« Eric Zemmour et Marine Le Pen se sont lancés dans une course au détricotage du modèle social français »
CHRONIQUE

Françoise Fressoz – Editorialiste au « Monde »
Sous couvert de satisfaire l’électorat populaire, les deux candidats d’extrême droite donnent de puissants coups de butoir dans le système de solidarité en surfant sur le ras-le-bol fiscal perceptible depuis des années, souligne Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».
Publié hier à 02h16, mis à jour hier à 17h14 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. Ils osent tout ! Au nom de la défense du pouvoir d’achat, devenue la préoccupation numéro un des Français, Eric Zemmour et Marine Le Pen se sont lancés dans une course au détricotage du modèle social français. L’offensive n’est évidemment pas assumée comme telle. Elle est menée au nom de la défense de l’électorat populaire, ce qui la rend encore plus pernicieuse. En 2017, Marine Le Pen avait réalisé auprès de cette catégorie d’électeurs des scores à faire pâlir d’envie ses concurrents : elle avait obtenu près de 40 % du vote ouvrier, et convaincu le tiers des employés de la rallier. C’est ce pactole que cherche à lui ravir Eric Zemmour pour tenter de la détrôner et de marginaliser en même temps la candidate Les Républicains, Valérie Pécresse. Le match se déroule sous le regard d’une gauche à la fois sidérée et impuissante. Eric Zemmour était venu la défier à Lille, samedi 5 février, en lançant à Martine Aubry : « Nous sommes chez nous. » Une poignée d’heures plus tard, Marine Le Pen renchérissait à Reims.
Sur le fond, les deux extrémistes affichent une logique économique diamétralement opposée. Le premier est libéral tendance Poujade. Zemmour s’inquiète de « l’argent magique » engendré par la politique du « quoi qu’il en coûte ». Il dénonce « l’Etat obèse qui gaspille l’argent public et appâte l’électeur avec des chèques publics ». Sa définition du pouvoir d’achat est à l’avenant : « C’est l’argent qui vous reste quand l’Etat arrête de tout vous prendre. »
La seconde est plus dépensière : Marine Le Pen veut renforcer l’armée, l’école, l’hôpital, promet de soutenir les familles, les femmes seules, les handicapés, les aidants et plus généralement cette France des oubliés qu’elle prétend représenter. Les deux se rejoignent, en revanche, dans la désignation de boucs émissaires accusés d’avoir perverti le système de solidarité. Ce sont eux qui devront payer.
Ennemis
Trois ennemis sont dans leur viseur : les immigrés d’abord, qu’ils veulent bouter hors de France en les accusant de manger la laine sur le dos des Français. « Nous finançons le grand remplacement au prix de notre grand déclassement », s’étrangle Eric Zemmour, tandis que Marine Le Pen réactive le thème de « la subversion migratoire » en désignant « les hôpitaux saturés » ou le manque de logements sociaux pour « les nationaux ».
Les « assistés » sont leur deuxième cible, sans que l’on sache d’ailleurs très bien qui ils sont. « L’assistanat est une insulte », s’insurge Eric Zemmour, quand Marine Le Pen, sur la même longueur d’ondes, promet tout son concours aux jeunes qui s’installent dans la vie active. Enfin, il y a les fraudeurs en tous genres, masse invisible et supposée prolifique à laquelle il faudra faire rendre gorge. Le candidat évalue le pactole à 15 milliards d’euros. Sa rivale parle de « plusieurs dizaines de milliards d’euros », qu’elle prétend récupérer en créant un ministère ad hoc si elle est élue présidente.
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Pour doper les salaires, les deux concurrents s’affranchissent autant qu’ils peuvent des impôts et des charges qui alimentent la solidarité nationale et le financement de la protection sociale. Pour « récompenser le mérite », Eric Zemmour dégaine la prime « zéro charge et zéro taxe » accordée selon le bon vouloir du chef d’entreprise et qui pourra représenter jusqu’à trois mois de salaire net. L’occasion de vanter « l’honneur du travail bien fait » qui relie « l’ouvrier au patron ». A peine moins offensive, Marine Le Pen suggère d’augmenter les salaires de 10 % en les exonérant de cotisations patronales jusqu’à trois fois le smic.
Au nom de l’enracinement
La politique fiscale est vue sous le seul prisme de l’enracinement ou des intérêts particuliers à satisfaire, parfois au mépris des principes qui fondent le système français : égalité des citoyens devant l’impôt et contribution en fonction de leurs capacités. Electoralement bien placée chez les jeunes actifs, Marine Le Pen leur promet ainsi d’exonérer d’impôt sur le revenu les moins de 30 ans, et ce, quel que soit le montant de leurs revenus. Le but est « qu’ils restent en France et y fondent leur famille ». Au nom de l’enracinement toujours, l’impôt sur la fortune immobilière serait supprimé, de même que les droits de succession sur la maison familiale, présentée par la candidate comme « l’écrin de nos histoires ».
Lire l’entretien avec Nicolas Lebourg* : « L’extrême droite est une vision du monde, pas un programme »
Tout cela peut bien paraître farfelu, inapplicable, injuste et éminemment discriminatoire. Le fait que deux candidats, pesant près de 30 % des intentions de vote, unissent leurs voix pour démolir le système de solidarité constitue cependant un signal d’alarme. Eric Zemmour comme Marine Le Pen surfent sur l’allergie fiscale et sur les révoltes populaires qui ont émaillé l’histoire récente, « bonnets rouges » en 2013, « gilets jaunes » en 2018. Ils se nourrissent des thèmes développés jusqu’à plus soif par LR, le rejet de l’assistanat notamment. Ils poussent jusqu’au bout la logique de la baisse des charges sociales et fiscales initiée ces trente dernières années par les gouvernements de droite comme de gauche pour faire baisser le coût du travail ou augmenter les bas salaires.
Dans un pays où le taux des prélèvements obligatoire représente 43,7 % de la richesse nationale (source Bercy), l’efficacité du système jugé opaque est posée. La matière est cependant tellement inflammable qu’aucune remise à plat n’a pu être menée à bien durant la dernière décennie. Le projet de « TVA sociale » défendu par Nicolas Sarkozy puis par François Fillon pour faire basculer une partie du financement de la protection sociale sur l’impôt à la consommation n’a pas été assumé jusqu’au bout. La fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG, présentée comme le grand projet de la gauche pour élargir le financement de la protection sociale, n’a pu être menée à son terme en dépit du forcing de Jean-Marc Ayrault. A défaut de remise à plat, une sérieuse pédagogie s’impose pour contrer l’offensive de plus en plus décomplexée de l’extrême droite.
Françoise Fressoz(Editorialiste au « Monde »)
*« L’extrême droite est une vision du monde, pas un programme »
L’historien Nicolas Lebourg définit ce que sont les extrêmes droites en sciences politiques et explique pourquoi le Rassemblement national et Eric Zemmour en font bien partie.
Propos recueillis par Franck JohannèsPublié le 31 octobre 2021 à 03h09 – Mis à jour le 07 février 2022 à 10h58
Temps de Lecture 8 min.

Marine Le Pen avait menacé en 2013 de poursuivre en justice tous ceux qui classaient le Front national à l’extrême droite, et elle s’en irrite plus que jamais. Jordan Bardella, aujourd’hui président du Rassemblement national (RN), apprenant que s’organisait une manifestation contre l’extrême droite, avait assuré plus drôlement : « Ah bon ? Ce n’est pas contre nous, alors. » Nicolas Lebourg, chercheur au Centre d’études politiques et sociales (Cepel, CNRS-université de Montpellier) et membre d’un projet sur l’histoire transnationale de l’extrême droite à l’université George-Washington, revient sur l’histoire du terme « extrême droite » et analyse son emploi par les différents courants politiques.
A quel moment est apparue la formule « extrême droite » ?
Le texte le plus ancien remonte aux années 1820. L’extrême droite y est présentée comme hostile aux élites, avec un goût pour l’action et la force, et désireuse de rétablir l’ordre et d’empêcher une nouvelle révolution – mais on utilise alors peu les étiquettes politiques. C’est la révolution russe de 1917 qui installe l’usage de l’« extrême gauche » et, pour les opposants les plus durs au bolchevisme, celui d’« extrême droite ». Après la seconde guerre mondiale, l’emploi se généralise.
Sa connotation a-t-elle toujours été péjorative ?
Les militants les plus conscientisés peuvent le revendiquer, mais c’est très rare. On récuse le terme d’extrême droite, parce qu’il est en général confondu avec le fascisme, qui n’est en réalité qu’un courant d’un sous-champ des extrêmes droites. On observe la même chose à gauche : si vous parlez à un militant d’ultra-gauche, il répond que c’est un terme de la police qui ne veut rien dire, alors qu’il s’agissait du nom d’un groupe de dissidents libertaires de la IVe Internationale trotskiste. Les mots « extrême » et « ultra » sont rejetés parce qu’ils renvoient à la périphérie ceux qui se considèrent comme « l’avant-garde » du « peuple tout entier ». Nous avons un champ politique avec un nom, donc, depuis deux siècles, c’est une réalité structurelle qu’il faut nommer. Le terme peut être jugé inélégant, mais il s’agit de circonscrire son sens et de l’employer sans en accentuer la connotation péjorative ou méliorative.
Comment définir l’extrême droite ?
Comme pour les autres champs politiques, il n’y a pas une seule définition. Mais elle est plus difficile encore pour l’extrême droite, car il s’agit d’une vision du monde et non d’un programme. Il y a deux points essentiels. A l’intérieur, le projet est organiciste, c’est-à-dire qu’il défend l’idée que la société fonctionne comme un être vivant et qu’il s’agit de régénérer cette communauté unitaire, qu’elle repose sur l’ethnie, la nationalité ou la race. A l’extérieur, les extrêmes droites veulent refonder l’ordre des relations internationales. D’autres éléments communs existent mais sont moins essentiels, par exemple l’idée d’une décadence de la société, aggravée par l’Etat, alors qu’elles se présentent comme élite de rechange, dotée d’une mission salvatrice.
Vous parlez volontiers « des extrêmes droites »…
Le premier problème de typologie renvoie aux débats houleux sur la place et la définition du fascisme. Pour ma part, j’ai défendu l’idée qu’il y avait un sous-champ de l’extrême droite né en 1918, « l’extrême droite radicale », qui ne veut pas seulement régénérer la communauté mais défaire l’homme du libéralisme du XIXe siècle. Le fascisme est l’un de ces courants mais il y en a beaucoup d’autres, souvent moins connus.
Si je reprends mes deux définitions, je peux ainsi dire que le fascisme est un parti-milice qui veut créer un homme nouveau grâce à un Etat totalitaire à l’intérieur, et une guerre impérialiste à l’extérieur : c’est bien un courant d’extrême droite et de son sous-champ radical. Le souci est que cette formule d’extrême droite radicale s’est répandue dans l’espace public en 2013, avec l’affaire Clément Méric, en lui donnant parfois le sens d’extrême droite extraparlementaire, voire celui d’ultradroite, une mouvance née lors de la réforme des Renseignements généraux de 1994 et qui désigne l’extrême droite potentiellement violente, quelle que soit son idéologie.
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Quelles conséquences a cette conception organiciste sur le système de valeurs de l’extrême droite ?
Tout en découle. Le vœu d’une communauté en solidarité organique pousse les extrémistes de droite à absolutiser les différences entre nations, races, individus, cultures, et à rejeter tout universalisme au bénéfice de l’autophilie – la valorisation du « nous » – articulée à l’altérophobie – le rejet de « l’autre », par permutation entre l’ethnique et le culturel. C’est ce qui d’ailleurs polarise les échanges entre gauches et extrêmes droites. Cela conditionne également le second item, celui des relations internationales, où le but est de s’enclore et de se fortifier face à la globalisation. Enfin cela entraîne une sympathie pour des valeurs irrationnelles non matérialistes, la jeunesse, le culte des morts, etc.
Le sentiment de déclin ou de décadence est-il lié à cette conception ?
L’angoisse de la décadence est consubstantielle de la « réaction », un mot né pour qualifier ce qu’on a aussi nommé la « terreur blanche » en 1795, les violences contre-révolutionnaires. Le militant d’extrême droite se veut prométhéen, capable d’arrêter la roue du temps. Prenez la démographie.
Il y a eu 180 millions de migrants entre 1840 et 1940, le mot « immigration » entrant dans le dictionnaire en 1876 (« racisme » naît lui en 1892, dans un texte qui proteste contre la submersion des Français du Nord de souche gauloise par ceux du Sud de souche latine). Le libéral en déduit que les flux sont un phénomène structurel de la globalisation depuis deux siècles. L’extrémiste de droite en déduit que l’on arrive à la mort de l’Europe et que c’est une dernière chance d’action. C’est le côté pessimiste actif de cette vision du monde : il y a déclin mortel, c’est pour cela qu’il faut réagir.
La dynastie Le Pen représente-t-elle un courant spécifique de l’extrême droite ?
Le Front national représente deux traditions conjointes. Sur le plan idéologique, c’est un « national-populisme », un mot forgé pour désigner les régimes latino-américains mais dont le premier usager français a dû être en 1975 François Duprat, le numéro 2 du FN assassiné en 1978. A partir des années 1980, les analystes l’ont utilisé pour désigner le courant allant du boulangisme de 1887-1889 à Jean-Marie Le Pen, en passant par le poujadisme.
Le national-populisme conçoit l’évolution politique comme une décadence, dont seul le peuple peut extraire la nation. Privilégiant le rapport direct entre le sauveur et le peuple par-delà les clivages et les institutions censément parasites, ce courant se réclame de la défense du « Français moyen », du « bon sens », en joignant des valeurs sociales de gauche et des valeurs politiques de droite (ordre, autorité), même si son souhait d’union, après l’exclusion de l’infime couche de profiteurs infidèles à la nation et de ceux considérés comme indésirables, témoigne d’un profond interclassisme
.Lire le décryptage : Pourquoi le FN reste résolument un parti d’extrême droite
Mais le FN est aussi une tradition pratique. A sa fondation, en 1972, est reprise la stratégie du « compromis nationaliste » établi en 1934 avec la création du premier FN, qui devait être un cartel des extrêmes droites – le nom est choisi sciemment, et non en référence au FN de la Résistance comme le dit une légende de gauche. Quand on regarde le FN de 1934, il élabore un programme commun pas si éloigné : il réclame « le travail français aux travailleurs français », défend des options économiques corporatistes en se contentant de dénoncer la « finance internationale ». Mais après la scission qu’a connue le FN en 1999, cette tradition d’organisation a disparu. Le FN est devenu un national-populisme sans compromis nationaliste.
Y a-t-il une inflexion du national-populisme entre Jean-Marie Le Pen et sa fille ?
Nettement. Marine Le Pen s’est imposée en mâtinant le national-populisme de « néo-populisme ». Ce dernier terme renvoie à un courant européen post-11-Septembre : une extrême droite qui dit défendre les libertés, vouloir gouverner à cadre institutionnel constant, défendre les minorités – homosexuels, juifs, etc. –, face à l’islamisme qu’importeraient les immigrés. Ensuite, Marine Le Pen a fait évoluer le parti vers un souverainisme intégral. Comme la question de l’euro a été une mauvaise affaire électorale, on a vu aux européennes de 2019 un retour au national-populisme. Mais, à dire vrai, le parti est aujourd’hui assez amorphe idéologiquement.
Le Rassemblement national se défend d’appartenir à l’extrême droite, qu’il définit comme raciste, antisémite, violente et antiparlementaire, et met au contraire en avant sa défense des valeurs républicaines…
Il y a des extrêmes droites qui ne correspondent à aucun de ces éléments. Le RN fait comme une certaine gauche : il réduit les extrêmes droites à leur fraction à la fois « ultra » et « radicale », et réplique : « Vous voyez bien que nous sommes différents, donc que nous ne sommes pas l’extrême droite » ; à gauche, ceux qui ignorent la pluralité de ce champ, rétorquent « le RN est d’extrême droite, donc ce sont des nazis ».
Quant aux valeurs républicaines, qui pourrait sonder les reins et les cœurs et dire si untel y croit ou non ? La république n’est pas une question de foi, mais de droit. Or, le RN a un programme contraire à ce que les juristes nomment le « bloc de constitutionnalité » de notre République, tout en ayant des parlementaires. La balle est dans son camp : qu’il ait un programme conforme au bloc de constitutionnalité et il lèvera les doutes sur son caractère républicain effectif.
Eric Zemmour vous semble-t-il aussi pouvoir être classé à l’extrême droite ?
Son organicisme est évident. Sa précampagne est national-populiste, et je ne m’étonnerais qu’à moitié que ses équipes soient proches d’un compromis nationaliste. Sa conception d’un nationalisme ethnique et son libéralisme font songer au Club de l’horloge des années 1970, dont l’un des membres, Jean-Yves Le Gallou, devenu aujourd’hui un de ses soutiens, a conceptualisé la « préférence nationale » en 1985.
Lire aussi le reportage : Dans ses meetings, Eric Zemmour prêche sa « vraie histoire » de France
Sur bien des points, Zemmour évoque d’ailleurs le plus célèbre des « horlogers », Bruno Mégret, lorsqu’il était numéro 2 du FN dans les années 1990. Dire qu’Eric Zemmour n’est pas d’extrême droite alors que Bruno Mégret l’était n’est pas conséquent dans l’analyse, car il n’assume pas d’avoir, lui, évolué vers cette famille politique.
Franck Johannès
Voir aussi:
Le modèle social français à l’épreuve de l’Europe et de la mondialisation
Le modèle social français est en crise, avec notamment le déficit abyssal de la Sécurité sociale et le niveau très élevé du chômage.
Par Edouard Pflimlin Publié le 17 février 2006 à 10h41 – Mis à jour le 17 février 2006 à 11h04
Temps de Lecture 6 min.
Le modèle social français est en crise, en raison notamment du déficit abyssal de la Sécurité sociale et du niveau très élevé du chômage. L’insertion de la France dans l’économie européenne et la mondialisation croissante des échanges, qui ont dans le passé joué un rôle positif dans le développement du pays et donc de son modèle social, aggravent finalement cette crise. Ces difficultés sont insuffisamment contrebalancées par le droit social européen et la timide ébauche d’une Europe sociale.
L’Europe sociale a certes connu une légère impulsion à la fin du siècle dernier. Au sommet européen d’Amsterdam en 1997, les prémices d’une stratégie européenne pour l’emploi ont été posées, assurant un début de coordination des politiques des Etats membres. L’accord sur la politique sociale, annexé au traité de Maastricht de 1992, puis intégré au traité d’Amsterdam de 1997, a représenté une avancée avec l’extension du vote à la majorité qualifiée (par le conseil des ministres de l’UE qui adopte les propositions de la Commission européenne) à des domaines importants, comme les conditions de travail ou l’égalité hommes-femmes (article 137 du traité).
Dans le domaine de la protection sociale, le Conseil européen de Lisbonne de 2000 a fixé comme objectif « une plus grande cohésion sociale » de l’UE, les chefs d’Etat appelant de leurs vœux une véritable modernisation du modèle social européen. Cependant, la protection sociale demeure un domaine dans lequel le conseil des ministres décide à l’unanimité des Etats membres : c’est la souveraineté nationale qui domine, bien que les travailleurs soient censés bénéficier également d’une « protection européenne ». Différentes directives européennes visent par exemple à protéger les salariés exposés à des risques dans leur emploi suite à des restructurations (dont la directive 75/129 CE modifiée en 1992).
UN PAYSAGE EUROPÉEN DÉFAVORABLE AU MAINTIEN EN L’ÉTAT DU MODÈLE SOCIAL FRANÇAIS
Mais le droit européen ne va pas que dans le sens d’une protection des travailleurs. La réglementation protectrice du travail connaît une érosion depuis une vingtaine d’années, sous l’effet conjugué de la flexibilité croissante du travail (CDD, intérim, etc.) et de la contestation du rôle régulateur de l’Etat sur le marché. Comme l’indique Georges Spyropoulos dans L’Avenir incertain du modèle social européen dans une Europe élargie (Revue de droit social),« la promotion de la flexibilité dans le domaine du travail n’a pas été seulement un choix des Etats membres au niveau national, elle constitue aujourd’hui un des axes principaux de la politique sociale communautaire. La flexibilité est appelée à contribuer à la libéralisation du marché, à la réduction du coût du travail et au renforcement de la compétitivité de l’économie ».
Cette volonté de libéralisation du marché a conduit au projet de directive du commissaire européen Frits Bolkestein en 2004, qui prévoyait, pour faciliter les prestations transfrontalières dans les services, l’établissement d’un « principe du pays d’origine » qui aurait permis aux prestataires juridiquement établis dans leur pays de proposer leurs services dans les Etats de l’UE sans avoir à répondre aux exigences sociales du pays d’accueil. Elle a fait craindre le risque d’un dumping social (une concurrence accrue qui entraînerait vers le bas salaires, conditions de travail et systèmes sociaux). Bien que ce soit finalement une version de la directive privée du principe du pays d’origine qui a été adoptée le 16 février 2006 par le Parlement européen, il reste qu’elle témoigne de la volonté de la Commission européenne de libéraliser encore le marché du travail et de permettre le libre accès à des prestataires étrangers dans le territoire des Etats membres.
Les modèles sociaux sont donc globalement fragilisés. L’usage de l’euro entraîne une intensification de la concurrence qui devrait se traduire par un renforcement de la compétition sur les coûts salariaux, avec un risque important de dumping social. Les entreprises qui produisent là où les charges sociales sont peu importantes sont les plus compétitives, ce qui incite les autres entreprises, à coût du travail plus élevé, à se délocaliser ou à faire pression sur les gouvernements pour obtenir des dégrèvements fiscaux et sociaux. Avec l’élargissement de l’UE en mai 2004 à dix nouveaux Etats aux coûts salariaux beaucoup plus faibles que chez les Quinze, le phénomène des délocalisations s’est accéléré. Il ne touche pas que des secteurs en déclin comme le textile, mais aussi l’automobile ou les hautes technologies.
L’IMPACT DE LA MONDIALISATION
Comme le souligne Daniel Vaughan-Whitehead, ancien conseiller de Jacques Delors à la Commission européenne, dans son ouvrage L’Europe à 25, un défi social (La Documentation française, 2005), « les tendances dans les nouveaux Etats membres semblent réserver au modèle social un avenir incertain (…)« du fait de « la logique très libérale de certains gouvernements ». Ce phénomène crée une pression sur les gouvernements des Quinze pour baisser la fiscalité afin d’attirer chez eux les entreprises les plus performantes. Dumpings social et fiscal, en diminuant les recettes budgétaires, tirent vers le bas les systèmes de protection sociale les plus généreux, dont le système français.
Ce phénomène est accentué par la mondialisation. Celle-ci se traduit par la concurrence accrue sur les marchés nationaux et internationaux de nouveaux acteurs économiques : les Etats en développement accéléré comme la Chine, l’Inde ou le Brésil qui concurrencent les produits français du fait de coûts salariaux très bas. Le déficit commercial record de la France en 2005 montre que son économie est moins compétitive que par le passé. La tentation est donc grande de revoir à la baisse le modèle social français en diminuant le coût du travail et en réduisant les prestations sociales pour alléger les coûts salariaux des entreprises. Cette voie est cependant largement illusoire puisque les entreprises françaises ne parviendront jamais à égaler les niveaux de coût indien ou chinois.
LA PROTECTION SOCIALE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT ANTICOMPÉTITIVE
En outre, le lien négatif entre protection sociale élevée et compétitivité est loin d’être avéré, comme le met en évidence Paul de Grauwe, professeur à l’université de Louvain (Belgique) dans Globalisation et sécurité sociale. En effet, la compétitivité ne porte pas que sur les prix : « Il y a d’autres aspects de la compétitivité. Ils sont liés à la capacité d’un pays d’innover, de développer de nouveaux produits et de nouvelles techniques de production. Ces capacités découlent dans une large mesure de la qualité et de la motivation du capital humain. » Ce chercheur observe que si l’on examine le classement de référence de la compétitivité mondiale des Etats établi par l’Institut pour le développement du management (IMD) de Lausanne et qu’on le met en regard des dépenses sociales, il n’y a pas de relation claire de causalité. Certains pays ont un niveau de dépenses sociales élevé, comme les pays nordiques (Suède, Finlande ou Danemark), et une compétitivité élevée. Il conclut à l’importance de l’efficacité du système social comme facteur de compétitivité. Le capital humain peut être renforcé par un bon fonctionnement du système social qui permet d’accroître la productivité.
Dès lors, le modèle social français n’est pas forcément menacé par la construction européenne et la mondialisation, à condition qu’il évolue en s’adaptant aux changements. Comme le souligne Jean-Marie Colombani dans « La France et son rang » (Le Monde du 12 septembre 2005), « d’autres pays ont pourtant réussi leur transformation, notamment les pays scandinaves ou la Grande-Bretagne, le Canada, la Corée : chacun à sa manière, aucun ne l’a fait en détruisant les fondements de l’Etat-Providence ».
La construction européenne et la mondialisation peuvent être favorables à l’accroissement du niveau de vie et de l’emploi, permettant un haut niveau de protection sociale, à condition de maintenir un avantage compétitif sur les concurrents des pays développés et en voie de développement. L’exemple des pays nordiques montre qu’en privilégiant les activités à haute valeur ajoutée, par exemple dans les télécommunications, en combinant compétitivité et solidarité, on peut parvenir aux objectifs que souhaitent les Français : protection sociale élevée et emploi.
Edouard Pflimlin