Une alimentation bio permet une baisse significative du stress oxydatif
Des travaux associent pour la première fois l’alimentation bio avec une réduction significative de ce phénomène impliqué dans différentes pathologies chroniques, en particulier certains cancers, maladies neurodégénératives, ou encore le diabète.
Par Stéphane Foucart hier à 10h55, mis à jour hier à 17h22.Lecture 4 min.Article réservé aux abonnés

En octobre 2018, des chercheurs français publiaient la première étude épidémiologique suggérant un risque diminué de certains cancers chez les consommateurs d’aliments issus de l’agriculture biologique. Trois ans plus tard, une équipe de scientifiques chypriotes est parvenue à mettre en évidence, au niveau moléculaire, un effet biologique susceptible d’expliquer ces résultats.
Leurs travaux, publiés dans l’édition de janvier de la revue Environment International, associent pour la première fois l’alimentation bio avec une réduction significative des marqueurs de stress oxydatif – un phénomène impliqué dans différentes pathologies chroniques, en particulier certains cancers, maladies neurodégénératives, ou encore le diabète. Pour les auteurs de ces travaux, cet effet est le plus probablement lié à la présence de résidus de pesticides de synthèse dans l’alimentation conventionnelle.
Approche métabolomique
Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs de l’Institut pour l’environnement et la santé publique de l’université technique de Chypre ont enrôlé 191 enfants de plusieurs écoles primaires de la grande île méditerranéenne. Les enfants du premier groupe ont mangé exclusivement bio pendant quarante jours, avant de revenir à leur régime habituel, tandis qu’un second groupe a alterné les deux régimes dans l’ordre inverse.
Des centaines d’échantillons d’urine ont été collectées tout au long de l’expérience. Les auteurs ont ensuite procédé à une analyse dite métabolomique de ces échantillons. Cette méthode analytique consiste à relever la présence de dizaines de petites molécules (ou métabolites) qui sont le reflet du fonctionnement de l’organisme, c’est-à-dire la manière dont celui-ci utilise les nutriments, les graisses, les sucres, etc., et dont il réagit aux différents stress auxquels il est soumis. Certains métabolites sont ainsi caractéristiques d’une réaction de l’organisme à des substances capables d’altérer l’ADN.
« Ce que nous observons dans les deux groupes d’enfants est que le régime bio est associé à une réduction des marqueurs de dommages oxydatifs, fortement corrélée à une augmentation des marqueurs d’exposition aux pesticides, explique le professeur Konstantinos Makris, spécialiste de santé environnementale et coordinateur de ces travaux. On constate aussi que cet effet se renforce au cours de la période où les enfants s’alimentent en bio, pour devenir significatif au bout d’environ quarante jours. »
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Coautrice de travaux récents ayant montré une association entre l’alimentation bio et un risque moindre de certains cancers ou encore de diabète, Emmanuelle Kesse-Guyot, chercheuse dans l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Inserm, Inrae, université Paris-XIII), juge l’étude et l’analyse « de haut niveau ». « Leur échantillon est petit, mais le schéma de l’étude est très précis donc ils détectent beaucoup de choses », ajoute la chercheuse.
Ces résultats, commente de son côté Denis Lairon, chercheur émérite à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), et auteur de nombreux travaux sur les liens entre nutrition, santé et environnement, suggèrent que « les réductions des marqueurs de l’inflammation et du stress oxydant sont originales et suggèrent en effet des modifications métaboliques ». M. Lairon juge toutefois que les résultats obtenus grâce à l’approche métabolomique « sont un peu difficiles à interpréter pour ce qui est des relations entre les changements métaboliques et les impacts sur la santé ».
Importance de l’hygiène de vie
« La réalisation d’études interventionnelles comme celle-ci est très importante », juge le toxicologue Robin Mesnage (Clinic Buchinger Wilhelmi-King’s College de Londres) et spécialiste de métabolomique. En effet, ajoute-t-il, les études épidémiologiques ne suffisent pas à elles seules à parvenir à la certitude d’un effet sanitaire bénéfique intrinsèque de l’alimentation biologique : « Il est clair depuis longtemps que les personnes qui mangent bio sont en meilleure santé que celles qui mangent de la nourriture non bio, et on sait aussi que c’est souvent parce que ces personnes ont une meilleure hygiène de vie. »Même si les études épidémiologiques utilisent généralement des techniques d’analyse pour corriger des effets de ces biais, il ne peut être certain que ceux-ci soient intégralement pris en compte.
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En l’espèce, M. Mesnage confirme que les travaux de M. Makris et de ses coauteurs « suggèrent clairement que la nourriture bio donnée dans cette étude est plus saine ». Mais, ajoute le toxicologue, le protocole mis en œuvre « ne permet pas de savoir si les effets mesurés viennent d’une diminution de l’exposition aux pesticides ou de différences de qualité nutritionnelles, ou même peut être de changements de comportements alimentaires ».
Les chercheurs chypriotes reconnaissent que le régime bio administré aux enfants contenait légèrement plus de fruits et légumes que le régime conventionnel, mais ils estiment que cette différence ne peut expliquer la majeure part de l’effet relevé dans leur étude. « Nous avons testé cette hypothèse en consultant les essais contrôlés randomisés disponibles dans la littérature scientifique, cherchant les effets d’une consommation systématique de fruits et légumes,explique M. Makris. Or, en particulier sur une période aussi courte que quarante jours, ces essais ne montrent pas de baisse de plusieurs des marqueurs de stress oxydatif qui sont diminués par l’alimentation bio. Nous attribuons donc plutôt l’effet bénéfique global de celle-ci à la quantité moindre de résidus de pesticides. »Stéphane Foucart
Voir aussi:
L’alimentation bio réduit significativement les risques de cancer
La présence de résidus de pesticides dans l’alimentation conventionnelle pourrait expliquer la baisse de 25 % du risque chez les grands consommateurs de bio.
Par Stéphane Foucart et Pascale SantiPublié le 22 octobre 2018 à 17h00 – Mis à jour le 23 octobre 2018 à 07h13
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Pour les agences réglementaires, les résidus de pesticides dans l’alimentation ne présentent aucun risque pour la santé. Mais un corpus scientifique récent, sur les effets des mélanges de molécules et des expositions chroniques à faibles doses, suggère que les risques posés par les traces de produits phytosanitaires sont, au contraire, bien réels pour le consommateur.
Une étude épidémiologique française, publiée lundi 22 octobre dans la revue JAMA Internal Medicine, est ainsi la première à pointer de tels risques dans la population générale, s’agissant du cancer.
Elle indique que les plus gros consommateurs d’alimentation issue de l’agriculture biologique ont un risque de cancer réduit de 25 %, par rapport à ceux qui en consomment le moins. « Pour expliquer ces résultats, l’hypothèse de la présence de résidus de pesticides synthétiques bien plus fréquente et à des doses plus élevées dans les aliments issus de l’agriculture conventionnelle comparés aux aliments bio est la plus probable », indique Emmanuelle Kesse-Guyot, chercheuse (Institut national de la recherche agronomique, INRA) dans l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Inserm, INRA, université Paris-XIII) et coauteure de ces travaux.
De fait, les types de cancer dont les risques sont les plus réduits chez les consommateurs d’aliments labellisés « AB » sont également associés aux expositions des agriculteurs aux pesticides.
Démonstration inédite
Conduits par Julia Baudry et Emmanuelle Kesse-Guyot, les auteurs ont exploité les données d’une grande cohorte, dite NutriNet, de près de 70 000 volontaires suivis entre 2009 et 2016. Ils ont divisé en quatre groupes les individus, en les classant des plus gros consommateurs de bio (environ plus de 50 % de leur alimentation), à ceux qui n’en consomment que de manière occasionnelle, ou jamais.
Durant les sept années de suivi, 1 340 nouveaux cas de cancer ont été enregistrés ; les auteurs ont ensuite observé la répartition de ces maladies dans les différents groupes.
Au total, en tenant compte de toutes les localisations cancéreuses, la baisse du risque est de 25 % pour le groupe le plus consommateur de bio par rapport au groupe le moins consommateur. Mais les réductions de risque vont jusqu’à 34 % pour les cancers du sein post-ménopause, 76 % pour les lymphomes (un type de cancer du sang).
« L’une des grandes forces de ces conclusions est qu’elles sont largement cohérentes avec les résultats des études menées sur les expositions professionnelles aux pesticides, explique l’épidémiologiste Philip Landrigan (Boston College, Etats-Unis), qui n’a pas participé à l’étude. Cela renforce grandement la plausibilité d’un lien entre l’effet mis en évidence et la présence de résidus de pesticides dans l’alimentation. » Les lymphomes, notamment, font partie des cancers surreprésentés chez les agriculteurs exposés aux pesticides.
« C’est, à ma connaissance, la première fois que l’on met en évidence et à partir d’une enquête prospective [c’est-à-dire en suivant dans le temps un ensemble d’individus], un lien entre alimentation bio et risque de cancer, ajoute M. Landrigan. Les grandes forces de l’étude sont la taille de la cohorte et la durée du suivi. Il s’agit clairement d’une étude importante et ce résultat mérite beaucoup de considération. »
Possibles biais
L’une des difficultés de l’exercice est de corriger l’analyse de nombreux biais possibles. En particulier, des travaux antérieurs montrent que les consommateurs d’aliments bio ont en moyenne une alimentation plus saine, pratiquent plus régulièrement de l’exercice physique ou encore appartiennent à des catégories sociales plus élevées que la moyenne. Autant de facteurs qui influent sur le risque de contracter diverses maladies – dont le cancer.
Les auteurs ont donc corrigé leur analyse grâce au relevé d’un grand nombre de caractéristiques des individus de la cohorte : indice de masse corporelle, niveau d’activité physique, catégorie socioprofessionnelle, qualité du régime alimentaire, statut tabagique, etc. « La prise en compte de ces nombreux facteurs de risque est à mettre au crédit des auteurs, estime l’épidémiologiste Rémy Slama (Inserm, université Grenoble-Alpes), qui n’a pas participé à ces travaux. Au total, il est peu plausible que des facteurs liés au style de vie, autres que la consommation d’aliments bio, soient en cause dans l’effet observé. »
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M. Landrigan met cependant en avant un biais de recrutement possible. « Ainsi que les auteurs le notent, la cohorte repose sur des volontaires. Or, ces derniers ont généralement un niveau d’éducation plus élevé que la moyenne et un style de vie plus sain, dit le chercheur américain. Cela peut jouer sur les résultats. »
Emmanuelle Kesse-Guyot n’en disconvient pas, mais estime que cet effet de recrutement « aura plutôt tendance à sous-estimer l’effet observé que le contraire ». De fait, même les plus faibles consommateurs de bio de la cohorte ont sans doute un risque de cancer moindre qu’une grande part de la population réelle…
« Un édifice de preuves déjà important »
« Cette étude s’attaque à une question compliquée, et il est toujours préférable d’avoir confirmation de l’effet mis en évidence par d’autres études, dit Rémy Slama. Mais il faut aussi avoir à l’esprit que ce nouveau travail s’ajoute à un édifice de preuves déjà important et qu’il reste dans la chaîne alimentaire des résidus de pesticides de synthèseclassés “cancérogènes probables”, actuellement autorisés ou interdits, mais rémanents dans les sols et l’environnement. »
A elle seule, une étude épidémiologique ne peut apporter la preuve définitive d’une causalité et, précise Mme Kesse-Guyot, « d’autres études doivent être menées pour préciser le lien de cause à effet ». Mais, en cas de confirmation, conclut la chercheuse, « des mesures de santé publique devraient être mises en place ». En attendant, juge Emmanuel Ricard, délégué à la prévention à la Ligue contre le cancer, « l’attitude de bon sens est de limiter son exposition aux pesticides et autres substances de synthèse ».
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D’autant plus que la cohorte NutriNet a déjà montré, en février, que les aliments ultratransformés étaient également un facteur de risque pour le cancer. En 2017, elle a aussi mis en évidence un risque diminué de 30 % d’être touché par un syndrome métabolique chez les plus gros consommateurs de bio, par rapport aux consommateurs occasionnels.
Etablir la preuve définitive de la responsabilité des résidus de pesticides est, là encore, complexe. Mais une étude sur l’animal, publiée en juin dans la revue Environmental Health Perspectives par des chercheurs de l’INRA et de l’Inserm, a montré que des rongeurs exposés à un cocktail de six pesticides courants, fréquemment rencontrés dans les fruits et légumes et à des niveaux théoriquement sans risques, présentaient les mêmes troubles métaboliques : forte prise de poids, glycémie élevée et accumulation de masse grasse.
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Stéphane Foucart et Pascale Santi
Les bénéfices d’une alimentation bio pour la santé
Des chercheurs européens recensent un large éventail de troubles liés aux résidus de pesticides, dont des retards de développement cognitif chez l’enfant.
Par Audrey GarricPublié le 27 octobre 2017 à 02h02 – Mis à jour le 27 octobre 2017 à 07h43
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Le bio est a priori paré de nombreuses vertus, intuitivement considéré comme meilleur pour la santé. Des chercheurs européens se sont cependant penchés sur cette question, qui divise toujours plus la communauté scientifique à mesure que l’agriculture biologique gagne du terrain.
Dans la plus vaste revue de littérature réalisée sur le sujet, publiée vendredi 27 octobre dans Environmental Health, ils recensent une série d’effets bénéfiques pour la santé humaine liée à la production et à la consommation de nourriture sans aucun engrais de synthèse ni produits phytosanitaires chimiques. Surtout, ils observent, a contrario, un large éventail de troubles entraînés par les résidus de pesticides, notamment sur le développement cognitif de l’enfant.
Partout sur la planète, le bio progresse. Il concernait 51 millions d’hectares cultivés dans 179 pays à la fin 2015, essentiellement en Australie et en Europe. Sur le Vieux Continent, cette superficie atteignait, la même année, 6,2 % des terres arables (contre 3,6 % dix ans auparavant). En France, la progression est impressionnante : 15 % de plus en six mois, soit 6,5 % de la surface agricole utile au 30 juin.
En dépit de ce boom, les recherches portant sur les effets de ce mode de culture sur la santé restent peu nombreuses. « La plupart des travaux sur les impacts de la consommation ne différencient pas l’agriculture conventionnelle de celle biologique. Nous faisons aussi face à une hétérogénéité des données », explique Emmanuelle Kesse-Guyot, l’une des auteurs de l’étude, épidémiologiste et directrice de recherches à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) dans l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Inserm/INRA/CNAM/université Paris-XIII), la seule unité à travailler sur ce sujet en France.
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Moins d’allergies et d’obésité
C’est pourquoi le Parlement européen a commandé un rapport scientifique sur la question, qui lui a été remis en décembre 2016. C’est ce texte – qui a ensuite été soumis à une revue à comité de lecture – qui vient d’être publié vendredi dans une version condensée et actualisée. Au total, les chercheurs ont basé leurs travaux sur 280 études internationales « affichant un niveau de preuve suffisant ».
Ils observent ainsi que la consommation fréquente ou exclusive de produits bio durant la grossesse et durant l’enfance est associée à une prévalence moindre d’allergies et d’eczéma chez les enfants. Elle entraîne aussi une baisse du risque de pré-éclampsie – une poussée brutale de la pression artérielle lors de la grossesse qui peut entraîner un accouchement prématuré, voire un décès de la mère.
Au Royaume-Uni, une étude portant sur 620 000 femmes d’âge moyen, suivies pendant neuf ans, a montré une réduction de 21 % du risque de développer un lymphome non hodgkinien – un cancer du sang rare – chez les participantes qui mangeaient fréquemment ou toujours des produits bio, comparé à celles qui n’en consommaient jamais. En France, le suivi de 62 000 personnes de la cohorte NutriNet-Santé démontre une baisse de 31 % du risque d’obésité chez les gros consommateurs de bio.
« Ces résultats doivent être pris avec précaution dans la mesure où les consommateurs de bio tendent, de manière générale, à avoir une alimentation plus équilibrée, ainsi qu’une hygiène de vie plus saine, prévient Emmanuelle Kesse-Guyot. Nous tenons compte de ces facteurs, mais ils ne sont jamais totalement éliminés. »
Une fois ces biais gommés, reste une interprétation retenue par les scientifiques : la différence de concentration en résidus de pesticides entre les deux types d’alimentation. Dans l’Union européenne (UE), 385 produits phytosanitaires (insecticides, herbicides, fongicides) sont autorisés pour l’agriculture conventionnelle, contre vingt-six pour le bio, ces derniers étant, par ailleurs, moins toxiques. De sorte qu’en toute logique « une fréquente consommation de produits bio est associée avec une exposition moindre aux pesticides », selon l’étude.
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Cette exposition comporte effectivement des dangers, pour les travailleurs agricoles en particulier qui voient augmenter leur risque de développer un diabète de type 2, certains cancers (tels les lymphomes non hodgkiniens), la maladie de Parkinson ou encore des leucémies chez l’enfant.
Mais elle concerne aussi l’ensemble de la population. Trois vastes études épidémiologiques américaines montrent que l’exposition de la mère durant sa grossesse à des insecticides organophosphorés (comme le chlorpyrifos, l’un des plus utilisés en Europe, selon le rapport) conduit à des effets délétères sur le développement cognitif de son enfant. Cela se traduit par un retard de développement psychomoteur et mental au cours des sept premières années de vie, une mémoire de travail et un QI plus faibles, ainsi que davantage de risques de développer un trouble du déficit de l’attention avec des tendances à l’hyperactivité.
En Europe, les effets des pesticides organophosphorés entraîneraient chaque année la perte de 13 millions de points de QI. « Bien que ce calcul soit assorti d’une certaine incertitude, il est fort probable qu’il s’agisse d’une sous-estimation, car il se concentre uniquement sur un groupe de pesticides », assure Philippe Grandjean, l’un des auteurs de l’étude, épidémiologiste et professeur de médecine environnementale au Danemark.
Valeurs nutritionnelles
Les scientifiques se sont également penchés sur les valeurs nutritionnelles comparées des aliments. Ils concluent que le bio présente des bénéfices « légèrement supérieurs » (davantage d’oméga-3 dans le lait et la viande et de polyphénols dans les fruits et légumes, moins de traces de cadmium dans les céréales), mais qu’« aucune conclusion ne peut pour l’instant être tirée quant à la santé humaine ». Un avantage est, en revanche, avéré : l’agriculture biologique limite le développement de bactéries résistantes aux antibiotiques, « qui constituent une menace majeure de santé publique ».
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Conclusion de ce vaste état des lieux : « Le bio est meilleur pour la santé, à la condition que sa production soit suffisante pour nourrir une population grandissante », assure, en son nom propre, Philippe Grandjean. Si l’étude publiée dans Environmental Health reste prudente et ne dresse pas de bilan aussi définitif, la version envoyée au Parlement européen comportait quelques recommandations, notamment une consommation accrue de produits bio, particulièrement pour les femmes enceintes et les enfants. « Les décideurs devraient soutenir, politiquement et financièrement, l’utilisation de certaines pratiques de l’agriculture biologique et leur introduction dans l’agriculture conventionnelle », juge aussi Axel Mie, professeur assistant à l’Université suédoise des sciences agricoles et à l’institut Karolinska de Stockholm, qui a coordonné les travaux.
Les chercheurs appellent enfin à accroître la recherche sur les effets du bio sur la santé. « Il y a un accent disproportionné mis sur la production d’une agriculture chimique plus efficace, qui présente un intérêt industriel, regrette M. Grandjean. L’UE n’exige même pas de tests de neurotoxicité avant l’approbation d’un pesticide, ce que nous devons changer. Nous devons réduire le fardeau des pesticides et nous assurer que les substances approuvées ne peuvent pas endommager les cerveaux de la prochaine génération. »
Audrey Garric
Les fruits et légumes bio, plus riches en antioxydants
Une étude internationale de grande ampleur démontre les bénéfices pour la santé humaine des productions issues de l’agriculture biologique.
Par Laetitia Van EeckhoutPublié le 22 juillet 2014 à 14h07 – Mis à jour le 23 juillet 2014 à 15h47
Temps de Lecture 4 min.

La consommation de fruits, légumes et céréales bio peut fournir un complément en antioxydants équivalant à une consommation supplémentaire de une à deux portions de fruits et légumes par jour. Autrement dit, choisir des aliments produits selon les normes de l’agriculture biologique peut conduire à une consommation accrue d’antioxydants, bénéfiques pour la santé, sans augmentation de l’apport calorique.
Tel est le constat établi par une grande étude internationale coordonnée par l’Université de Newcastle, au Royaume-Uni, et comparant la teneur en éléments nutritifs dans les aliments bio et ceux issus de l’agriculture conventionnelle.
Publiée mardi 15 juillet dans la revue British Journal of Nutrition, cette méta-analyse montre que les fruits, légumes et céréales bio ont des concentrations en antioxydants de 18 % à 69 % plus élevées que ceux produits en agriculture conventionnelle. Or de nombreuses études épidémiologiques ont clairement démontré le bénéfice pour la santé des antioxydants, notamment pour la protection contre des maladies chroniques, telles que les maladies cardio-vasculaires, neurodégénératives et certains cancers.
MANIÈRE DE PRODUIRE DIFFÉRENTE
Qu’est-ce qui explique ce « plus » des produits bio ? « Les raisons de cette différence ne sont pas encore précisément connues, mais l’une des hypothèses serait que les cultures bio, plus soumises à des attaques parasitaires, sont davantage portées à se défendre. Or, pour s’adapter à un stress, en réaction à un environnement, les plantes produisent des molécules de défense dont certaines sont des antioxydants », explique le microbiologiste Philippe Nicot, chercheur à l’Institut national de recherche agronomique (INRA, qui a participé à l’étude).
L’étude de l’Université de Newcastle met également en évidence des niveaux sensiblement plus faibles de métaux lourds toxiques dans les cultures bio. Le cadmium, en particulier, a été retrouvé à des concentrations près de 50 % inférieures dans les cultures biologiques que dans les cultures conventionnelles.
Ce métal lourd est l’un des trois contaminants métalliques, avec le plomb et le mercure, pour lesquels la Commission européenne a établi des niveaux maximum tolérables admissibles dans les aliments. Il est connu pour s’accumuler dans le corps humain, en particulier dans le foie et les reins.
PESTICIDES CHIMIQUES DE SYNTHÈSE PROSCRITS
« On trouve des traces de cadmium dans les engrais phosphatés. Or les agriculteurs bio excluent l’usage de ce type de fertilisants, note Philippe Nicot. La manière de produire influe fortement, de toute évidence, sur la qualité de la nourriture. »L’agriculture biologique proscrit l’utilisation de pesticides chimiques de synthèse. Elle promeut la rotation des cultures et le recours à des méthodes mécaniques, biologiques et culturales pour la lutte contre les adventices, les ravageurs et les maladies.
Les concentrations en azote total, en nitrate et en nitrite sont ainsi respectivement de 10 %, 30 % et 87 % plus faibles dans les cultures bio que dans celles issues de l’agriculture conventionnelle. On a aussi quatre fois moins de chances de trouver dans l’agriculture biologique des résidus de pesticides. La présence résiduelle de pesticides dans les produits bio pourrait être liée aux traitements conventionnels à proximité des exploitations.
Ce sont les fruits produits en agriculture conventionnelle qui contiennent le plus de résidus de pesticides, soit sept fois plus que ceux produits en agriculture biologique. Pour les légumes cultivés en agriculture conventionnelle et les aliments produits à base de ces légumes, la fréquence de résidus est trois à quatre fois plus élevée qu’en bio.
Dans son dernier rapport, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) estimait pour sa part que 97 % des échantillons alimentaires testés présentaient des taux de résidus se situant dans les limites européennes légales et que l’exposition ne présente pas de risque à long terme dans le cadre d’une alimentation diversifiée. Cependant, cette évaluation du risque est controversée, car elle ne tient pas compte des effets à faibles doses spécifiques à certains pesticides.
POINT DE DÉPART
Synthétisant les résultats des études scientifiques sur les différences de composition entre les cultures biologiques et conventionnelles, cette méta-analyse, financée dans le cadre du projet européen Quality Low Input Food, est la plus complète jamais entreprise sur le sujet. Ses résultats viennent contredire ceux d’une étude conduite en 2009 pour la Food Standards Agency (FSA) au Royaume-Uni qui avait conclu qu’il n’y avait pas de différences substantielles ou de bénéfices nutritionnels importants pour les aliments bio par rapport à ceux issus de l’agriculture conventionnelle.
L’étude réalisée pour la FSA reposait néanmoins sur l’examen de seulement 46 publications, lesquelles couvraient à la fois les productions végétales, la viande et les produits laitiers, alors que la méta-analyse menée par l’Université de Newcastle inclut 346 publications se focalisant toutes sur les productions végétales. « Il existe cependant aujourd’hui beaucoup plus de données qu’il y a cinq ans », souligne Philippe Nicot.
Pour Carlo Leifert, professeur d’agriculture écologique à l’Université de Newcastle qui a piloté ces travaux, cette méta-analyse doit constituer « un point de départ ». « Nous avons montré sans l’ombre d’un doute qu’il existe des différences de composition entre les cultures biologique et conventionnelle, mais, estime-t-il, il y a maintenant un besoin urgent de réaliser des études diététiques spécialement conçues pour identifier et quantifier les impacts sur la santé d’une transition à une alimentation biologique. »
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Laetitia Van Eeckhout