Covid-19 : au Royaume-Uni, de jeunes volontaires infectés au nom de l’intérêt collectif
Une équipe britannique a délibérément infecté des jeunes adultes en bonne santé dans l’espoir d’accélérer, à l’avenir, la mise au point de nouveaux vaccins ou traitements.
Par Florence RosierPublié hier à 03h21, mis à jour hier à 12h25
Temps de Lecture 7 min.

Dans quelle mesure peut-on, au nom de l’intérêt collectif, mettre en péril la santé de quelques-uns ? A l’époque du Covid-19, la question prend cette forme : le risque qu’on fait courir à de jeunes adultes en bonne santé, en leur inoculant délibérément le virus SARS-CoV-2, est-il justifié par les éventuels bénéfices pour l’humanité dans la lutte contre la pandémie ?
Dès le printemps 2020, le débat a été lancé. Moins de deux ans plus tard, le pas a été franchi. Au Royaume-Uni, 36 volontaires (26 hommes, 10 femmes) en bonne santé, âgés de 18 à 30 ans, ont été exposés au SARS-CoV-2. Puis le coronavirus a été traqué et pesé durant deux semaines dans leur organisme. Les résultats de ce premier « challenge infectieux » avec le SARS-CoV-2 ont été divulgués en preprint mercredi 2 février.
Approuvée par un comité d’éthique britannique, pilotée par une équipe réputée de l’Imperial College, à Londres, en partenariat avec le ministère britannique de la santé, cette étude pilote visait d’abord à démontrer la faisabilité de l’approche et son absence de risque – du moins, sur le petit effectif de personnes enrôlées. Les participants ont été attentivement suivis au Royal Free Hospital de Londres et par la start-up hVIVO, experte en challenges infectieux contre d’autres microbes pathogènes.
Lire aussi Article réservé à nos abonnés Coronavirus : peut-on infecter volontairement des personnes saines pour accélérer le vaccin ?
Les 36 volontaires n’avaient été ni vaccinés contre le Covid-19 ni déjà infectés par le SARS-CoV-2. Tous ont reçu la même dose de virus – elle a été introduite par gouttes dans le nez – soit « la plus faible dose susceptible de provoquer une infection, analogue à la quantité trouvée dans une gouttelette de liquide nasal des personnes les plus infectieuses », précisent les auteurs de l’étude. Tous ont reçu la même souche du SARS-CoV-2, proche de celle de Wuhan, en Chine.
« Période d’incubation plus courte qu’on ne le pensait »
Première observation : la moitié des participants a été infectée. Parmi eux, 16 ont développé des symptômes de rhume légers à modérés et un mal de gorge. Certains ont eu des maux de tête, des douleurs musculaires et/ou articulaires, de la fatigue et de la fièvre. Treize ont temporairement perdu leur odorat (anosmie), qui est revenu à la normale dans les quatre-vingt-dix jours sauf chez trois participants, chez qui il s’est amélioré après trois mois. Aucun n’a développé de symptômes ni d’effets indésirables graves. Tous seront suivis douze mois pour surveiller d’éventuels effets à long terme.
Principale découverte, « la période d’incubation apparaît nettement plus courte qu’on ne le pensait, de quarante-deux heures en moyenne. Autrement dit, les personnes infectées deviennent contagieuses en moins de deux jours », résume le professeur Olivier Schwartz, de l’Institut Pasteur, à Paris. Jusqu’à présent, on estimait que cette période d’incubation – la durée entre l’exposition au virus et sa détection dans le nez ou la gorge – était plutôt de trois à six jours.
Lire aussi Article réservé à nos abonnés Covid-19 : controverse sur une méthode scientifique visant à infecter des sujets sains pour tester l’efficacité d’un vaccin
Autre résultat nouveau : le virus est détecté bien plus tôt dans la gorge (au bout de quarante heures) que dans le nez (au bout de cinquante-huit heures). Pour autant, la charge virale maximale est plus forte dans le nez que dans la gorge. Le premier risque donc d’excréter plus de virus que la bouche. Par ailleurs, la charge virale culmine cinq jours après l’infection en moyenne, mais des quantités élevées de virus infectieux sont détectées jusqu’à douze jours chez certains. La charge virale est identique avec ou sans symptômes.
Autre objet d’intérêt : les tests antigéniques rapides par prélèvement nasal. Les auteurs confirment que la positivité de ces tests est corrélée à la détection de virus infectieux – y compris chez les asymptomatiques. « Bien qu’ils puissent manquer un virus infectieux au début de l’infection », ces tests antigéniques sont donc pertinents « pour identifier les personnes infectieuses », indiquent les auteurs.
« Cobayes »
Pour Etienne Decroly, virologue à l’université Aix-Marseille, cette étude « corrobore ce que l’on savait déjà d’après l’observation de très nombreux patients ». Par ailleurs, ce challenge est réalisé sur des sujets jeunes, à très faible risque de développer une forme grave. Mais on ignore dans quelle mesure ces résultats sont extrapolables aux personnes plus âgées ou à risque de complications sévères.
Autre limite : l’étude a été menée avec une souche de SARS-CoV-2 ancienne, si bien qu’elle « sous-estime probablement l’infectiosité », admet Christopher Chiu, de l’Imperial College. Mais, selon lui, même si les variants Delta et Omicron sont plus transmissibles, « il s’agit de la même maladie : les mêmes facteurs protecteurs interviennent ». Pas suffisant pour convaincre Etienne Decroly. « Je ne suis pas favorable à ce type d’étude, éthiquement très discutable », dit-il. Seul « un grand pas en avant dans le développement de nouveaux traitements ou vaccins » pourrait, selon lui, justifier la prise de risque. Ce n’est pas le cas ici.
Lire aussi Article réservé à nos abonnés Covid-19 : la vaccination des 5-11 ans ne décolle toujours pas en France
Mais cette étude n’est qu’une première étape, soulignent ses auteurs. « Son plus grand atout est de montrer une nouvelle façon d’étudier l’infection et les réponses immunitaires en détail », estime Michael Jacobs, infectiologue au Royal Free Hospital de Londres. Prochain objectif : comprendre pourquoi une moitié des participants n’a pas été infectée. Quel pourrait être le rôle de l’immunité innée ? Le rôle de l’état des muqueuses nasales ? Surtout, cette méthode pourrait « accélérer le développement de vaccins et d’antiviraux de nouvelle génération », relève le professeur Jonathan Van-Tam, épidémiologiste à l’université de Nottingham, au Royaume-Uni.
En médecine comme ailleurs, la balance bénéfices-risques est la pierre angulaire de l’évaluation d’une intervention. Avec le challenge infectieux, l’affaire se complique : les bénéfices attendus concernent l’ensemble de la population, tandis que les risques ne pèsent que sur une poignée d’individus : ceux qui servent ici de cobayes.
Mettre en place des « comités d’éthique adaptés »
Ces challenges sont conduits chez des sujets jeunes, sans facteur de risque connu pour une forme grave. Pour autant, le risque n’est pas nul. « Dans cette tranche d’âge [18-30 ans], le risque d’hospitalisation est d’environ une personne sur 5 000 infectées, et le risque de formes graves de 1 sur 250 000 », précise Olivier Schwartz.
Lire aussi Infecter à dessein des humains, une démarche ancienne
Quand le Covid-19 est apparu, l’absence de traitement spécifique rendait ce risque plus aigu.Un challenge infectieux impose « qu’on dispose d’une thérapie de secours », pointait le patron de la revue The Lancet, Richard Horton, en septembre 2020. Un mois plus tôt, le conseil scientifique Covid-19 jugeait de même sa pertinence « discutable », notamment « en l’absence de thérapeutiques curatrices avérées ».
Mais la donne a changé. « De premiers antiviraux spécifiques arrivent, comme le Paxlovid », souligne le professeur Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique Covid-19 et président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Puisque ces challenges sont surtout intéressants pour disséquer les phases précoces de l’infection, « on pourrait imaginer, pour protéger les participants, leur administrer de façon systématique du Paxlovid au cinquième jour après l’exposition au virus », envisage-t-il. Reste, il est vrai, cette autre menace : le risque de Covid-19 long.
Lire aussi Article réservé à nos abonnés Le Paxlovid de Pfizer, première pilule anti-Covid-19 disponible en pharmacie
Il faudrait aussi d’autres garanties, selon lui. « Les conditions du recueil du consentement des participants doivent être très contrôlées, insiste M. Delfraissy. Il faut impérativement s’assurer qu’ils comprennent la prise de risques. » D’autant que la plupart d’entre eux sont motivés par la rémunération offerte. Lors d’un précédent challenge sur un vaccin antigrippal, au Royaume-Uni, les volontaires avaient reçu 3 750 livres (4 100 euros) de compensation. Des « comités d’éthique adaptés » sont nécessaires, ajoute Olivier Schwartz.
Quête du Graal
De l’autre côté de la balance, « ce type d’études me semble précieux pour suivre en détail la chronologie de la réponse immune dans les phases très précoces de l’infection », estime le président du CCNE. En particulier, la réponse immunitaire au niveau des muqueuses nasales est « mal connue », rappelle-t-il. Il serait pourtant très utile de comprendre comment cette barrière précoce fait obstacle au virus envahissant la voie nasale. Ou comment, au contraire, le virus parvient à l’enfoncer.
Les vaccins actuels, efficaces pour prévenir les formes graves, peinent en effet à stopper la transmission du virus. D’où cette quête du Graal : « Nous avons besoin de vaccins qui protègent contre l’infection », souligne M. Delfraissy, et qui pourraient être administrés par voie nasale. A cet égard, « les challenges infectieux permettraient de gagner beaucoup de temps », en évitant de se lancer dans des essais cliniques inutiles. Reste que les réserves culturelles de la France en la matière ne s’effaceront pas de sitôt.
Retrouvez les dernières actualités dans nos rubriques sur la pandémie et la vaccination.
Florence Rosier
Infecter à dessein des humains, une démarche ancienne
Taboue en France, la méthode a surtout été utilisée dans les pays anglo-saxons. Par Florence RosierPar Florence RosierPar Florence RosierHier à 11h18.Lecture 1 min.
Infecter délibérément des êtres humains dans des conditions contrôlées, pour faire progresser la médecine : la méthode n’est pas nouvelle. C’est même elle qui a permis d’inventer le concept qui est à la base de la vaccination : la « variolisation ». En 1796, le médecin britannique Edward Jenner eut ainsi l’audace d’inoculer la variole à un jeune garçon. Mais il avait auparavant pris soin de lui injecter la vaccine, une maladie qui provoque une infection bénigne chez les vaches et qui a protégé l’enfant de la variole.
Bien plus tard, au cours des XXe et XXIe siècles, des challenges infectieux humains ont été réalisés pour hâter le développement de vaccins contre le choléra, la fièvre typhoïde, la grippe saisonnière, la tuberculose, la dengue… Au total, 30 000 participants ont été inclus dans ces essais, dans les pays anglo-saxons, sans présenter d’effets indésirables graves.
Encadrement strict
En mai 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) décrivait « les critères pour rendre acceptable un challenge infectieux », sous réserve d’un encadrement strict, dans une note qui pouvait être vue comme une absence d’interdiction. Les volontaires retenus, détaillait l’organisation onusienne, devaient notamment être jeunes, en bonne santé et ne pas appartenir à une profession essentielle.
Pour l’heure, force est de constater un hiatus entre les pays anglo-saxons et la France. Avant même l’irruption du Covid-19, le Royaume-Uni avait mis en place un consortium, le Human Infection Challenge, créé en 2017. En France, « il y a une sorte de tabou autour des challenges infectieux », relève Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique Covid-19 et président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Aucune étude de ce type n’a été menée dans notre pays depuis la mise en place, en 1988, des structures chargées d’autoriser les recherches impliquant la personne humaine.
Lire aussiCovid-19 : au Royaume-Uni, de jeunes volontaires infectés au nom de l’intérêt collectifFlorence Rosier