« La gauche aurait délaissé la bataille culturelle au profit de la droite au motif que le plaisir serait devenu bourgeois »
CHRONIQUE

Michel Guerrin
Rédacteur en chef au « Monde »
Dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », revient sur la parution de plusieurs livres s’inquiétant que la gauche soit devenue triste, notamment dans le domaine culturel.
Publié aujourd’hui à 10h27, mis à jour à 10h53 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. En quelques années, la gauche serait passée du camp des joyeux à celui des tristes, des jouisseurs aux puritains. Elle aurait délaissé cette bataille culturelle au profit de la droite au motif que le plaisir serait devenu bourgeois. Caricatural sans doute, mais dans l’air du temps, moult livres abordant cette question, certains y voyant même le signe d’une déconfiture annoncée.
La gauche porterait deux combats lui donnant une image castratrice, donc invendable. L’écologie d’abord, sommant chacun de réduire sa consommation, de chasser le plastique, de manger cinq légumes et fruits par jour, de boire avec modération, d’arrêter la viande, de troquer la voiture pour le vélo, de bannir l’avion. Et puis la question identitaire : être bienveillant avec les minorités, multiplier les précautions dans les gestes et les mots, adopter l’écriture inclusive.
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Ces deux sujets mêlés dessinent un camp du bien muni de son chapelet d’interdits propre à dessiner une pureté salvatrice. Le message peut être digéré par les classes moyennes et aisées, beaucoup moins par les modestes et les pauvres. Réduire ses privilèges, passe encore, mais renoncer au peu que l’on possède… La politologue Chloé Morin, autrice de On a les politiques qu’on mérite (Fayard, 324 pages, 19 euros), rappelle que les discours volontaristes se fracassent souvent sur la réalité vécue par le peuple. Un indice tout frais : le chiffre d’affaires des produits bio, trop chers, a reculé de 3 % en 2021.
Un futur de souffrance
Jouisseur décomplexé, le communiste Fabien Roussel, à défaut de s’envoler dans les sondages, fait sensation au point d’être plus loué par la droite que par la gauche quand il brandit hardiment la laïcité, soutient sans nuance la liberté d’expression de Charlie Hebdo et dit qu’« un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, c’est la gastronomie française ». Vision « excluante », on peut aussi « adorer le couscous ! », a rétorqué la Verte Sandrine Rousseau.
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Sans doute. Mais on peut aussi écouter le cinéaste et député de La France insoumise François Ruffin, dans Libération du 29-30 janvier : « Quand je me retrouve au milieu de gens de gauche, souvent je m’emmerde. Elle ne sait plus parler au peuple. »
Comment enchanter tout en promettant un futur de souffrance ? Pas simple, répond Michaël Fœssel dans un stimulant essai, Quartier rouge, le plaisir et la gauche (PUF, 204 pages, 17 euros). Selon le philosophe de gauche, son camp est devenu triste, voire ringard, comme le héros austère et socialiste incarné par Jacques Gamblin dans le film Le Nom des gens (2010). Il a abandonné à la droite « son avantage sensuel », le terrain de l’émotion du moment, a oublié la finalité de son combat – sous les pavés, la plage.
Fœssel multiplie les exemples d’une gauche coupée du pays populaire. Elle juge sexiste Les Valseuses ou les dialogues de Michel Audiard, des films emportant l’adhésion sans étiquettes. Elle dénonce les mangeurs de foie gras et ne comprend pas que les ronds-points investis par les « gilets jaunes » étaient des espaces de « sociabilité heureuse ». Dans Libération du 26 novembre 2021, le philosophe s’étonnait que le maire écologiste de Bordeaux interdise de fumer à moins de 50 mètres des écoles – fâcheux après deux ans de pandémie.
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Quand la gauche radicale assimile le plaisir et le divertissement au consumérisme, Fœssel montre au contraire que ceux-ci favorisent l’imprévu et la démesure, et peuvent émanciper. Ce dernier est pro-écolo. Mais contre « une éthique ascétique de la pureté » et la « religiosité du salut ». Il prône une voie médiane, les petits plaisirs à grands enjeux. Oui à la défense de l’environnement, non au catastrophisme. A la sobriété, pas à l’austérité. Au végétarien, pas au végan. A la fin des élevages intensifs, non à l’éradication la viande. Aux luttes contre les discriminations, pas à ses excès – n’assignons pas chaque personne à son genre ou sa race.
Le philosophe multiplie les précautions afin de ne pas être étiqueté réac. Au point, et c’est dommage, de devenir caricatural quand il réduit le camp d’en face à des hommes blancs, fachos, sexistes, misogynes, nostalgiques de la blague grivoise et de la drague gaillarde.
Polir la création de ses outrances
Son livre, qui aborde aussi la sexualité, croise parfois celui de David Haziza, Le Procès de la chair, essai contre les nouveaux puritains (Grasset, 256 pages, 20 euros). Ce professeur de littérature à Columbia étrille autant la droite, qui réduirait le corps à son utilité et à sa technicité, et la gauche à son rôle social et identitaire, deux camps tueurs de désirs et de transgressions au nom de la moralité
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Il se trouve que ces inquiétudes rejoignent celles du monde culturel, peu enclin à l’hygiénisme, et qui s’inquiète de voir monter à gauche une incitation à ne heurter personne, à ne plus rire de tout, à polir la création de ses outrances. Un livre ne va pas les rassurer. Déjà son titre : La Dictature des vertueux. Pourquoi le moralement correct est devenu la nouvelle religion du monde (Buchet-Chastel, 352 pages, 19 euros).
Tout en brassant au-delà de la culture, les auteurs, Soazig Quéméner et François Aubel, journalistes à Marianne et au Figaro, décryptent à travers une centaine d’exemples de censures ou polémiques, un nouveau système de valeurs à l’œuvre : cinéma, littérature, traduction, opéra, langue, musique classique, caricature, théâtre, peinture, humour, université
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Si la purification de la création est minoritaire, la matière est sérieuse. Chacun se forgera son avis, par exemple quand les Rolling Stones ne chantent plus Brown Sugar, jugé sexiste et raciste, ou quand un éditeur refuse un essai, pourtant bienveillant, sur les « gilets jaunes » au motif que le langage rustique de routiers les dévalorise. Histoire de nuancer un peu, les auteurs de La Dictature des vertueuxauraient pu creuser plus les discriminations subies par des minorités et mentionner les censures de livres par les ultra-conservateurs aux Etats-Unis. Mais la nuance, aujourd’hui…
Michel Guerrin(Rédacteur en chef au « Monde »)Contribuer