauvaises herbes » – qui s’en prennent aux cultures et aux bêtes. Or, les humains qui appliquent ces produits peuvent en devenir les cibles accidentelles. C’est pourquoi leur homologation est soumise à de nombreuses conditions en Europe. Les données fournies par les firmes agrochimiques doivent notamment démontrer que les travailleurs qui utilisent leurs produits ne courent que peu ou pas de risques.

Dans le jargon réglementaire, leur exposition aux pesticides ne doit pas dépasser le « niveau acceptable d’exposition de l’opérateur » (AOEL, son acronyme anglais). Extrapolé à l’humain à partir de tests de toxicité sur des rongeurs de laboratoire, l’AOEL correspond à « la quantité maximale de substance active à laquelle l’opérateur peut être exposé sans que cela nuise à sa santé ». Dans le cas où l’exposition attendue dépasserait l’AOEL, le fabricant demandeur d’une autorisation de mise sur le marché peut ajouter des recommandations sur l’étiquette. Le port de gants, combinaison, lunettes ou masque – tout un attirail appelé « équipement de protection individuelle » ou EPI – est censé garantir que l’exposition des travailleurs agricoles reste contenue dans le territoire de l’« acceptable ».

Jean-Baptiste Lefoulon, cultivateur et éleveur de vaches laitières, manipule des semences de maïs enrobées de fongicides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Jean-Baptiste Lefoulon, cultivateur et éleveur de vaches laitières, manipule des semences de maïs enrobées de fongicides, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
Sur les sacs conteneurs dans lesquels sont livrées les semences de maïs figurent le nom des fongicides, mais pas d’avertissement sur la protection à porter. A Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Sur les sacs conteneurs dans lesquels sont livrées les semences de maïs figurent le nom des fongicides, mais pas d’avertissement sur la protection à porter. A Lingèvres (Calvados), en mai 2021. ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

La vie se déroule-t-elle exactement conformément aux instructions figurant sur l’autocollant d’un bidon de pesticide ? Pour en avoir le cœur net, Isabelle Baldi et Pierre Lebailly décident de mettre en place une étude hors norme. Elle s’appellera Pestexpo. A dire vrai, se souvient M. Lebailly,« le message selon lequel tout était sous contrôle et les niveaux d’exposition très, très, très faibles » était si prégnant que les deux chercheurs ne pensaient pas, au départ, trouver grand-chose.

Une croyance qui a volé en éclats dès leur première observation de terrain sur l’exploitation d’un trentenaire normand. « Le gars a un diplôme d’ingénieur agronome et il met les mains dans la cuve de pesticides !, raconte le chercheur. J’en avais la mâchoire qui pendait. » Il ne leur faut pas longtemps pour le découvrir : entre la vie rurale de carte postale dépeinte dans la loi ou les instructions d’usage et la réalité crue des tâches quotidiennes dans une exploitation agricole, il y a tout un monde.

« Déconditionner, ouvrir un bidon, transférer dans un récipient intermédiaire sans recevoir de gouttelettes, c’est une vue de l’esprit dans la plupart des cas », Pierre Lebailly, épidémiologiste

Sous forme de poudres, de granulés ou de liquide, les « phytos » doivent être mélangés. « Déconditionner, ouvrir un bidon, transférer dans un récipient intermédiaire sans recevoir de gouttelettes, c’est une vue de l’esprit dans la plupart des cas », explique M. Lebailly. Les agriculteurs, observent les chercheurs, s’appuient contre les cuves contaminées pour y verser les produits ou l’eau. Les bidons se renversent, les mélanges moussent, les cuves débordent, les tuyaux se bouchent. Et vingt minutes seulement se sont écoulées. Il faut traiter, ensuite. En grande culture, pour accéder à la cabine du tracteur, les travailleurs passent constamment sous les rampes qui peuvent goutter. Beaucoup ont des cabines ouvertes : un peu de brise ou un demi-tour, et les voilà qui roulent dans une brume chimique.

Les défaillances matérielles sont constantes. Souvent, les buses du pulvérisateur se bouchent, engorgées par la pâte visqueuse qui a tapissé le fond de la cuve. Descendre de la cabine, passer sous la rampe, essayer de déboucher sans démonter la buse, échouer, la dévisser, elle est sous pression, ça gicle. Beaucoup portent la buse à la bouche et soufflent dedans. Lorsque le traitement est terminé, il faut nettoyer le matériel (et il y a toujours cette pâte de pesticide au fond de la cuve). Dans les pommeraies ou dans la vigne, les exploitants et surtout les employés travaillent et récoltent alors que fruits et feuilles sont encore imbibés du produit appliqué quelques jours plus tôt – des activités appelées tâches de réentrée.

Les pesticides ne sentent ni ne tachent forcément. Comment percevoir le danger quand c’est votre vie quotidienne ? « Les gens travaillent en short et en tee-shirt. Ce ne sont peut-être pas les “bonnes pratiques agricoles”, mais c’est la vraie vie », constate Isabelle Baldi, aujourd’hui directrice de l’équipe de recherche de l’Inserm Epidémiologie des cancers et des expositions environnementales à Bordeaux, et épidémiologiste de renommée mondiale.

Mais comment, dans cette fiction d’une agriculture intensive sous contrôle, les travailleurs agricoles sont-ils censés travailler ? « Comme des chirurgiens, décrit-elle, ironique, qui ont les deux mains en l’air pour que quelqu’un derrière eux leur mette les gants, et qui ne touchent absolument rien. C’est comme ça que ça se passe dans un bloc opératoire, donc ça doit aussi se passer comme ça sur une exploitation agricole. »

La pluie, un « incident » non conforme

Pour les autorités réglementaires, en effet, les réalités de la vie observées au cours de l’étude Pestexpo ne correspondent pas aux standards des « bonnes pratiques agricoles »Considérées comme des « incidents », ces réalités ne peuvent paradoxalement pas être incluses dans l’équation du processus d’autorisation de mise sur le marché. « Quand les industriels font des études de terrain, ils gardent les valeurs étonnamment basses, mais s’ils trouvent des valeurs qui leur paraissent élevées, ils les considèrent comme des valeurs aberrantes, c’est-à-dire des données qui ne devraient pas exister, parce que quelque chose s’est mal passé », explique Isabelle Baldi. La pluie, par exemple, est considérée comme un incident. « Faut-il arrêter la pluie ? », demande-t-elle.

Semences de maïs en terre, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Semences de maïs en terre, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
Yannick Lecluse, le technicien de recherche, prélève des échantillons de semences sur le site de la ferme de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Yannick Lecluse, le technicien de recherche, prélève des échantillons de semences sur le site de la ferme de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

C’est dans le cadre de la création de l’Organisation mondiale du commerce, en 1995, pour laquelle les produits alimentaires constituent un enjeu crucial, que les règles d’évaluation des pesticides sont harmonisées à l’échelle mondiale. Selon les us de la capture réglementaire en vigueur à l’époque, ces discussions se déroulent entre fonctionnaires des agences officielles et fabricants de pesticides, sous l’égide de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Des comptes rendus archivés consignent les noms des représentants des firmes Rhône-Poulenc, DowElanco, DuPont ou Bayer. Zeneca (aujourd’hui Syngenta) joue là un rôle particulier : le document guide établissant les méthodes pour « la conduite d’études de terrain pour évaluer l’exposition aux pesticides des opérateurs, des travailleurs et des riverains » a été intégralement rédigé par un employé de la compagnie britannique, Graham Chester. Adopté en 1997, ce document fait encore référence aujourd’hui.

Mains : 820 cm2, corps : environ 2 m2

Dans un livre majeur paru en 2019 (Pesticides. Comment ignorer ce que l’on sait, Presses de Sciences Po), sur lequel se fonde une partie de cette enquête, le sociologue Jean-Noël Jouzel a minutieusement reconstitué le tricotage des normes qui conditionnent les procédures en vigueur en Europe.

En plus de graver dans le marbre l’étalon des « bonnes pratiques agricoles », le document guide de l’OCDE détermine le nombre de patchs à poser, les bonnes méthodes pour mesurer les résidus de produit sur les mains ou prélever des échantillons d’urine, etc., dans un univers intellectuel où le corps humain est envisagé en termes de surface. Mains : 820 cm2. Tête et visage : 1 300 cm2. Cou : 100 cm2. Corps entier : environ 2 m2.

Des modèles mathématiques sont également développés afin d’épargner aux fabricants de pesticides l’effort de réaliser des études de terrain coûteuses pour chacun des produits qu’ils veulent mettre sur le marché. Connus sous les noms de « modèle allemand », UK-POEM ou Europoem, ces modèles calculent la contamination potentielle des opérateurs en utilisant des données d’exposition plus anciennes. Et dans cette calculatrice, les équipements de protection individuels réduisent l’exposition par défaut et par principe. Ainsi, des « facteurs de réduction »spécifiques allant de 90 % à 95 % sont automatiquement appliqués. Si l’on suit ces règles, conclut Jean-Noël Jouzel, « de bonnes données, ce sont des données recueillies sur un sujet bien discipliné qui a bien porté son équipement ou, en tout cas, qui a fait tout ce qui est écrit sur l’étiquette ». Quid, si ce n’est pas le cas ?

Les combinaisons, un non-sens pour le confort

Bien souvent, observe l’équipe de Pestexpo, les travailleurs agricoles ne portent aucun équipement de protection. La moitié environ met des gants lors de la préparation, une tâche relativement brève. Mais le traitement et la récolte durent plusieurs heures. Pour ces opérations-là, rares sont ceux qui revêtent des combinaisons. Quand la température atteint 30 °C ou 35 C°, en porter une pendant six à huit heures repousse les limites du corps au-delà du raisonnable.

« Si vous êtes confiné dans une combinaison, avec des gants et un masque qui empêchent tout échange thermique, vous risquez de souffrir d’hyperthermie et de coup de chaleur », explique Mme Baldi. « Pourtant, la réglementation concernant la réentrée en viticulture et en arboriculture prévoit que les travailleurs doivent porter des vêtements complètement couvrants, ajoute M. Lebailly (université de Caen-Basse-Normandie), aujourd’hui investigateur principal de la plus grande étude épidémiologique sur la santé des agriculteurs au monde, Agrican (Agriculture et cancer)Cela n’a tout simplement aucun sens de supporter cela en termes de confort. »

Une fois la parcelle semée les techniciens de recherche – Yannick Lecluse et Jérémie Le Goff  – récupèrent les patchs sur la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Une fois la parcelle semée les techniciens de recherche – Yannick Lecluse et Jérémie Le Goff  – récupèrent les patchs sur la combinaison de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
Opération de retrait des patchs que Jean-Baptiste Lefoulon porte sous sa combinaison de travail, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Opération de retrait des patchs que Jean-Baptiste Lefoulon porte sous sa combinaison de travail, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Vient ensuite le facteur coût. Les équipements de protection ne sont pas bon marché. Le prix d’une combinaison varie de 10 euros pour une tenue jetable à plus de 60 euros. Ainsi, leur disponibilité repose entièrement sur la sensibilisation des exploitants agricoles et leur volonté d’en fournir à leurs employés, des saisonniers pour la plupart – sans même parler des nombreux travailleurs illégaux. « La main-d’œuvre pour les tâches de réentrée ou de récolte est éminemment changeante, avec des contrats de courte durée, parfois à la tâche, explique Mme Baldi. La priorité n’est donc pas toujours de leur procurer un niveau satisfaisant d’information et de protection. » Seuls 30 % à 40 % des travailleurs agricoles utiliseraient des équipements de protection en France, selon les chercheurs.

« Les évaluateurs de risques sont complètement hors-sol. Quand nous leur expliquons ce que nous voyons, ils répondent : “Ah, mais c’est un dysfonctionnement.”», Pierre Lebailly, épidémiologiste

Au fil des années, les chercheurs de Pestexpo établissent que les niveaux d’exposition, en fait considérables, sont largement sous-estimés dans les scénarios d’exposition et les modèles mathématiques. « Les évaluateurs de risques sont complètement hors-sol, en conclut M. Lebailly. Mais quand nous leur expliquons ce que nous voyons, ils répondent : “Ah, mais c’est un dysfonctionnement.” Eh bien, non… » Mme Baldi termine sa phrase : « … C’est la vraie vie ! »

A la ferme de la Baucherie, Jean-Baptiste Lefoulon pilote son tracteur rouge flambant neuf à travers champs, bardé de tuyaux sifflants. Les bras chargés de matériel, les deux scientifiques trottinent derrière, baskets de ville aspirées dans la gadoue du chemin. Dans la parcelle, l’agriculteur déchire pour les ouvrir les gros sacs orange et jaune. Chaque semence de maïs est enrobée d’une matière orange vif aromatisée au prothioconazole et au métalaxyl. Comment le jeune homme pourrait-il percevoir la véritable nature de ces 50 000 graines acidulées, nappées de fongicides ?

Il referme les quatre semoirs : clac, clac, clac, clac ! Première tâche terminée. Les scientifiques détachent soigneusement les patchs et les emballent dans du papier aluminium, comme des sandwiches pour le train. « Main gauche », « Cuisse droite », écrivent-ils au marqueur. Jean-Baptiste Lefoulon est couvert de onze nouveaux patchs pour mesurer l’exposition liée à la tâche suivante : le semis. D’après la base de données Ephy de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), l’agriculteur aurait dû porter gants, combinaison, blouse ou tablier à manches longues, demi-masque équipé d’un filtre. Aucune instruction de sécurité ne figure sur les emballages.

Quand les protections aggravent le risque

En 2006, à Bordeaux, un autre chercheur a eu vent des premiers résultats de Pestexpo. « J’ai eu une connexion importante avec Isabelle Baldi, car notre point de départ, ce sont les pratiques quotidiennes sur le terrain. Comme elle, je ne juge pas ce que les gens font ou ne font pas. » L’ergonomie, la spécialité d’Alain Garrigou, consiste en effet à adapter l’environnement de travail au travailleur. « Or, en agriculture, c’est l’homme qui doit s’adapter au travail s’il veut limiter son exposition aux pesticides », dit-il.

Et la réalité, parfois, est plus étrange encore que la fiction. Le groupe de scientifiques s’en aperçoit vite : lors des phases de traitement et de nettoyage, les travailleurs en combinaison sont davantage contaminésque ceux qui n’en portent pas – respectivement deux et trois fois plus. La surprise est telle qu’ils pensent avoir interverti les échantillons par erreur. « Nous avons été piégés par cette idée implicite que porter un équipement de protection… protège », se souvient M. Garrigou.

L’ergonome compulse rapports techniques et articles scientifiques, et va de découverte en découverte. Stupéfait, il réalise que les pesticides peuvent traverser le plastique. Non pas en s’introduisant dans les imperfections des matériaux comme les trous, les déchirures ou les coutures, mais au niveau intramoléculaire.

Yannick Lecluse et Jérémie Le Goff font des prélèvements à l’intérieur de la cabine du tracteur de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Yannick Lecluse et Jérémie Le Goff font des prélèvements à l’intérieur de la cabine du tracteur de Jean-Baptiste Lefoulon, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
Prélèvements sur le semoir de Jean-Baptiste Lefoulon, dans le cadre de l’étude Pestexpo, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Prélèvements sur le semoir de Jean-Baptiste Lefoulon, dans le cadre de l’étude Pestexpo, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

A l’époque, assistée par des scientifiques de son propre laboratoire, la firme Syngenta effectue des tests sur un modèle courant de tablier en PVC à manches longues, disponible chez la plupart des fournisseurs. Douze produits phytosanitaires, dont le paraquat, un herbicide qui sera interdit un an plus tard en Europe, sont appliqués à la surface. La plupart traversent le plastique en moins de vingt minutes, moins de dix minutes pour trois d’entre eux. Employé pour l’emballage alimentaire, les câbles ou les rideaux de douche, le PVC est totalement étanche : « Rien ne passe,dit M. Garrigou, … sauf les pesticides. » Un phénomène appelé perméation.Lire aussi Article réservé à nos abonnésUn demi-siècle de mensonges et de secrets sur le paraquat, pesticide lucratif et poison violent

« Les pesticides ont une capacité de pénétration exceptionnelle, explique-t-il. Ce sont des produits chimiques particuliers, faits pour tuer, mais aussi pour pénétrer à l’intérieur des cellules végétales et animales. » Les additifs et adjuvants additionnés à la substance active dans les formulations commerciales démultiplient cette capacité à atteindre le cœur de la vie. Depuis le milieu des années 2000 au moins, l’industrie sait ainsi que les équipements de protection ne constituent pas une barrière efficace, mais elle n’est toujours pas en mesure d’apporter une solution.

C’est alors qu’Alain Garrigou se rend aussi compte qu’« il n’existe pas de vêtements de protection spécifiques pour les pesticides ». Les combinaisons disponibles sur le marché ont été conçues pour l’industrie chimique, « mais en aucun cas pour protéger contre les pesticides ». Recommandées pour un usage agricole, elles n’ont pourtant jamais été testées pour les « phytos ». Les implications sont vertigineuses, les travailleurs n’ont aucune garantie d’être protégés.

En France, une prise de conscience

Nous sommes maintenant au printemps 2007 ; Alain Garrigou et Isabelle Baldi décident d’endosser le rôle de lanceurs d’alerte. Le 16 avril, les deux scientifiques détaillent leurs constats et inquiétudes dans une « note d’alerte », qu’ils adressent à plusieurs instances officielles françaises. Pour eux, « il est complètement illusoire, voire cynique, de penser que c’est à l’utilisateur de produits phytosanitaires de s’assurer que les protections à sa disposition sont compatibles » avec les pesticides qu’il utilise. La pire chose en matière de prévention, écrivent-ils, c’est de « se croire protégé alors qu’il n’en est rien ».

Au ministère du travail, Patricia Le Frious a reçu la note. Elle prend l’alerte très au sérieux. Chargée de mission au bureau Hygiène et sécurité au travail, elle commandite des tests en laboratoire sur dix combinaisons disponibles dans le commerce, certaines vendues par de grandes marques, comme DuPont ou Microgard. Publiés en 2010 par l’Anses, qui vient tout juste d’être créée, les résultats sont désastreux. Des modèles pourtant vendus comme ceux qui offrent la plus grande résistance laissent passer les produits chimiques « instantanément ». Seuls deux d’entre eux correspondent au niveau annoncé de résistance à la perméation. La vente de plusieurs modèles est suspendue.

Une fois les prélèvement effectués, les patchs sont soigneusement emballés dans du papier aluminium, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Une fois les prélèvement effectués, les patchs sont soigneusement emballés dans du papier aluminium, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

L’Anses s’attaque au dossier. Bientôt, elle s’autosaisit de la question de l’efficacité des équipements de protection individuelle et constitue un groupe de travail sur l’exposition des travailleurs agricoles aux pesticides. Parmi les experts : Isabelle Baldi, qui en est la vice-présidente, Pierre Lebailly, Alain Garrigou et Jean-Noël Jouzel. Mais, si l’alerte se propage en France, elle s’arrête aux portes de l’Union européenne (UE).

De nouveaux modèles de prédiction

Il faut quatre années de plus pour que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), l’instance officielle chargée de l’évaluation des risques liés aux pesticides dans l’UE, ne se décide à remplacer les vieux « POEM » par un nouveau modèle de prédiction des expositions. Entre-temps, en 2009, un règlement entre en vigueur, qui prévoit que les pesticides dangereux doivent être interdits ou retirés du marché.

Pour élaborer le nouveau modèle européen, l’EFSA s’appuie sur les travaux préparatoires d’un groupe d’experts mis en place par l’Institut fédéral allemand pour l’évaluation des risques, le BFR. Près de la moitié de ses membres sont des représentants d’organisations de lobbying de l’industrie des pesticides. Parmi eux, l’employé (aujourd’hui décédé) de Zeneca responsable de la rédaction du document guide de l’OCDE. « Tous les membres [de notre] groupe de travail ont été soumis à la politique de l’EFSA en matière de déclaration d’intérêts », a répondu l’agence dans un courriel.

Les données manquent, reconnaît l’EFSA dans son rapport de 2014, pour de nombreuses situations de routine comme le nettoyage du matériel, la pulvérisation dans les serres et les tâches de réentrée – cruciales en termes d’exposition. Mais les études de l’équipe de Pestexpo n’y sont pas même mentionnées, pas plus que le mot perméation. Y compris dans la version mise à jour en janvier 2022. Le modèle est fondé « sur des données expérimentales bien menées et validées », écrit l’agence, avant d’ajouter qu’« il est reconnu que l’exposition aux pesticides suscite de vives inquiétudes du public ».

Les « bonnes pratiques agricoles »

Une véritable occasion manquée, pour les chercheurs français. Une fois de plus, le modèle s’appuie sur des études d’exposition confidentielles, non publiées, menées par les fabricants de pesticides conformément aux« bonnes pratiques de laboratoire » et aux « bonnes pratiques agricoles »de l’OCDE. « Quelle est la signification précise du terme “bonne pratique agricole” ? », demandent Isabelle Baldi et Pierre Lebailly lors de la consultation publique en amont de la publication du document. Réponse de l’EFSA : « Cela signifie qu’un modèle peut être fondé sur l’hypothèse de conduites correctes et ne peut pas inclure les accidents ou les mauvais comportements. »

Fondé sur le même type d’études sponsorisées et de postulats réglementaires, le nouveau modèle de l’EFSA présume toujours que gants et combinaison protègent. De plus, les régulateurs de l’UE continuent de considérer comme acquis le port d’équipement de protection individuelle couvrant pendant les longues et chaudes journées de récolte.

Jeté dans l’équation, le facteur « équipement de protection » offre toujours la possibilité d’une réduction automatique de l’exposition de 90 % à 95 % , qu’aucune source publique ne documente pourtant. Les firmes agrochimiques peuvent ainsi continuer à obtenir une autorisation de mise sur le marché, même lorsque les niveaux d’exposition dépassent le premier échelon du « niveau acceptable d’exposition de l’opérateur ». « Avec les EPI, tout passe », commente Pierre Lebailly. L’équipement de protection, une baguette magique pour les fabricants de pesticides ?

Sans cette « protection présumée » des équipements, certains produits dangereux seraient interdits, conclut le groupe de chercheurs dans un article publié en 2019

C’est « la question de la justice sociale »qui, au fil du temps, a relié le petit groupe hétéroclite de chercheurs français, raconte l’ergonome Alain Garrigou. Comme rien ne change concrètement pour les travailleurs agricoles, ils décident de publier en bonne et due forme toutes leurs trouvailles scientifiques. « Certains produits dangereux ont pu bénéficier d’une autorisation de mise sur le marché uniquement en raison de la présomption d’une limitation considérable de l’exposition par le port d’un [équipement de protection], concluent-ils. Sans cette protection présumée, ils seraient interdits. »

Publié fin 2019 dans Safety Science, une revue à comité de lecture, et cosigné par un total de quatorze auteurs dans cinq pays, l’article est aussitôt attaqué par l’industrie des pesticides, à travers son organisation de lobbying, CropLife Europe (anciennement European Crop Protection Association). Dans une lettre adressée à la revue, le groupe de pression accuse les chercheurs d’adopter « une position émotionnelle »« au mieux exagérée et au pire trompeuse ». Cet article, estime CropLife Europe dans une déclaration écrite au Monde, « ne propose pas un point de vue équilibré, exagère les risques pour la santé des opérateurs et accorde bien trop d’importance à la dépendance aux facteurs de protection assignés dans l’enregistrement » des produits pesticides. L’organisation a décliné nos demandes d’entretien.

Bleu de travail, nouvel outil de protection

Les industriels des pesticides, dont le chiffre d’affaires mondial atteignait 53 milliards d’euros en 2020, ne sont pas restés les bras croisés toutes ces années. A l’instar de Syngenta, qui a assuré au Monde avoir formé plus de huit millions de travailleurs agricoles à travers le monde à la manipulation de ses produits, les fabricants multiplient les initiatives de « bonne gestion » (« stewardship »). CropLife Europe s’est ainsi engagé à équiper l’intégralité des agriculteurs et des opérateurs européens de « systèmes de transfert fermés » pour vider les récipients dans les cuves d’ici à 2030.

Les industriels, selon Pierre Lebailly, « alimentent un discours selon lequel il y aurait une grande maîtrise technique de l’exposition aux pesticides, qui nous conduit vers l’“exposition zéro”, alors que ceux d’entre eux qui connaissent le terrain savent très bien que c’est faux ». C’est pourquoi, alors qu’ils ont été « bousculés » par l’alerte des scientifiques, « il leur fallait absolument trouver une solution qui ait un sceau à la fois scientifique et réglementaire », estime Alain Garrigou.

Jean-Baptiste Lefoulon cultive céréales et maïs sur cent hectares et élève 140 vaches laitières, avec son père Didier, à gauche sur la photo. A Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Jean-Baptiste Lefoulon cultive céréales et maïs sur cent hectares et élève 140 vaches laitières, avec son père Didier, à gauche sur la photo. A Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Cette « solution » prend la forme d’une norme internationale sur les « habillements de protection » pour les « opérateurs appliquant des pesticides et pour les travailleurs de réentrée ». Publiée initialement en 2011, pour être ensuite révisée en 2017, la norme ISO 27065:2017 est proposée par l’Organisation internationale de normalisation (ISO).

L’expression « équipement de protection individuelle » n’est pas utilisée, et pour cause. Cette norme transfigure le simple bleu de travail, amélioré d’un traitement déperlant, en vêtement de protection officiel des travailleurs agricoles. Une norme ISO similaire est publiée en 2019 pour les gants. Rien de moins qu’une « EPIsation du bleu de travail », pour Jean-Noël Jouzel. « Il n’existe même pas de test de perméation pour ce type de vêtement : ça passe tellement vite à travers ! », renchérit Alain Garrigou, déconcerté.

Le bleu de travail en « coton/polyester » peut « être considéré comme un outil approprié de protection individuelle », a conclu une étude commanditée par le lobby industriel

Beaucoup l’ignorent : l’ISO n’est pas un organisme public, mais une organisation entièrement privée, dont les 167 membressont également des « instituts » nationaux de normalisation privés… dont les membres paient pour accéder à des comités techniques aux thèmes les plus variés. Des codes alphabétiques des pays aux pneus, des dentiers aux électrocuteurs d’insectes, l’ISO est à l’origine de plus de 24 000 normes qui ont été intégrées dans notre vie quotidienne au fil des soixante-dix dernières années. C’est à l’initiative du membre américain de l’ISO que la norme 27065:2017 a été lancée.

Le responsable du comité technique permanent d’ISO Vêtements de protection, Eric van Wely, est en parallèle le responsable pour le monde des affaires réglementaires et des normes pour DuPont, à la fois fabricant de pesticides et leader en matière de sécurité et d’équipements professionnels.

Mais quels experts ont élaboré la norme ? Impossible de le savoir, l’identité des membres du groupe chargé du dossier est tenue secrète. « En respect des règles déontologiques de l’ISO, il ne leur est pas possible de communiquer cette liste nominative », a indiqué l’Afnor – l’Association française de normalisation –, membre français de l’organisation, dans un courriel au Monde. 

L’ISO fait cependant une exception avec le nom d’Anugrah Shaw, qui dirigeait le groupe. C’est cette professeure au département d’écologie humaine de l’université du Maryland Eastern Shore (Etats-Unis) qui, en parallèle des travaux de l’ISO même, a développé la norme. A la tête d’un consortium international composé de fabricants de pesticides, d’universitaires et de responsables d’autorités de régulation, Mme Shaw a bénéficié du soutien du groupe agrochimique allemand BASF, de celui de l’Union des industries de la protection des plantes – organisation de lobbying française –, ainsi que d’un financement du ministère français de l’agriculture, a-t-elle expliqué dans un courriel au Monde.

La responsabilité rejetée sur les travailleurs

D’après notre enquête, l’industrie des pesticides aurait commencé à produire des données destinées à appuyer la métamorphose du bleu de travail en équipement de protection dès 2008. Publiée dans une revue scientifique, une étude commanditée par CropLife Europe sur onze cultivateurs de poivrons sous serre en Grèce a conclu que le bleu de travail basique en « coton/polyester » pouvait « être considéré comme un outil approprié de protection individuelle ».

Pour Alain Garrigou, pourtant, la norme ISO est loin d’être « appropriée ». Même avec un traitement déperlant, explique-t-il, un bleu de travail ne peut que limiter la contamination par les pesticides, mais certainement pas l’éviter. Que sont censés faire les travailleurs agricoles de tout cela ? « On impose à l’agriculteur de porter des équipements de protection, mais s’il ne le fait pas, c’est de sa faute, dit Isabelle Baldi. Et c’est inacceptable, parce que cela signifie que l’on rejette une responsabilité collective, qui commence dès la mise sur le marché et même la conception d’une substance, sur le dernier maillon de la chaîne. » Pierre Lebailly complète : « Dernier maillon qui ne maîtrise pas toutes les connaissances pour faire un choix. »

Une fois les compartiments du semoir remplis, Jean-Baptiste Lefoulon effectue son semis de maïs, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.
Une fois les compartiments du semoir remplis, Jean-Baptiste Lefoulon effectue son semis de maïs, à Lingèvres (Calvados), en mai 2021.  ED ALCOCK / M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »

Les travailleurs agricoles doivent-ils être les seuls responsables de leur propre sécurité ? Catherine Laurent désapprouve. Directrice de recherche à l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, spécialisée dans l’usage des connaissances scientifiques dans la prise de décision publique, elle rappelle qu’une directive européenne de 1989 énonce clairement trois étapes prioritaires afin d’améliorer la sécurité et la santé des « travailleurs au travail » : « éviter les risques »« évaluer les risques qui ne peuvent être évités » et « combattre les risques à la source »« Donner les instructions appropriées aux travailleurs » n’est que la neuvième et dernière mesure. En d’autres termes, et selon la législation européenne elle-même, les équipements de protection individuelle devraient toujours constituer la dernière ligne de défense. Ils sont pourtant la première.

Les chercheurs français s’accordent pour le dire : les équipements de protection sont beaucoup plus utilisés qu’il y a quinze ans, et pas seulement en France. Mais « le système perpétue et légitime un cadre dans lequel c’est toujours à l’utilisateur final du produit d’assurer sa propre protection », regrette le sociologue Jean-Noël Jouzel, pour qui « les maladies professionnelles sont des crimes sans coupable ». Paraphrasant le philosophe Jean-Pierre Dupuy, Catherine Laurent a des mots encore plus forts : « C’est un monde de meurtriers sans méchanceté et de victimes sans haine. »

Pesticides : les agriculteurs intoxiqués

L’enquête collaborative « Pesticides at Work » a été coordonnée par le réseau Investigative Reporting Denmark, éditée par Le Monde et la journaliste Katharine Quarmby, et réalisée en collaboration avec des journalistes du Monde en France, Knack en Belgique, Tygodnik Powszechny en Pologne, Ostro en Croatie et en Slovénie, IRPI en Italie, De Groene Amsterdammer aux Pays-Bas,Ippen Investigativ en Allemagne, Marcos Garcia Rey en Espagne et The Midwest Center for Investigative Reporting aux Etats-Unis. Ce travail a bénéficié du soutien de Journalismfund.eu et IJ4EU.

Retrouvez les autres articles de l’enquête :

Stéphane HorelContribuer

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2022/02/17/pesticides-et-parkinson-bernard-blanquart-ancien-cultivateur-dendives-doit-se-battre-pour-faire-valoir-ses-droits/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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