Nucléaire : « Les enjeux du programme de réacteurs EPR méritent d’être discutés démocratiquement »
TRIBUNE
Philippe Lorino – Ingénieur expert du nucléaire
La décision de construire des installations nucléaires de nouvelle génération doit faire l’objet d’une étude de risques techniques, industriels et financiers, afin d’éclairer les nécessaires débats parlementaire et public, estime Philippe Lorino, ingénieur expert du nucléaire, dans une tribune au « Monde ».
Publié le 19 janvier 2022 à 06h00 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. Le président de la République a annoncé le 9 novembre 2021 sa décision, « pour la première fois depuis des décennies, [de] relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays ». Le fait qu’une personne seule, fût-ce, en l’occurrence, le chef de l’Etat, annonce la décision de lancer un programme de réacteurs EPR comme s’il s’agissait d’une décision personnelle est insolite à un double titre : le respect des valeurs démocratiques et une bonne gestion du risque.
D’un point de vue démocratique, un tel programme engage le pays sur une voie à fort impact macroéconomique, industriel, énergétique, social et de sûreté. A ce titre, ses enjeux méritent d’être analysés et exposés de manière claire, et discutés démocratiquement. Du point de vue de la bonne gestion des risques, il semble nécessaire d’adopter des pratiques canoniques en la matière : revue indépendante de projets, impliquant des évaluateurs extérieurs, identification et analyse contradictoire des principaux risques, définition de plans d’action pour y parer.
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Pour clarifier le débat, le propos n’est pas ici de prendre position sur l’opportunité de lancer un nouveau programme nucléaire d’une certaine ampleur (EDF a proposé six réacteurs EPR). Les réactions critiques immédiates ont essentiellement porté, selon les positions politiques des commentateurs, soit sur le manque d’ambition du projet, soit sur la poursuite d’une filière énergétique jugée dangereuse et coûteuse, mais finalement assez peu sur la procédure de décision. Comme s’il était généralement admis que le recours à l’énergie nucléaire était une affaire de croyance, qu’il s’agisse des « pro » ou des « anti », et non une décision prise après débat contradictoire, de manière responsable, collective et fondée sur des éléments factuels.
Identifier les risques de dysfonctionnements
Le réacteur EPR Flamanville 3 constitue un « prototype », une « tête de série », quel que soit le terme retenu. Il s’agit du banc d’essai d’un éventuel programme futur de plusieurs réacteurs EPR. Après les graves difficultés rencontrées par ce projet (au moins onze ans de retard, budget multiplié par trois à cinq, selon les modalités de calcul que l’on adopte), le lancement d’un nouveau programme nucléaire dans la même filière technico-industrielle suppose, tant du point de vue de la clarté démocratique – au vu de l’importance des enjeux pour la collectivité nationale – que du point de vue de la bonne gestion du risque – éclairée par le retour d’expérience du projet prototype (sinon, à quoi sert un prototype ?) –, d’élaborer et soumettre au débat parlementaire et au débat public deux documents. Tout d’abord un rapport circonstancié sur les dysfonctionnements du projet Flamanville 3, leurs causes et les principaux risques ainsi identifiés pour la suite du programme. Ensuite une présentation précise des parades élaborées en réponse à ces risques, de nature à nous en protéger pour l’avenir.
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A titre d’exemples, trois catégories de risques évidentes peuvent être mentionnées.
Un premier risque concerne la disponibilité des compétences, non seulement techniques mais aussi organisationnelles, nécessaires à la réalisation d’un tel programme. L’industrie nucléaire souffre, comme d’autres industries, d’une relative pénurie de compétences. Le projet de Flamanville en a pâti. Les actions destinées à développer rapidement le vivier constituent donc un enjeu managérial essentiel, d’autant qu’un éventuel programme EPR serait concomitant au programme « grand carénage » de maintenance lourde et de renforcement du parc existant, rendu nécessaire par la prolongation de la durée de vie des réacteurs en service.
Une deuxième risque est lié à la maîtrise de la qualité et de la fiabilité des composants industriels (structure de l’acier de la cuve ; soudures ; béton de l’enceinte). Les difficultés rencontrées par le projet Flamanville 3 ont découlé, de manière répétée, d’un tel manque de maîtrise non seulement par EDF, mais par l’ensemble de la filière (fournisseurs, différents niveaux de sous-traitance, contrôle technique), mettant en jeu des questions de nature technique mais aussi, et peut-être surtout, des questions de nature organisationnelle et managériale.
Un troisième risque dépend du coût et donc du financement du programme. Les montants en cause sont importants (on parle d’une cinquantaine de milliards d’euros) ; de plus, les dépassements budgétaires considérables de Flamanville 3 et de projets similaires à l’étranger (Finlande, Royaume-Uni) soulèvent la question de la robustesse des prévisions budgétaires. L’expérience de Flamanville a montré que toute difficulté rencontrée peut rapidement remettre en cause le calendrier et le budget de l’ensemble du projet, compte tenu des tensions sur les compétences, des exigences élevées en matière de sûreté et des interdépendances fonctionnelles dans des systèmes aussi intégrés que les centrales nucléaires. Des marges de sécurité financières et des plans de contingence en cas de dépassement significatif du budget sont donc impératifs pour éviter des situations pressantes dont la résolution exigerait de solliciter des partenaires extérieurs ou étrangers plus ou moins « encombrants » pour la souveraineté énergétique et stratégique de notre pays.
Un défi pour le système industriel
On le voit, les défis et les principaux facteurs de risque sont organisationnels autant que technologiques. Des projets aussi complexes exigent de fortes capacités de coordination, de contrôle, de montée en compétences d’un nombre élevé d’intervenants relevant de corps de métier et de cultures multiples, sur des calendriers tendus. Pour user d’une métaphore, il s’agit de diriger un orchestre de milliers de musiciens, les uns habitués à jouer des symphonies, d’autres du jazz, d’autres encore du rock ou du rap… Aucun chef d’orchestre ne peut faire face individuellement à un tel niveau de complexité ; seul un système industriel robuste et expérimenté peut relever un tel défi.
Le cas du nucléaire illustre deux débats essentiels pour l’avenir de la démocratie française : la mise en pratique effective des valeurs démocratiques dans les politiques publiques ainsi que la compétence organisationnelle de l’Etat. L’avenir du programme en dépendra sans doute, car il rencontrera nécessairement des difficultés, vu sa complexité. Sa capacité à les surmonter dépendra du soutien éclairé de l’opinion publique. Face aux obstacles, l’indifférence vaguement bienveillante dont témoigne la société risque fort de se révéler fragile et de se transformer rapidement en opposition si le programme était perçu comme le résultat d’un acte d’autorité.
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Philippe Lorino est ingénieur général des mines, professeur émérite à l’Essec, membre du groupe permanent d’experts pour les réacteurs nucléaires auprès de l’Autorité de sûreté nucléaire, et auteur de Pragmatisme et étude des organisations (Economica, 2020). Il s’exprime ici à titre personnel.
Philippe Lorino(Ingénieur expert du nucléaire)
Nucléaire : le gouvernement a repoussé la diffusion d’un rapport officiel contredisant Emmanuel Macron
Mediapart s’est procuré un rapport de l’Ademe, l’agence publique de la transition écologique, selon lequel il n’y a aucune nécessité de construire de nouveaux réacteurs EPR. Mais le gouvernement a repoussé la diffusion de ce rapport : le président de la République allait annoncer des projets contraires.
11 février 2022 à 19h17
Selon l’Élysée, la « très, très grande force » du système nucléaire français, c’est « sa transparence, sa capacité à tout dire, tout de suite ». Un petit grain de sable est pourtant en train de gripper cette belle machine de communication.
Il prend la forme d’un rapport de 44 pages intitulé : « Transition(s) 2050 : Mix électrique ». Produit par des expert·es de l’Ademe, une agence publique d’expertise, de conseil et de financement de la transition énergétique, il présente quatre scénarios de production d’électricité pour la France de 2050. Chacun correspond à une vision de la société française dans 30 ans : frugale, forte en « coopération territoriale », dépendante des technologies « vertes », ou faisant le pari « réparateur » de gros besoins en électricité.

Ce document devait être publié entre mi-janvier et début février, comme l’a indiqué le député (écologiste) Matthieu Orphelin dans un communiqué. Mais sa diffusion a été repoussée par son autorité de tutelle, le ministère de la transition écologique, selon plusieurs sources qui ont alerté Mediapart.
Sollicitées dans le cadre d’un séminaire de recherche, des personnes ayant contribué au rapport de l’Ademe ont répondu qu’elles n’avaient pas le droit d’en diffuser les résultats. Contactées par Mediapart, elles n’ont pas répondu à nos questions. De son côté, Matthieu Orphelin a écrit dans un communiqué qu’« il semble que la publication des scénarios de mix électrique de l’Ademe aient été à nouveau décalés sur demande du gouvernement ». Interrogée à son tour, l’agence répond que « l’Ademe publiera ses travaux lorsqu’ils seront finalisés ». Le cabinet de Barbara Pompili « ne confirme pas du tout » : « des éléments d’analyse complémentaires sont en cours de finalisation entre l’agence et les services du ministère. Ils sortiront quand le travail sera abouti. »
Le hic, c’est que le rapport en question est bel et bien terminé. Mediapart en a obtenu une copie. Bien qu’estampillé « document de travail », il est manifestement achevé : entièrement rédigé, mis en page, accompagné de graphiques, doté de notes de bas de page et d’une bibliographie. Pourquoi ne reçoit-il pas l’autorisation d’être publié ?
La réponse est peut-être dans le contenu du document. On peut y lire qu’il n’y a aucune nécessité de construire de nouveaux réacteurs EPR. Alors qu’Emmanuel Macron vient d’annoncer la commande de six EPR, et la mise à l’étude de huit autres, les expert·es de l’Ademe calculent qu’il est tout à fait possible de s’en passer. L’éolien en mer flottant est « une alternative économique crédible à de nouvelles centrales nucléaires », même en cas de forte hausse de la consommation d’électricité – 650 térawattheures (TWh), alors que la demande actuelle se situe à 468 TWh).
Autre enseignement : alors que le chef de l’État déclare qu’il faudra augmenter de 60 % la consommation d’électricité en 2050 pour sortir des énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon), l’Ademe montre que les scénarios les plus sobres sont les moins chers. Son hypothèse « frugale », avec une réduction de la demande d’électricité par rapport à aujourd’hui (408 TWh) coûterait 1 100 milliard d’euros, entre 2020 et 2060.

L’option un peu plus consommatrice, tout en restant économe en énergie, à 537 TWh (« coopération territoriale »), coûterait 1 026 milliards d’euros. Ce « scénario 2 » permet même d’abaisser le coût complet du système électrique de 12 % par rapport à 2020. Alors que le scénario le plus dispendieux en électricité (839 TWh) occasionnerait une dépense de 1 498 milliard d’euros. Par comparaison, le cap fixé par Emmanuel Macron d’une hausse de 60 % de la demande électrique représente environ 750 TWh.
Dans tous les scénarios de l’Ademe, les énergies renouvelables représentent plus de 70 % de la production d’électricité en 2050. Selon ses expert·es, « l’intérêt de lancer un nouveau programme nucléaire pourrait être limité en cas d’une demande d’électricité stable, voire en baisse ». Il est vrai que l’évolution des besoins en électricité dans les prochaines décennies est incertaine. À LIRE AUSSILa fleur au fusil, Emmanuel Macron annonce « la renaissance du nucléaire français »
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Ce document est le complément, consacré à l’électricité, d’un gros travail de scénarisation dévoilé par l’Ademe en novembre 2021 sur les choix de mode de vie qu’implique concrètement la réduction des gaz à effet de serre. Il avait reçu une grande attention médiatique, et a été salué par chercheur·es et militant·es pour ses qualités pédagogiques. Il lui manquait juste une déclinaison plus technique, expliquant à combien de réacteurs nucléaires, de parcs éoliens ou de panneaux photovoltaïques correspondait chaque scénario.
Le rapport se conclut sur le constat que, quel que soit le scénario retenu, la transition énergétique « nécessitera d’abord de pérenniser et d’animer la concertation ». Un éloge du débat public et de la délibération démocratique qui ne pourra exister sans transparence sur les données et les chiffres de l’électricité, et du nucléaire en particulier.
Jade LindgaardBoîte noire
Cet article a été modifié le 11 février à 20h48 pour ajouter la réaction du cabinet de Barbara Pompili.